Tribunal de Meaux : Récidiviste en semi-liberté, sans permis, il tue trois amis sur la route

Publié le 08/09/2023

Une soixantaine de personnes endeuillées ont assisté le 6 septembre au procès d’un chauffard de 30 ans qui a tué trois amis à Meaux (Seine-et-Marne). Yamadou roulait entre 146 et 160 km/h sur la voie limitée à 50. Il s’est enfui de la voiture coupée en deux, abandonnant ses occupants. Le survivant, grièvement blessé, a raconté l’effroi et la détresse. Dans ce département traumatisé par l’affaire Palmade, le dossier prend une résonance singulière. 

Tribunal de Meaux : Récidiviste en semi-liberté, sans permis, il tue trois amis sur la route
Intérieur du TJ de Meaux ©I. Horlans

 « Il a fait couler beaucoup de sang et de larmes. Nous savons que ce procès ne les séchera pas. » Ces mots, du procureur Éric de Valroger, s’adressent aux familles et proches de Mody, Akim et Nabile. Respectivement âgés de 26, 25 et 35 ans, ces hommes joyeux, aimants, étaient dans la Volkswagen Polo que conduisait « comme un fou » Yamadou, dimanche 18 septembre 2022 à 0 h 40. Il venait de griller un feu, de doubler des voitures, fonçait sur l’étroit pont Neuf menant au quartier du Marché. « On a dit ralentis, arrête, arrête », témoigne Amara, 25 ans. Un miraculé, de l’avis général. « Akim a crié “mettez la ceinture de sécurité”, on n’y arrivait pas, ça bougeait trop ! Au pont, je savais qu’on allait avoir un accident. La voiture a décollé et j’ai fermé les yeux. J’ai repris conscience à l’hôpital. »

À l’angle du quai Sadi-Carnot et de la rue de Trévise, fourche à 90 degrés, la Polo s’est encastrée dans l’arête d’un immeuble en réfection, a pulvérisé l’échafaudage, envoyant ses tubes à dix mètres, percuté deux véhicules en stationnement. De la VW coupée en deux, ont été extraits Nabile et Mody, tués sur le coup, puis Akim, mort 17 jours plus tard. Amara a été éjecté. Et le conducteur égratigné s’en est allé, sans se préoccuper de ses quatre amis d’enfance.

« Bien sûr qu’à ce moment-là, je n’ai pensé qu’à moi »

 Ce mercredi, dans le box de la chambre correctionnelle à Meaux, Yamadou est aussi fermé que la cellule qu’il occupe depuis le 20 septembre 2022. La veille, il avait eu 30 ans. L’avant-veille, il avait brisé les familles du quartier de Beauval où il a grandi, où tous se connaissent, où règnent « la fraternité, la bienveillance », indiquera le maire (LR) Jean-François Copé à la veillée funèbre. « Il y avait 1 200 personnes », confie Me Coubris, avocat à Paris et Bordeaux, au soutien des parents, frères et sœurs. Ils assistent à l’audience, sauf la mère de Nabile, trop éprouvée. Un silence religieux, écrasant, plus bouleversant que des pleurs, accueille le prévenu.

Yamadou « coche toutes les cases » (Me Coubris), « bat tous les records » (procureur). Il répond de cinq chefs de prévention : homicides et blessures involontaires, aggravés par deux circonstances en récidive (permis annulé et conduite sous cannabis), non-assistance à personnes en danger, évasion par condamné en semi-liberté, conduite à une vitesse excessive. Sauvé par l’airbag, il a regagné la maison d’arrêt à 1 h 30 après être revenu sur les lieux pour récupérer son sac (en vain), avoir troqué « son boubou bleu taché de sang contre un survêtement ».

