Tribunal de Meaux : Le fouet, la pelle, la fourche, le vieil homme et la jument

Publié le 23/07/2025 à 9h00

S’il ne fait aucun doute que Louise* a été violemment fouettée, battue à coups de pelle, blessée avec une fourche – en témoignent ses plaies –, le vieux monsieur arthritique, soupçonné d’avoir tenté de voler sa jument à Le Pin (Seine-et-Marne), peut-il être raisonnablement jugé coupable ? L’accusation, « tirée par les cheveux » selon la défense, n’a pas résisté à l’examen, le 18 juillet, du rocambolesque périple prêté au retraité.

Tribunal de Meaux : Le fouet, la pelle, la fourche, le vieil homme et la jument
Salle d’audience au Tribunal judiciaire de Meaux (Photo : I. Horlans)

 Il y a un tel contraste entre ce que l’on voit – le vieil homme enfermé dans le box, qui peine à rester debout – et ce que l’on entend – la relation d’actes extrêmement brutaux –, que la perplexité s’installe dès l’étude des faits. Ils se déroulent le 28 juin dans le centre équestre de Le Pin, commune de 1 500 habitants. Louise*, son employée, surprend un inconnu à l’écurie sur une jument qu’il a harnachée, montée, prêt à quitter les lieux. « Qui êtes-vous ? Que faites-vous ? », crie la jeune fille seule face à lui. « Je récupère le cheval que vous m’avez volé il y a 11 ans ! » Qu’importe les objections de Louise : l’animal lui appartient, il n’a que sept ans. Elle le somme calmement de mettre pied à terre.

Le voleur voit rouge. D’abord, il lui fouette plusieurs fois le dos, les fesses. Toujours sur la bête, avec l’agilité et la souplesse du cowboy, il attrape une pelle et la frappe dans le dos à trois reprises. Enfin, alors que Louise a saisi une fourche, il la lui ôte des mains et la pique. Le sang coule. Les cris ont attiré le directeur. Il « descend de force » le brigand, « un chauve de 45 ans environ ». Une femme fait fuir ce « brun de 50 ans », qui se volatilise.

Louise est transportée à l’hôpital.

Un portrait-robot généré par l’intelligence artificielle

 Trois semaines plus tard, ses blessures ont cicatrisé – le médecin légiste a fixé son incapacité totale de travail à 10 jours – mais, psychologiquement, elle reste « hyper angoissée ». Prostrée à droite d’un ami sur un banc de la chambre correctionnelle du tribunal de Meaux, elle pleure, refuse la place réservée aux parties civiles pour ne pas s’assoir face au box. Ce 18 juillet, Jean* a passé sa première nuit en détention, après une garde à vue de deux jours. Il comparaît entre l’escorte, et tout est nouveau pour lui : il lui a fallu entrer dans sa 70e année pour subir une arrestation et se retrouver devant la justice. Avec courtoisie, empathie pour Louise, Jean nie son implication dans ces violences avec arme.

Petit, bras grêles, visage parcheminé, lunettes à verres épais et dos courbé, le prévenu aux courts cheveux blancs a l’air d’un vieillard : les vicissitudes de l’existence l’ont éprouvé dans sa chair. Retraité du bâtiment, il vit dans son Peugeot Berlingo garé sur un parking à Chelles, situé près de l’Ehpad où réside sa mère qu’il visite chaque jour. Cela fait un an que son utilitaire ne démarre plus. Aussi est-il censé avoir parcouru à pied ou en bus, ce 28 juin, les sept kilomètres qui le séparent du centre équestre.

Car Louise est formelle : c’est lui qui l’a agressée. Aux policiers le 30, elle a remis un portrait-robot généré par l’intelligence artificielle (IA). On y voit un individu qui peut ressembler à Jean, sans lunettes et avec des griffures au cou. Elle l’a reconnu dans la rue le 14 juillet, puis derrière la glace sans tain au commissariat ; à la barre, elle confirme sa culpabilité.

