Tribunal de Meaux : « Le jour où je me fais pincer, j’arrête le trafic de drogue »

Publié le 24/09/2021 - mis à jour le 24/09/2021 à 11H17

Yannick* est le type de prévenus qu’apprécient les juges : il avoue tout, admet avoir mal agi et exprime des remords. Ce jeune homme choyé par ses parents était à la tête d’une petite entreprise spécialisée dans la vente de cannabis, d’héroïne, de stéroïdes, de tabac et de stimulants sexuels.

Tribunal de Meaux : « Le jour où je me fais pincer, j’arrête le trafic de drogue »
Palais de justice de Meaux (Photo : ©I. Horlans)

 

Yannick a la bosse des affaires. A 23 ans, il roulait sur l’or grâce à un trafic élaboré, couplé à une improbable baraka au casino. Ce jeune propriétaire en indivision d’un pavillon partagé avec sa grand-mère aurait pu filer des jours heureux sous sa bonne étoile s’il n’avait eu des idées saugrenues. La première fut de quitter son emploi à l’aéroport de Roissy. La deuxième de devenir une « vedette » du body-building, ce qui lui a tourneboulé la tête. Enfin, la troisième fut de s’adjoindre les services d’un factotum, Gilles, qui facilita l’expansion du commerce illicite et le blanchiment des revenus.

Voici le duo devant le tribunal correctionnel de Meaux, en Seine-et-Marne, pour une comparution à délai différé qui a permis à la police de procéder à des vérifications informatiques, bancaires et balistiques. Ce 3 septembre, Yannick est dans le box, détenu depuis l’issue de sa garde à vue, le 8 juillet. Ce primo-délinquant hyper musclé dans un tee-shirt blanc, surprotégé par ses parents, se remet doucement du choc carcéral. Gilles, 60 ans, abonné aux cellules de prison et sous contrôle judiciaire, est libre à la barre, assis tant ses soucis de santé sont multiples.

De 13 à 16 chefs de prévention

 Moins nombreux, tout de même, que les délits inscrits au rôle d’audience. A telle enseigne que le président Servant émet un soupir de soulagement quand les parties acceptent que la longue liste soit « tenue pour lue ». Elle indique 16 motifs de poursuite contre Yannick, de l’acquisition à la cession et l’usage de drogue en passant par la détention de tabac sans autorisation et d’arme à feu, et 13 contre Gilles. En plus du trafic de stupéfiants, il aurait blanchi les sous de son ami. Il se présente sans avocat, fort mal en point et pas très content. Yannick bénéficie de l’assistance d’une brillante avocate, Me Alexandra Tchakerian, qui va lui sauver la mise.

Conscients qu’ils risquent dix ans de détention, les prévenus se montrent repentants, avec plus ou moins de conviction. Au juge qui demande s’ils reconnaissent les faits, le cadet lance un tonitruant « bien sûr ! », l’aîné se limitant à « ben ouais, faut bien, mais je ne suis pas vendeur ». Guillaume Servant résume leur histoire, au demeurant plutôt courte. De janvier 2020 à juillet 2021, les compères aussi dissemblables que la carpe et le lapin se sont épaulés. A Yannick l’achat, l’intendance ; à Gilles les à-côtés, de l’aide aux livraisons à la couverture bancaire. Tout roule comme les dés sur une table de craps au casino, que fréquente le jeune jusqu’à gagner 6 000 € par soirée. De quoi se ravitailler en produits illégaux. L’alliance fructueuse se termine lorsqu’un indic les balance. Arrestation, perquisitions, parents et grand-mère éplorés.

« Je cherchais un filon pour faire du fric »

Les juges veulent connaître les raisons du basculement de Yannick. Après deux années à Roissy, raconte-t-il, il se pique de devenir bodybuilder. En salle, grâce aux stéroïdes anabolisants, il excelle, se fait remarquer. Bientôt, on fait la queue pour lui acheter ce traitement à effets secondaires parfois graves. « Je cherchais un filon pour faire du fric », expose-t-il. Il réussit et passe au cannabis, « deux à trois kilos par mois », puis à la cocaïne, « à peu près 50 grammes par mois ». Lui-même dit « prendre de tout ».