Au codétenu qui lui a demandé si la journée s’était bien passée, Yamadou a répliqué : « Ouais, tranquille. » Il célébrait ce jour-là le baptême de sa fille ; y étaient conviés Amara, Mody, Akim, Nabile, et leurs proches désormais en quête de réponses. À la question principale, surtout : comment a-t-il pu disparaître sans même appeler les secours ? « Bien sûr qu’à ce moment-là, je n’ai pensé qu’à moi », déclare-t-il d’un ton lapidaire, comme exprimant une évidence. « Je suis revenu, je les ai pas vus, j’ai cru qu’ils étaient partis, s’en étaient sortis. Désolé… »

Une vitesse « entre 146 et 160 km/h » : « 800 mètres en 36 secondes »

Yamadou ment en affirmant qu’ils « étaient partis » : jusqu’à 2 h 30, police, pompiers, Samu et voisins réveillés « par une détonation » sont restés sur le quai Sadi-Carnot. La vidéosurveillance le situe sur place une fois à 0 h 46 « penché sur Amara au sol », une autre après s’être changé pour réintégrer sa prison. Il y est entré à 1 h 30, « a grillé une clope et s’est endormi » d’après le codétenu. Il était considéré en évasion depuis la fin d’après-midi.

La présidente Isabelle Verissimo : « – Impossible de ne pas les voir ! Vous revenez pour vos affaires quand les secours tentent de les sauver…

– Je le jure, je savais pas dans quel état ils étaient.

– Lundi matin, la police se rend à la maison d’arrêt pour des prélèvements. Vous justifiez vos égratignures par [l’usage] du barbecue ! On vous décrit “très calme”.

– Je suis désolé, j’ai honte de moi…

– Finalement, votre père vous conduit lundi soir au commissariat…

– C’est dur de m’expliquer. Mais je veux dire ma stricte vérité », repartit-il sans autres précisions sur les circonstances du drame.

Amara, le survivant aux multiples fractures, au foie lacéré, « coupé », dira le médecin, dont le pronostic vital fut engagé, raconte à la barre « la Polo qui décolle ». Il n’est pas consolidé. « On avait peur, il roulait trop vite. » L’expert rapporte « une vitesse entre 146 et 160 km/h sur une voie limitée à 50 » : « 800 mètres parcouru en 36 secondes ». Des témoins précisent que leur voiture « a tremblé » lorsqu’il les a doublés.

Amara, ému : « Mes souffrances physiques, je les supporte. Mais mes amis décédés… J’y pense chaque jour. Rien ne sera plus jamais pareil. Et je suis très déçu par Monsieur. Nous laisser comme ça, c’est dur à accepter… c’est inhumain », souffle-t-il. Il ne prononce plus le prénom du copain d’antan. Tandis qu’il luttait contre la mort à l’hôpital, tout Beauval enterrait Mody et Nabile. Puis Akim deux semaines plus tard.

« Je suis le grand frère de Nabile (…) Je n’ai pas de haine »

 Yamadou ne montre aucune émotion. Sauf quand Me Coubris évoque son frère « poignardé à mort quelques mois plus tôt. Vous souvenez-vous que Nabile l’avait veillé ? ». Il s’énerve, vocifère : « Allez-vous faire foutre ! » Il est évacué 15 minutes. « Je suis tellement affecté, s’excuse-t-il, on parle pas de mon frère ! » Égocentré, il est hermétique aux chagrins qui s’empilent en ce prétoire. Son défenseur de Château-Gontier (Mayenne) veut effacer l’impression donnée : « Il est anxiodépressif, il a des pensées suicidaires. » Le psychiatre confirme. « Immaturité affective, impulsivité, volonté de se mettre en avant », complète-t-il.

Pour l’instant, il doit écouter Hamid. « Je suis le grand frère de Nabile. Je cherche la vérité. » L’homme refoule un sanglot. « Mon petit frère était très gentil, aimait beaucoup Yama. Il avait une copine, des projets, il n’a jamais loupé les anniversaires de mes enfants. » Pause. Au prévenu : « Si l’avocat a parlé de ton frère, paix à son âme, c’est parce que Nabile s’en était occupé. Lui ne t’aurait jamais laissé dans cet état. » Aux magistrats : « Il est parti et revenu, reparti. Il n’assume pas. Je ne pleurniche pas : je veux comprendre. Je parle au nom des familles. Je n’ai pas de haine… Vous me donneriez un milliard que je n’en voudrais pas. Je veux juste la vérité. »

Comme la petite foule unie, Hamid est exemplaire. Ibrahim aussi. Il est le grand frère de Mody. « Je faisais mes études à l’étranger. Je suis rentré, j’ai ramassé ma mère à la petite cuillère. Mon père est mort juste après. On a beaucoup souffert. Pendant un an, pas un coup de fil [de Yamadou]. Nous, on a visité sa mère tous les deux jours… » Il souhaite des excuses.

