Tribunal de Meaux : « Ma fille, géniale, a décidé de mettre ses qualités au service du mal »

Publié le 31/05/2024

Durant plus de trois heures, les magistrats du tribunal de Meaux (Seine-et-Marne) ont été précipités dans un huis clos familial dramatique, dont personne n’est sorti intact. Ni la mère, professeur des écoles, poursuivie par ses enfants mineurs qui l’accusent de violences physiques, verbales, psychologiques. Ni les deux adolescents, au chagrin criant de sincérité.

Tribunal de Meaux : « Ma fille, géniale, a décidé de mettre ses qualités au service du mal »
Salle d’audience au Tribunal judiciaire de Meaux (Photo : I. Horlans)

 

La pluie cingle la verrière de la 1re chambre correctionnelle, jeudi 30 mai. Il fait gris, dehors et dedans. Dans les cœurs, aussi. À la barre, agrippée à pleines mains pour ne pas chanceler, Anne* découvre l’univers judiciaire. « Une honte pour moi d’être ici », dit l’enseignante qui fêtera ses 50 ans en juin. Seule. Ses enfants mineurs ne veulent plus vivre avec elle. Pire : après s’être enfuis chez leur père, la fille et le garçon ont porté plainte contre leur mère, qui les aurait frappés, insultés, humiliés.

Les faits reprochés sont des violences par ascendant, sur mineurs de plus et de moins de 15 ans, suivies d’incapacité totale de travail de 15 jours dans un cas, d’une semaine dans l’autre, commis entre le 1er janvier 2020 et le 6 novembre 2022. Anne n’a plus eu de contacts avec eux « durant 100 jours », se plaint-elle. Depuis peu, elle a droit aux visites médiatisées ; seul son fils consent à la revoir.

« Au sortir du Covid, ma fille s’est affranchie de toutes les règles »

 Léo*, 13 ans, est assis à l’extrémité du prétoire, presque caché derrière des collégiens. Maud*, 17 ans, se tient à droite de l’administratrice ad hoc. Leur père est tout au fond de la salle. Leur mère, à la barre. « La disposition de chacun à l’audience est révélatrice de leur solitude », relèvera Zoé Debuse, procureure. Il y a de l’électricité entre eux tous, pareillement tendus et arc-boutés sur leurs certitudes de n’avoir pas été correctement aimés. D’abord le mari et l’épouse divorcés après sept ans de vie chaotique, en proie à « un conflit conjugal majeur », selon l’expert psychiatre. « Il rêve de vengeance, assure-t-elle, il m’aime toujours. » Ensuite, la mère et les ados qui l’avaient choisie, avant de revenir au père. Avocate de ce dernier, Me Vergonjeanne résumera le sentiment général : « Tout le monde souffre. »

La présidente Isabelle Florentin-Dombre peine à résumer le dossier : Anne lui coupe sans cesse la parole. Elle préférerait exposer d’entrée « sa » vérité afin qu’on ne se méprenne pas sur son caractère : « Dans la vraie vie, je ne suis pas la personne qu’on décrit. » Alors, laissons-la parler. « Au sortir du Covid, ma fille s’est affranchie de toutes les règles. Petite, elle était réservée et d’un coup, c’est devenu une ado en quête d’identité sexuelle. Elle sortait tard sans autorisation, fumait des joints, buvait, se scarifiait. »

Anne entame avec Maud la tournée des spécialistes, gynéco, psychologue, psychiatre, sophrologue, « une consultation presque tous les huit jours », précise son avocate, Me Marylin Bréjou. « Je cherchais de l’aide partout où je pouvais », dit Anne. Elle n’arrivera pas. Maud tente de se suicider : « Elle a été hospitalisée », révèle sèchement la mère.

« Elle s’est inventé une vie, elle m’appelait Hitler »

 Donc, de fil en aiguille, le ton est monté à la maison. La présidente avance à pas feutrés dans l’intimité du foyer défaillant : « Vous vous êtes sentie dépassée ?

– J’ai demandé une assistance éducative, c’est pour ça qu’elle m’en veut.

– Et les violences qu’ils vous reprochent ?

– C’est archifaux ! Mes enfants, c’est ma vie, mon ADN ! Je suis professeur des écoles, je sais ce que sont des violences ! Si j’ai élevé la voix, je ne les ai pas frappés !

