Tribunal de Meaux : un policier frappe son fils de coups de pied dans un supermarché

Publié le 31/08/2023

Arthur*, 13 ans, porte toujours son attelle à une jambe, 38 jours après les faits survenus le 24 juillet dans un supermarché de Chanteloup-en-Brie (Seine-et-Marne). Il souffre d’une luxation du genou en raison des coups de pied assénés par son père, policier municipal. Jugé le 30 août, il a dit sa honte et ses regrets.

Tribunal de Meaux : un policier frappe son fils de coups de pied dans un supermarché
Palais de justice de Meaux (Photo : ©I. Horlans)

Ce mercredi, face aux magistrats siégeant à la chambre des comparutions immédiates du tribunal de Meaux, Jean* n’arrive pas à expliquer ses actes de violence sur mineur de moins de 15 ans par ascendant. Parmi le public, quatre collègues lui manifestent un soutien moral. Il en a besoin. L’homme à l’impressionnante stature s’accroche à la barre. Ému, il essaie de contenir ses larmes. Il a conscience d’avoir gravement blessé son fils, d’encourir une peine sévère, la perte de la garde alternée, son travail. Jean est en récidive légale. En septembre 2020, il a été condamné à quatre mois de prison avec sursis probatoire de deux ans pour violence et appels malveillants contre sa femme. Son casier fait aussi état de blessures involontaires, hors cadre familial.

En revanche, il n’a jamais levé la main sur ses petits qui, aux enquêteurs, ont assuré qu’il est un père aimant. La mère et une tante ont confirmé « la qualité des relations, jamais ternies jusqu’en juillet », révélera l’avocate du policier. Alors, qu’est-ce qui a déclenché sa violence ?

« Je ne dors plus. Mon cerveau a occulté la séquence »

 Le 26 juillet, à l’issue de sa garde à vue, Jean, 43 ans, avait été déféré devant la juridiction meldoise : il avait évoqué « le stress » lié aux émeutes fin juin. Dans la nuit du 30 au 1er juillet, son poste avait été attaqué aux mortiers, cocktails Molotov et parpaings. Il avait obtenu un délai pour préparer son dossier, assorti d’un contrôle judiciaire : aucun contact avec son fils.

Mercredi 30 août, il assure avoir respecté l’obligation, ne connaître l’état d’Arthur que par un tiers (il n’a plus le droit de parler à son ex depuis les infractions passées). « Arthur porte encore une attelle, indique-t-il, il doit bientôt commencer la kinésithérapie. On pense qu’il refera du sport. »

L’adolescent en pratiquait assidûment, cela l’aidait à canaliser ses troubles de déficit de l’attention avec hyperactivité (TDAH), par ailleurs soignés de doses quotidiennes de Méthylphénidate. Durant leurs vacances, Jean, qui en a la garde partagée, l’avait emmené six fois chez le médecin.

À l’audience, il ne parle plus de la tension provoquée par les émeutes. Face à sa violence captée par la vidéosurveillance du supermarché, aux images que diffuse la présidente Isabelle Florentin-Dombre, il reste coi. « Je ne sais pas pourquoi j’ai fait ça. Je ne vais pas inventer des histoires. Il se disputait avec sa sœur, il l’embêtait. »

La juge : « – Vous lui portez un premier coup de pied, il tombe. Puis il y a un second coup de pied, et celui-ci pose question…

– Je sais. Je n’avais pas l’intention de lui faire du mal. Je lui ai demandé de se relever, il a dit qu’il avait mal, je pensais que c’était de la comédie.

– Vous étiez en colère, vous avez perdu patience ? Cela peut arriver à tous les parents, ce n’est pas un délit…

– Non, je ne me mets jamais en colère, ça empêche de réfléchir. J’ignore ce qu’il m’a pris. Je ne dors plus. Mon cerveau a occulté la séquence…

– Mais là, les images que vous avez refusé de regarder en garde à vue sont sous vos yeux ! Vous vouliez le sanctionner ?