« Pardon, c’est un peu intrusif, puis-je vous voir de près ? »

 Avec déférence, Jean l’assure de sa compassion mais dit qu’il y a méprise : « Je ne suis jamais allé au Pin, au centre équestre, j’ai de l’arthrite, je marche avec une béquille, j’ai d’ailleurs eu du mal à arriver jusqu’ici. Et je ne vois pas sans mes lunettes. » La présidente Cécile Lemoine : « Vous n’êtes donc pas l’homme qui saute sur la jument ?

– Absolument pas. Comment pourrais-je faire ça ? Et pourquoi ? »

Question essentielle, que réitèrera Me Julia Moroni, avocate de la défense : « Cet homme, dont on n’a jamais entendu parler pendant 69 ans, se serait réveillé un samedi, se serait dit : “Tiens, je vais aller voler un cheval”, alors qu’il ne monte pas, aurait marché 10 kilomètres et après ? Il en aurait fait quoi, de la jument, sur le parking à Chelles ? »

On l’imagine si difficilement l’atteler à son Berlingo, plus encore manier le fouet, la pelle, la fourche comme le rider texan, que la parquetière est saisie d’un doute. Dans une démarche rare mais cohérente, la substitut Pauline Foulin se lève, traverse le prétoire : « Pardon, c’est un peu intrusif, puis-je vous voir de près ? » Portrait de l’IA en mémoire, elle effectue ses propres comparaisons. Observer les rides, déceler les traces que n’ont pu manquer de laisser les profondes griffures. Jean approche du Plexiglas, tend un long cou tout maigre sans marque. Après avoir présenté à nouveau ses excuses, Mme Foulin regagne son pupitre.

« Cette histoire est ubuesque (…) ou alors monsieur est fou ! »

« Vous connaissez Le Faux Coupable, d’Alfred Hitchcock ? » demande Jean à la juge Lemoine, sans développer plus avant le scénario que connaissent les cinéphiles : il est “Manny”, l’innocent confondu avec un sosie. Il expose encore un détail insolite : ayant appris par un ami, le 14 juillet, qu’un post Facebook le décrivait « responsable d’une agression » – sans doute publié par un proche de Louise après qu’elle l’a identifié en ville –, il est allé porter plainte pour dénonciation calomnieuse. Ainsi a-t-il été arrêté. Kafkaïen.

Enfin, il fait une observation de bon sens : « Mes empreintes ou mon ADN ont-ils été trouvés sur place ? » Il en aurait forcément laissés sur la selle, le pommeau, les manches de pelle, de fourche, du fouet. Personne n’a songé, dès la plainte enregistrée, à effectuer des relevés et prélèvements.

La substitut du procureur s’avoue « troublée » par les éléments inexploités et incohérences, « même si le portrait-robot est proche de monsieur ». Il y a bien le tee-shirt rouge, porté par le malfaiteur, et celui découvert dans le Berlingo, de couleur identique. Et son téléphone, éteint à l’heure du délit. Cela suffit-il à prouver son escapade au Pin ? Les témoins qui l’ont chassé ne le reconnaissent pas, ils désignent un intrus plus jeune, chauve ou brun, et Jean n’a été repéré par aucune caméra de vidéosurveillance, de Chelles jusqu’à l’exploitation ciblée.

« Je manque d’éléments », admet Pauline Foulin. Elle requiert la relaxe.

Me Julia Moroni prie Louise de ne pas s’offusquer : « Si la réalité de votre agression est indéniable, l’imputabilité à mon client pose problème. Vous vous trompez. » L’avocate détaille « cette histoire ubuesque, très tirée par les cheveux », d’un vieil homme qui « fait plus que son âge » et qui, entre deux visites à sa mère, « prend ses petits pieds pour aller voler un cheval ». Elle mime l’homme qui « se déplace très courbé et monte sur une jument. » Le rôle qu’on lui prête « ne rentre pas dans les cases, ou alors monsieur est fou ! »

Les derniers mots du prévenu sont pour la victime : il dit la comprendre.

Les juges le relaxent, sans même invoquer le bénéfice du doute. Il remercie le tribunal, heureux de rejoindre sa mère et son Berlingo.

* Prénoms modifiés

Tribunal de Meaux : Le fouet, la pelle, la fourche, le vieil homme et la jument
Me Julia Moroni au tribunal judiciaire de Meaux, en octobre 2021. (Photo : ©I. Horlans)
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