Tribunal de Meaux : Un billet de 50 € pour lancer des colis de drogue dans la prison

Publié le 24/11/2023

À 18 ans, William dit « faire le chouf » sur les points de deal pour « [s]’en sortir financièrement ». Et pour améliorer son ordinaire, il a accompagné Meziane, sept fois condamné, au pied du centre pénitentiaire de Meaux-Chauconin (Seine-et-Marne). Objectif : lancer deux colis d’herbe et de résine par-dessus le mur. Un délit passible de 10 ans de détention pour l’un, 20 pour l’autre, contre le paiement dérisoire de 50 euros chacun.

Tribunal de Meaux : Un billet de 50 € pour lancer des colis de drogue dans la prison
Intérieur du TJ de Meaux ©I. Horlans

 William, blouson noir, petit air goguenard à la barre du tribunal judiciaire de Meaux, habite dans l’Aisne. À sa majorité en avril, il s’est aussitôt enfui du domicile de sa mère, professeur. Il ignore où vit son père : « Peut-être à Charenton » (Val-de-Marne), soit en région parisienne où William gagne désormais sa vie en capilotade. Plutôt que de rechercher un travail dans la restauration, la maintenance, secteurs qui manquent de main-d’œuvre, il fait le chouf dans le quartier meldois de Beauval. Sur les points de deal de stups, les guetteurs sont toujours bienvenus. La veille de son arrestation, il était au pied de la tour Aquitaine, l’une des sept dont la démolition est programmée d’ici à 2027 par le maire (LR) Jean-François Copé.

Meziane, 29 ans, encadré de policiers dans le box des prévenus, avoue lui aussi préférer la facilité : « Je ne travaille plus, alors je regarde les annonces sur Telegram », plateforme de messagerie cryptée où l’on peut être mis en relation avec des trafiquants de drogue, entre autres. Il a été livreur, il est titulaire d’un CAP de métallurgiste ; il n’est donc pas démuni sur le plan professionnel. Mais il faut croire que dealer rapporte plus. Ces dernières années, il est tombé sept fois pour vols et trafic de drogue. Sa plus récente sanction ? Trois ans de prison. Il comparaît en récidive devant la chambre correctionnelle.

« Il ment parce qu’il a peur d’aller en taule »

 « J’ai vu la pub sur Telegram, je n’ai pas réfléchi, indique donc Meziane, j’y ai répondu. » Objet de l’annonce : trouver des pigeons pour convoyer des sacs de résine et d’herbe jusqu’au centre de Meaux-Chauconin, l’idée étant que l’un reste au volant quand l’autre lancerait les colis aux détenus. Ayant également répondu à la pub, William était chargé de cette deuxième partie de la mission. Il n’a pas pu s’en acquitter, la police ayant repéré le manège : la première tentative d’envol a échoué, ils ont été interpellés. Reste à savoir qui s’est procuré la marchandise. Meziane risque gros : une incarcération de 20 ans en raison des infractions d’acquisition, de détention et transport en récidive. Moitié moins pour William – ce qui lui semble toutefois trop. Alors, ils vont se rejeter la patate chaude durant le procès, comme ils l’ont fait en garde à vue.

William : « J’ai vu les sacs dans sa voiture quand il est venu me récupérer à la gare de Meaux. Pour être précis, ajoute-t-il en rigolant, j’ai vu le petit, pas le gros. »

Meziane : « C’est faux ! Il ment parce qu’il a peur d’aller en taule. »

Dans son véhicule, les policiers ont trouvé un poignard, une batte de base-ball et 960 euros en liquide. Une somme nettement supérieure au gain que le donneur d’ordre avait promis : un billet de 50 € chacun, assurent-ils. Les magistrats tiquent : prendre de tels risques pour un pauvre « bifton » qui ne paierait même pas un plein d’essence ?

« Comment payez-vous vos 600 euros de cannabis par mois ? »

Meziane, dont la compagne enceinte est assise dans la salle, n’explique pas la présence de l’arme, la batte et l’argent dans l’habitacle. Il élude, parle de gains aux jeux, des 600 € de RSA qu’il vient de percevoir, et promène ainsi le tribunal jusqu’à le lasser. Trapu dans son pull noir, il jette un regard de bouledogue vers William. Lequel rencogne peu à peu son air rigolard à la vue des amis de son complice installés sur les bancs du public.

« J’ai fait ça pour m’en sortir financièrement. Je vis dans un foyer, souligne celui-ci, croyant justifier ses actes. C’est bête parce que j’avais justement un entretien d’embauche à Disneyland. Je ne touche que 300 € d’APL… C’est dur. » La présidente : « Comment payez-vous vos 600 € de cannabis par mois ? » Pas de réponse.

Inutile de s’appesantir. La procureure juge leur attitude « méprisable », ils « se renvoient la balle, aucun n’a de courage ». Elle fustige « la médiocrité du parcours » de ces « deux menteurs ». Contre Meziane, elle requiert un an de prison, suggère la surveillance électronique, et 1 000 € d’amende, qui s’ajouteront aux 2 000 quil doit encore au Trésor public. Et à l’encontre de William, un an avec sursis probatoire jusqu’en 2025, 500 euros d’amende, l’interdiction de paraître en Seine-et-Marne jusqu’en 2026.

Seul Meziane bénéficie de l’assistance d’une avocate. Elle plaide « l’argent facile » que représentent ces maudits trafics. Il n’est plus question du billet de 50. Mieux vaut l’oublier, tant il est ridicule : chacun sait ici que de telles « courses » paient hélas beaucoup mieux. C’est même l’origine du fléau.

William se défend en trois mots : « Désolé, je m’excuse. »

Le tribunal maintient en détention Meziane pour deux ans. Son comparse écope de dix mois avec le sursis probatoire requis. Les 960 €, le poignard, la batte, saisis dans la voiture, sont confisqués. William fonce vers la sortie. Il ne voit pas les yeux furibards que lui jette Meziane, menotté.

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