– Oui… Je voulais qu’il se calme… J’ai réalisé qu’il avait vraiment mal… »

Sa fille de 9 ans, choquée : « Je dois appeler maman ? »

 Jean alerte les pompiers, demande au vigile de téléphoner à la police : « Je comprends immédiatement que j’ai fait quelque chose de grave. » Sous le choc, sa fille de 9 ans intervient : « Je dois appeler maman ? » Il donne son accord. Le grand-père maternel arrivera de Bretagne pour prendre Arthur en charge. La luxation du genou entraîne 20 jours d’ITT pénale (incapacité totale de travail), délai retenu par la prévention.

À sa fillette, il envoie chaque jour un message « en espérant une réponse. » À l’évidence, il est pétri de remords. « Chaque erreur a des conséquences, c’est ce que j’ai voulu montrer à mon fils en faisant prévenir la police. J’ai honte… Je regrette. » Patiente et courtoise, la présidente tentera à plusieurs reprises de l’amener à réfléchir, à mieux s’expliquer. En vain.

« – Vous avez déjà été condamné pour des violences…

– Oui. Au moment de notre séparation, je la vivais mal. Je consulte un psy. Ça ne se reproduira pas. Je ne veux aucun mal à mes enfants.

– On a bien vu la même vidéo ? demande le procureur Julien Piat.

– Oui. Mon cerveau bloque, répète-t-il, admettant des « coups de tatane ».

– Votre fils a témoigné : ”Papa a frappé un peu fort”…

– …

– Au travail, vous restez maître de votre comportement ?

– Oui. En 20 ans de police, je n’ai jamais sorti la gazeuse ou le Flash-Ball. »

Il revient brièvement sur le déferlement de violences urbaines et la fatigue qui l’a accablé, sur le TDAH dont souffre Arthur, qui les épuise. « La mère confirme qu’il est excessif, les pousse à bout », plaide Me Marie-Charlotte Lunay au nom de l’association désignée pour protéger l’ado. « Il a un papa présent, ce n’est pas contesté. Mais je déplore qu’il ne sache pas s’il voulait calmer son fils ou se calmer lui-même. » Elle sollicite un renvoi sur intérêts civils et une expertise médicale.

« Objectivement, la vidéo montre l’intention de faire mal »

 Le procureur Piat veut bien admettre que l’ado « sautait dans tous les sens depuis son entrée dans le supermarché ». Il tient compte du contexte, tant de la pathologie d’Arthur que de la crise qu’a déclenchée la mort de Nahel à Nanterre le 27 juin. Toutefois, il considère « que Monsieur persiste dans l’aveuglement (…) Objectivement, la vidéo montre l’intention de faire mal. On ne calme pas un enfant d’un ”coup fort”, selon les mots de la victime ». Il estime avoir affaire « à un père dépassé par les événements, qui perd ses nerfs ». Et s’interroge : « Il a agi en récidive. Qu’est-ce qui me garantit qu’il ne recommencera pas ? » Il requiert six mois avec sursis probatoire de deux ans, des soins, un stage de responsabilité parentale, et l’indemnisation de son enfant.

En défense de Jean, Me Anne-Sophie Lance ne partage pas l’inquiétude du parquet : « Il est le premier à avoir honte des images, il a conscience de la gravité des faits même s’il n’arrive pas à vous éclairer. C’est un acte isolé. » Dressant « le tableau général », elle insiste sur l’amour que ses enfants lui portent et qu’il leur rend, assure qu’il « est exemplaire dans la police et n’a jamais eu de sanction. Madame n’a plus à se plaindre de lui depuis 2020. Il travaille avec un psychologue et apprend de ses erreurs ».

Jean a la parole en dernier : « J’ai envie de prendre mon fils dans mes bras, lui dire que je l’aime. La justice, c’est fait pour aider. »

Après en avoir délibéré, les juges le condamnent au stage requis et 1 000 € de dédommagement, provision en attendant l’expertise qui sera examinée en mai 2024. Ils n’inscriront pas la peine au bulletin N° 2 de son casier que consultent les employeurs. Il continuera d’exercer son métier. Et, surtout, reverra son fils. La présidente le met cependant en garde : « J’attire votre attention sur la récidive de violences. Vous n’êtes plus accessible au sursis simple ou probatoire total. »

Jean remercie, quitte la salle avec ses collègues. Il ne lui reste qu’à regagner la confiance d’Arthur.

 

*Les prénoms ont été modifiés

 

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