Peut-être pas du Kamagra, générique indien du Viagra, stimulant sexuel. A la différence du princeps, le Kamagra est interdit en Europe. Encore un filon que Yannick exploite. Puis il se lance dans la vente de tabac, achète 150 cartouches de cigarettes chaque mois à 30 € l’une, revend à 40. Selon l’enquête, le jeune homme a gagné, en tout, 200 000 euros en 2020 et 2021, estimation a minima. Quant au pistolet Walther P38 saisi à son domicile, « acheté pour se défendre », le juge précise qu’il « n’a pas matché » avec un crime non résolu.

« J’ai juste livré trois joints à la copine de monsieur »

 Gilles est à la peine quand la parole lui est donnée. Préférant éviter le sujet qui fâche – ses 13 condamnations depuis 1980 –, il énumère ses misères, le surpoids, les insuffisances rénale et respiratoire, une jambe handicapée et 500 € d’allocation pour seul revenu. « C’est pourquoi je rends des services, 20 € par-ci par-là pour le conduire ou encaisser ses gains. Je ne savais pas tout, à propos de l’argent », indique-t-il sans convaincre, lui qui fut arrêté deux fois déjà pour un trafic similaire. Il jure cependant n’avoir ni vendu ni conditionné les produits : « J’ai juste livré trois joints de beuh à la copine de monsieur. » Yannick confirme. Dès qu’il peut, il dédouane « Tonton », surnom de l’ancien. Il veut « tout assumer ».

Il ne manque ni de panache ni d’humour. Ainsi, au juge des libertés et de la détention, il confiera la promesse qu’il s’est faite : « Le jour où je me fais pincer, j’arrête le trafic de drogue. » Intention louable mais un poil tardive. Le président pose une question inattendue : « Ce n’est qu’une hypothèse à ce stade des débats, mais seriez-vous d’accord pour un placement sous bracelet électronique (PSE) ? »

« – Entièrement !

– Et vous, monsieur ?

– Ben, ça dépend pour combien de temps, et faut que je puisse sortir faire mes courses », bougonne Gilles.

« Il est sensé, instruit, inquiet pour ses parents »

 La procureure n’entend pas se montrer clémente. Elle requiert trois ans de prison contre Yannick, la moitié assortie du sursis, 18 mois à l’encontre de Gilles, dont huit ferme. L’espoir est douché. En défense du jeune homme, Me Alexandra Tchakerian implore les juges : « Ne le voyez pas seulement comme un trafiquant. Il n’a pas fait perdre de temps à la police, à la justice, il a pris ses responsabilités. Vous n’avez affaire ni à un caïd ni à un réseau. Il est sensé, instruit, inquiet pour ses parents. Il a honte et vous respecte. » L’avocate invoque « de mauvais choix » pas même guidés par le besoin de briller : « Il n’a ni voiture ni objets de luxe. Ses deux mois en maison d’arrêt ont eu des effets bénéfiques. Mais 18 mois, ce serait énorme ! Quelle serait l’utilité ? Il a des parents, une grand-mère, un frère qui acceptent de l’aider et d’accepter un PSE. »

La plaidoirie de Gilles est un modèle de concision : « J’ai rendu service, je regrette ». Yannick fait également part de ses remords. Quarante minutes plus tard, à 20h20, Guillaume Servant annonce un PSE pour les deux. Les magistrats ont suivi les réquisitions, excepté pour la partie ferme. Yannick exulte, Gilles ronchonne. Le président lui assure qu’il pourra quand même aller au supermarché.

*Prénom modifié

Tribunal de Meaux : « Le jour où je me fais pincer, j’arrête le trafic de drogue »
Me Alexandra Tchakerian au tribunal de Meaux le 3 septembre (Photo : I. Horlans)

 

 

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