« On est à la limite de l’homicide volontaire »

 L’examen de la personnalité du prévenu révèle cinq condamnations, deux pour violence aggravée, trois pour délits routiers. La dernière sanction fut infligée le 11 mars 2022 : des faits identiques, sans mort ni blessé. Six mois en semi-liberté. « On vous a donné une chance et vous n’en avez tiré aucun enseignement », déplore la juge. « J’ai merdé », geint Yamadou. Au détour de l’exposé, on apprend qu’alors sans permis, il suivait une formation pour conduire des poids lourds. « Je pense changer de voie », complète-t-il avec sérieux. Il encourt 20 ans, à cause du cumul d’infractions en récidive et de l’évasion. La plus lourde peine prévue en correctionnelle.

Quatre parties civiles ne s’étendent pas sur les dommages matériels. Elles réclament 12 384 €, l’assureur optant pour un renvoi sur intérêts civils. Me Jean-Christophe Coubris prend la parole pour « [ses] familles ». Si proche d’elles qu’en matinée, avec Maud Escriva, déléguée de Victimes & Avenir*, il les a préparées à l’épreuve. « C’était une belle journée, ils étaient invités au baptême. Ça s’est bien passé jusqu’à ce que Y. B. mobilise les frères pour sortir. À leurs yeux, c’était un honneur. Et ils se retrouvent dans ce trajet infernal avec un fou du volant. » L’avocat estime « inconcevable » qu’il ait laissé deux blessés, à l’agonie « parce qu’il a pris tous les risques possibles. On est à la limite de l’homicide volontaire ».

« Je n’ai plus de projets, plus d’espérance… »

 Le procureur est d’accord : « Les bras m’en tombent », admet-il après avoir eu des mots chaleureux pour l’assistance. Il invoque Pierre Palmade, qui a causé un accident grave dans le département, pour exprimer le « rejet, par la population, de gens dangereux qui mettent en péril des vies. On ne peut plus accepter ces comportements ! Se montrant parfois clémente, la justice peut être responsable », allusion au régime de semi-liberté dont a bénéficié Yamadou six mois avant la tragédie. Éric de Valroger est stupéfait par « le déni particulièrement désagréable » du chauffard « fuyant lâchement sans secourir ses amis ». Il requiert huit ans de prison, une année de plus pour évasion, le maintien en détention, l’impossibilité de passer le permis avant 2033 et 500 € d’amende pour l’excès de vitesse.

En défense, Me Philippe Stepniewski s’arrête sur « les deux survivants, un qui a des douleurs, beaucoup de pudeur, et le fou qui s’affranchit de toutes les règles ». « Le fou, répète-t-il, qui était peut-être en état de choc au point que son cerveau n’ait pas la solidité psychique pour affronter la scène ? » Hypothèse envisageable. L’avocat plaide « le sentiment infini et perpétuel d’avoir perdu ses amis, de se sentir coupable. Confronté à son silence, à sa fragilité, je regrette de ne pas en savoir plus. Les questions que vous posez, je les ai posées à cette créature silencieuse à la tête baissée ».

Yamadou se lève. Plus tôt, il avait marmonné « je n’ai plus de projets, plus d’espérance ». Bref instant de tristesse. Là, il remise son affliction, éructe : « Sur la vie de ma mère, j’ai pas vu mes potes ! J’étais dans ma bulle ! » Un flot de paroles inutiles s’ensuit.

À 22 h 35, sa peine est conforme aux réquisitions. Neuf ans de prison avec réincarcération immédiate, qu’il fasse appel ou non. Les intérêts civils sont renvoyés à septembre 2024. Les familles n’ont pas demandé d’argent. Elles réfléchiront. La présidente Verissimo les « remercie de [leur] calme, de la façon dont [elles se sont] tenues ». Dix minutes plus tard, serrées en cercle autour de leur conseil, elles l’écoutent analyser le jugement. Mains et bras se touchent dans la nuit : image admirable de la dignité.

 

* http://www.victimesetavenir.org/

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L’avocat bordelais Jean-Christophe Coubris, spécialisé en droit du dommage corporel, à Meaux le 6 septembre
(Photo : ©I. Horlans)

 

 

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