Tribunal de Nanterre : « Pars, maman, pars ! Il va te tuer… »

Publié le 09/06/2021

Des douze dossiers examinés jusqu’en milieu de nuit, vendredi 4 juin à Nanterre (Hauts-de-Seine), ce sont les violences contre une mère et son petit garçon qui ont suscité le plus d’émotion et d’indignation. Au point de provoquer la colère de la présidente du tribunal.

Salle des pas perdus de Nanterre - Photo Pierre Anquetin
Salle des pas perdus du Palais de justice de Nanterre (Photo : ©P. Anquetin)

 « Maman avait du sang qui coulait dans le cou. » Ainsi l’enfant de 9 ans a-t-il résumé son traumatisme aux policiers. A l’audience, il est représenté par sa mère, une traductrice trilingue qui dissimule péniblement sa peur.

Assise à deux mètres de son mari qui comparaît pour violences et menaces de mort (par conjoint et par ascendant sur mineur) devant la 16e chambre correctionnelle, Iryna semble momifiée, le regard obstinément fixé sur un point imaginaire qui doit lui rappeler sa vie, tant ses yeux sont tristes.

Franco, le prévenu, apparaît au contraire infatué de lui-même, convaincu que la justice saura discerner la part de « cinéma » dans l’agression qui lui est reprochée. Par miracle, Iryna s’en est tirée avec des ecchymoses et des contusions ayant entraîné quatre jours d’incapacité de travail. « C’était du cinéma », dira-t-il trois fois, jusqu’à ce que la lecture de l’enregistrement des événements le ramène à plus de décence.

« Je vais te couper en deux, petit merdeux ! »

 La scène de ménage débute à 15 heures, le 21 avril dernier. Franco, 53 ans, reproche à son fils de boire de l’eau en bouteille « qui coûte cher ». Coincé dans son appartement de Courbevoie, le cuisinier au chômage perçoit une indemnité de 3 640 euros net par mois mais ne supporte pas d’en consacrer l’essentiel aux besoins de sa famille. Iryna s’interpose, et c’est l’explosion. « Votre femme a alors un réflexe capital : elle enregistre la scène, révèle la présidente Isabelle Pulver. Les femmes battues prouvent ainsi les faits ! »

Bras croisés sur son tee-shirt bleu roi, sac banane usé autour de la taille, le quinquagénaire italien perd de sa superbe au fil des propos rapportés par la juge. Extraits : « Je vais vous égorger », « tu me casses les couilles, grosse vache », « je vais te couper en deux, petit merdeux ! »

« – C’est la manière dont vous éduquez votre fils ?

– Non, c’est à cause du confinement. Il ne sort pas, il crie, ça m’énerve.

– Vous a-t-il échappé que tous les Français sont soumis aux mêmes règles sanitaires ? Tous ne menacent pas d’égorger leur enfant !

– Mais je ne l’aurais pas fait…

– À 9 ans, on n’a pas le recul nécessaire pour le comprendre ! »

« T’es content, trou du cul ? »

 Fidèle à la transcription du fichier audio, la présidente signale les sanglots, les hurlements de Lucas*, pétrifiant l’assistance : « “Arrête, papa, arrête ! Pars, maman, pars ! Il va te tuer…” On entend le bruit des coups, les gifles, poursuit-elle, un corps projeté contre un mur, et vous : “T’es content, trou du cul ? Voilà ce que ça fait de m’emmerder.” Alors que votre fils voit du sang s’écouler du cou de sa mère et qu’il vous supplie… »

La voix d’Isabelle Pulver est désormais glaciale. Franco se tait.

Iryna, toujours tétanisée, égrène le chapelet d’injures qu’elle subit depuis que son mariage bat de l’aile. En 14 ans, elle a enduré tant d’humiliations que la coupe est pleine : « C’est la première fois que je porte plainte et j’ai demandé le divorce », précise-t-elle. Élégante dans son ensemble marine, elle raconte élever un enfant surdoué qu’elle veut maintenant protéger du père menaçant : « Mais je ne lui veux pas de mal », ajoute-t-elle. D’ailleurs, elle et Lucas ne réclament qu’un euro symbolique.

« Aucun remords, ni regrets ni compassion ! »

 Aussi invraisemblable que cela paraisse, Franco tente de justifier sa fureur et sa rancœur. Au chapitre des motifs devant selon lui les légitimer, figure le coût des écoles privées de Lucas, 16 000 euros l’an. Il suit deux cursus, dans un établissement russe et dans une classe bilingue, français-anglais. Il s’en plaint mais courbe vite l’échine sous la réplique cinglante : « Savez-vous qu’on a dépassé l’âge des cavernes ? Vous payez les biftecks, donc vous avez le droit de la frapper ? »

Franco invoque aussi la supériorité physique de sa femme « qui a pratiqué la lutte en Russie ». Ses 55 kilos pour 1m64, face à un conjoint musclé qui la dépasse d’une bonne tête, tendent à prouver qu’il n’encourt nul danger. Tandis que dans le prétoire surchauffé résonnent encore les insultes que le garçonnet, au commissariat, a préféré épeler « car elles sont impolies », la moindre étant « gros cochon », jamais Franco ne présente d’excuses.

« Certaines procédures serrent le cœur et tordent le ventre. Ce ne sont pas des termes que j’ai l’habitude d’utiliser mais là… », observe la procureure L., suspendant durant quelque trois secondes le début de son réquisitoire. « Monsieur n’a parlé que de lui, n’a exprimé aucun remords, ni regrets ni compassion. Il n’est même pas dans la remise en cause, l’introspection… » Elle requiert 8 à 10 mois de prison avec sursis probatoire de deux ans, une obligation de soins et l’interdiction d’approcher sa femme.

« Il s’est sacrifié pour sa famille »

Son avocat est embarrassé. Personne n’envie sa place. « Hou ! Passez-moi l’expression », souffle Me Michaël Leroy, manifestant le désagrément face à une affaire affligeante. Il tente de gommer l’impression qu’a laissée son client : « Il a du mal à supporter une situation qui dure depuis des années. Il est sur les nerfs, sa famille est en Sicile, il se sent isolé, le couple est sous tension. Il ne fait que travailler, jour et nuit, il s’est sacrifié pour payer les crédits, les écoles », plaide-t-il. Il évite les sujets délicats : 18 mois de chômage qui ont interrompu le dur labeur, et une maîtresse.

Sur sa chaise, le prévenu affiche un visage émacié et lugubre au-dessus du masque sur le menton. « Il est conscient d’avoir cassé quelque chose, il a pris rendez-vous avec un psychologue », conclut Me Leroy, implorant la clémence. Franco n’a rien à ajouter.

Trente minutes plus tard, les trois juges le condamnent à un an de prison avec sursis probatoire de deux ans, l’obligation de soins et d’assumer les charges familiales, l’éloignement des victimes, la confiscation des scellés. « Cela signifie que les enregistrements versés au dossier seront toujours à la disposition de la justice », clarifie la présidente.

A en juger par son regard noir et ses gestes précipités pour quitter la salle, Franco a reçu le message cinq sur cinq.

*Prénom modifié

Dans les couloirs du tribunal surchargé de Nanterre, l’attente peut durer des heures… (Photo : ©I. Horlans)

 

 

 

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