Tribunal de Meaux : « Quand le sang a coulé de mon crâne, ils se sont enfuis »

Publié le 02/11/2022

En mars, un mécanicien est tombé dans un guet-apens à Noisiel (Seine-et-Marne). Agressé par dix jeunes, la plupart mineurs, son état de santé n’est pas consolidé en octobre 2022. Au tribunal de Meaux, il a fait face à l’animateur scolaire qui l’a frappé à coups de matraque.

Tribunal de Meaux : « Quand le sang a coulé de mon crâne, ils se sont enfuis »
Intérieur du TJ de Meaux ©I. Horlans

 « Vous avez eu beaucoup de chance : votre victime n’est pas morte car elle a été secourue par un passant ! » La procureure Myriam Khouas s’adresse à Idriss, 19 ans, qui comparaît libre, le 24 octobre, devant la 3e chambre du tribunal correctionnel de Meaux. Prévenu de violence aggravée par trois circonstances – commission en réunion, préméditation, arme –, il est aussi suspect de dégradation d’un téléphone, d’une voiture, partie à la casse, de vol d’une montre et de clés. Il encourt dix ans de détention.

Le grand jeune homme à fines nattes, en pantalon gris et sweat rouge, n’a pourtant pas l’air d’une fripouille. D’ailleurs, tout le monde le dit « super gentil », y compris le blessé, en incapacité de travail durant onze jours. Les éducatrices qui accompagnent Idriss sont abasourdies par le soupçon d’un comportement sauvage. « Qui êtes-vous vraiment ? Capable du pire et du meilleur ? », lui demande la présidente Teyssandier. Pas de réponse.

« T’as des couilles, toi, de venir sur la dalle ! »

 À l’origine de l’attaque, une minable histoire de scooter à réparer. Ali*, qui dépanne gratuitement les jeunes de Noisiel, est appelé par Idriss pour une pièce défectueuse. Ils se connaissent, se croisent souvent. Le 17 mars, jour de son intervention, le mécanicien réclame 120 € pour acheter l’accessoire à changer. « Nique ta mère », lui répond-on, entre autres gracieusetés. Sûr que c’est Idriss au bout du fil, ne comprenant pas qu’un gars « si correct » l’invective ainsi, Ali veut des excuses. Le soir, il va en voiture sur la place où Idriss a ses habitudes avec ses amis. « T’as des couilles, toi, de venir sur la dalle ! », entend-il. Craignant les ennuis, il part. L’auto, stoppée à un feu rouge, est encerclée par dix jeunes. Idriss brise la lunette arrière, ouvre la portière, porte plusieurs coups de matraque télescopique à Ali. Les autres, munis de battes de base-ball, se déchaînent sur la carrosserie, le pare-brise, les vitres.

Au procès, Ali raconte la suite : « Quand le sang a coulé de mon crâne, ils se sont enfuis. Ma clé de voiture avait disparu. Un passant m’a conduit au commissariat. La police m’a emmené à l’hôpital, et la fourrière a récupéré mon véhicule, non réparable. »

Les images de vidéosurveillance, ainsi qu’un témoin de la scène, prouvent qu’il dit vrai, sans doute possible.

Les mineurs relaxés par le tribunal pour enfants

 Après avoir nié être mêlé à l’attaque, Idriss se défausse : « Le mécano nous a chauffés ! Les autres ont cassé la voiture et pris ses clés. » La présidente : « – Ça va mal se passer si vous n’assumez pas.

– Bon, oui, je lui ai mis des coups…

– Et ses clés ? Son portable cassé ? Sa montre volée ?

– Je ne sais pas. Ce n’est pas moi.

– Monsieur aurait pu mourir et vous seriez aux assises ! Noisiel n’est pas au Far West, on ne s’y balade pas avec des battes de base-ball et matraques pour casser des tronches !

– Oui, on n’aurait pas dû faire ça… »

Les mineurs identifiés ayant tous été relaxés par le tribunal pour enfants, Idriss est seul à répondre du piège tendu. Et comme le dit son avocate, Me Haleblian, « il est angoissé à l’idée de prendre pour tout le monde ». Il sera forcément reconnu coupable de violences. Seule incertitude : le quantum de la peine. « Votre nonchalance est inquiétante », estime une assesseure. « D’autant que vous avez racheté une matraque pour remplacer celle dont vous vous êtes débarrassé », ajoute la présidente.

Idriss, qui habite chez ses parents, a déjà fait l’objet d’ordonnances pénales pour conduite sans permis, coups, rébellion, port d’arme blanche. En dépit des sanctions, il est animateur scolaire, d’où le soutien des éducatrices au fond de la salle. « Il va falloir choisir entre la violence et le travail avec des enfants », prévient la juge. « Oui, je m’excuse de ce que je lui ai fait. » Il ne prononcera jamais le nom d’Ali ; pour lui, c’est juste « le mécano ».

Troubles hallucinatoires et menaces de mort

 Un homme « au crâne suturé, qui doit être encore opéré du nez, qui a des séquelles psychologiques graves, des troubles hallucinatoires », révèle Me Yalda Zanjantchi, son avocate parisienne. Elle sollicite la désignation d’un expert. « En plus de n’être pas consolidé, il reçoit des menaces de mort ! », précise-t-elle.

La procureure Khouas fustige « une violence inouïe, une réflexion limitée sur celle-ci. “J’ai suivi le mouv’ ! », indique-t-il ; cela nous laisse pantois… » Elle requiert deux ans de prison dont un avec sursis, « la partie ferme sous bracelet électronique en raison d’un début d’insertion professionnelle ».

Consciente de la difficulté de sa tâche, Me Natacha Haleblian rappelle que le juge des libertés et de la détention « ne l’a pas incarcéré. Il l’a placé sous contrôle judiciaire, estimant que ses actes n’étaient pas en rapport avec sa personnalité. Il va passer son brevet d’aptitude aux fonctions d’animateur. Le jeune du mois de mars n’est plus celui d’octobre », assure l’avocate de Meaux. Elle espère a minima la dispense de mention au bulletin n° 2 de son casier judiciaire, qui le priverait de son travail.

Deux heures de débats ont été nécessaires « pour cerner les deux Idriss, le gentil et l’agresseur ». Les juges ont tranché en défaveur du premier. Les réquisitions sont suivies, deux ans de prison, l’année ferme sera aménagée sous le régime de la semi-liberté, une peine exécutoire. Interdit de contact avec la victime jusqu’en 2025, il lui versera une provision de 5 000 € pour ses soins (un expert est nommé) et 1 800 € au titre du préjudice matériel. « Compte tenu de la gravité des délits », la dispense de mention au B2 est rejetée. Idriss réalise enfin les conséquences de ses actes.

*Prénom modifié

Tribunal de Meaux : « Quand le sang a coulé de mon crâne, ils se sont enfuis »
Me Natacha Haleblian, du Barreau de Meaux, au tribunal correctionnel. (Photo : ©I. Horlans)

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