– Pourquoi votre fille dit-elle que vous rabaissiez son physique, la traitiez de salope, de malade mentale, lui donniez des coups de pied, de poing ?

– Il n’y a pas le début d’un commencement de vrai (sic). Elle s’est inventé une vie, elle m’appelait Hitler sur les réseaux sociaux.

– Pourquoi votre fils vous accuse-t-il aussi ?

– Je ne sais pas. Il n’a jamais posé de problèmes. Il est sous l’influence de son père, sous pression, submergé. Lors de mes visites, il me demande de lui lire une histoire comme s’il avait encore 4 ou 5 ans.

– [Maud] dit que vous reproduisez ce que vous avez vécu, enfant…

– Ma mère me mettait des claques, oui, c’était l’époque. Mais que je sache, ma fille n’est pas psychologue, que peut-elle analyser ? Son comportement est toxique, ça me fend le cœur. Je l’aime, ma porte reste ouverte. »

« Nous n’avons pas d’élément sur un coup dans les testicules »

C’est aussi son « cœur de mère » qui l’empêche « de dire des choses » mais « il faut bien que je me défende ! » Quelles seraient-elles, ces « choses », si Anne se libérait ? Que la marraine de Maud, qui fut sa meilleure amie, vit maintenant « avec eux et dort dans le lit de ma fille ! Ma fille qui… enfin… qui… » Elle se tait. C’est préférable. Assène finalement un uppercut : « Ma fille, qui était géniale, a décidé de mettre ses qualités au service du mal ! » Elle valide un concept « d’imperfection » de son ado, en présence de celle-ci. Une vraie violence.

Des autres, physiques, les preuves ne sont pas rapportées. Les experts qui se sont succédé ne savent pas dire si celles qui ont valu des ITT découlent des colères de la mère. Exemple, fourni par la procureure : « Nous n’avons pas d’élément sur un coup reçu par [Léo] dans les testicules », qui l’a privé d’école 15 jours, de sport durant cinq semaines. Anne hausse le ton, pleure, implore la juge « de dire stop aux mensonges, sinon c’est donner un blanc-seing aux enfants ! Je suis référente parentale, et ça arrive dans ma propre famille ?! J’ai honte. Je souffre. Je refuse d’être victime de mes enfants ! »

Égocentrée, malheureuse, elle ne se remettra pas en question.

« Les enfants sont dans une immense souffrance »

Me Vergonjeanne la pense « dangereuse pour les enfants », convient de la « complexité de la situation » bien que Maud paraisse « claire » et Léo, « perdu ». Me Evelyne Janelli, qui plaide pour eux, les voit « pris dans un conflit », loue « leur courage » d’assister au procès et regrette les mots que leur mère a tenus, surtout à l’égard de Maud.

La procureure Zoé Debuse évoque « la décision immensément difficile » que prendront ses collègues du siège, et ses « réquisitions immensément difficiles » : « Quelles qu’elles soient, elles ne satisferont pas. » Confronté à « un débordement d’émotions », le parquet doit cependant s’en tenir aux faits caractérisés ; l’honnêteté l’oblige. Si « les violences psychologiques le sont », que « les enfants sont dans une immense souffrance », les coups ne le lui semblent pas. Elle requiert six mois de sursis simple.

En défense, Me Marylin Bréjou clôt les débats douloureux. Cette affaire est « avant tout une histoire de dysfonctionnement familial mais on n’est pas devant le JAF, on est en correctionnelle ». Elle insiste sur « la culpabilité » de la mère pour qui « c’est dur », et s’interroge : « Y a-t-il assez d’éléments pour la condamner ? Oui ou non, ont-ils reçu des coups ? Oui ou non ? »

En fin de journée, les trois juges répondent non. « Nous vous relaxons au bénéfice du doute », précise Isabelle Florentin-Dombre. « Nous ne disons pas à [Maud et Léo] qu’il ne s’est rien passé mais, ici, nous ne jugeons que des délits. »

Anne expire bruyamment. Léo rejoint son père et sa sœur, sans un regard pour leur mère. Laquelle rejoint en pleurant ses vieux parents.

 

* Tous les prénoms ont été modifiés

 

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