Tribunal de Meaux : Une querelle pour une batterie de cuisine tourne au drame
Mohamed, un Marocain de 46 ans, fait face à la justice pour la première fois. Le 15 juin 2025, il a failli tuer Youssef. Il était d’ailleurs initialement poursuivi pour tentative de meurtre. À l’origine de la dispute, quelques ustensiles de cuisine dont chacun revendiquait la propriété. Le tribunal de Meaux a condamné le prévenu à cinq ans de prison.

Aujourd’hui, les comportements agressifs sont si fréquents, et si excessifs, que l’on peut mourir pour une place de parking disputée, pour une queue de poisson, une cigarette refusée, une remarque ou un regard. Mais il est rare que l’on se fasse rosser pour des casseroles. Youssef, la victime qui a subi une « lacération hépatique pénétrante », au point que son foie tranché a engagé son pronostic vital, voulait, ce dimanche soir 15 juin, récupérer des babioles de cuisine prêtées à Mohamed. Il a donc sonné chez lui, dans une commune de Seine-et-Marne, et réclamé son dû. Il était accompagné d’un ami, seul témoin des faits.
Les choses se sont alors corsées : furieux qu’on l’importune à 21 heures, et très attaché à ses accessoires, Mohamed est sorti de son appartement, s’est emparé d’une pierre et l’a jetée sur Youssef. Lequel a filé s’abriter derrière un arbre, sans demander son reste. Entre gens civilisés, l’affaire s’arrête là : chacun repart de son côté et la batterie de cuisine reste au placard.
Coups de couteau dans le thorax et au pied
Las, Mohamed, jusqu’ici irréprochable, travailleur sans casier judiciaire et parfaitement inséré dans le voisinage, a, ce soir-là le sang chaud ; pourtant, il n’a ni bu ni pris de drogue. Que lui passe-t-il par la tête ? Le voici qui se précipite chez lui, attrape un couteau dont la lame « fait une quarantaine de centimètres », course Youssef dans la rue. L’ami tente d’intervenir mais « les mouvements circulaires » qu’effectue Mohamed avec l’arme en main le dissuadent de l’affronter. Et Youssef reçoit deux coups de couteau : le premier l’atteint au thorax, le second lui cloue un pied au sol. Le sang gicle partout, macule le tee-shirt de l’agresseur.
Une scène à la Quentin Tarantino.
Puis, comme si le courant se rétablissait soudain après un « pétage » de plombs, Mohamed réalise qu’il est peut-être allé trop loin. Alors, il intime au témoin de ne pas appeler les secours, traîne le blessé dans l’escalier, le dépose sur son canapé, et « entreprend de le nettoyer », rapporte Cécile Lemoine, la présidente de la chambre correctionnelle de Meaux. Car, si le parquet avait qualifié les faits de tentative de meurtre, il a été finalement décidé de « correctionnaliser » le dossier. Une décision qui s’explique par son apparente simplicité, et qui du même coup évite d’encombrer la cour criminelle départementale ou les assises.
« Elles sont mystérieuses et confuses, vos explications… »
Sauf que l’affaire n’apparaît plus si simple car Mohamed nie avec vigueur sa responsabilité : « Je ne lui ai jamais porté des coups de couteau. On s’est juste un peu battus avec les poings », affirme-t-il. En garde à vue, il a dit que Youssef aurait heurté « un grillage en tombant ». Les graves blessures constatées à l’hôpital parisien de la Pitié Salpêtrière, où l’homme a fini par être transporté après que la police a été alertée, sont incompatibles avec sa version. « Ses chances de survie étaient très faibles », rappelle la substitut du procureur Pauline Foulin, détaillant notamment les dégâts au foie, qui ont entraîné une incapacité totale de travail de 30 jours.
La présidente balaie l’excuse du grillage : « C’est impossible. Alors, dites-nous comment c’est arrivé ?
– Je ne sais pas ! Il s’est peut-être blessé seul, en tombant sur le couteau.
– Et votre tee-shirt plein de sang ?
– Je ne sais pas. Peut-être en le nettoyant…
– Elles sont mystérieuses et confuses, vos explications… »
« Vous l’avez laissé agoniser ! »
La procureure : « Pourquoi la victime et le témoin fournissent exactement la même version ?
– Je ne sais pas. Je les ai laissés seuls. »
Comprendre : ils se seraient concertés.
Tout cela ne résiste pas à l’examen : le témoin est indubitablement hors de cause, aucune autre personne n’a été remarquée aux abords de cette scène et, même si le couteau n’a pas été retrouvé, c’est bien chez Mohamed que les secours ont découvert la victime.
« Vous l’avez laissé agoniser », regrette la parquetière, insistant encore sur les risques qu’il lui a fait courir, sur les séquelles qu’il gardera. Pour ces « violences aggravées », qu’elle estime « commises avec préméditation », il encourt « sept ans de prison », indique-t-elle. Elle en requiert cinq, dont deux avec sursis, sollicite son maintien en détention – il avait été incarcéré dès le 16 juin.
Le petit bonhomme se liquéfie dans le box, entre son escorte pénitentiaire.
L’avocate de la défense estime que « quelque chose cloche » parce qu’il n’a « jamais été violent jusqu’à ses 46 ans ». Mais, en correctionnelle, on voit de plus en plus de prévenus qui n’avaient jamais commis de délit et qui « disjonctent », surtout depuis la pandémie de Covid et les confinements.
Le tribunal suit les réquisitions « en raison de la gravité certaine des faits ». Mohamed se recroqueville, complètement abattu, et suit son escorte.
On ne saura pas ce que sont devenues les casseroles.
Référence : AJU501021