« Tu niques pas une vie pour 1 500 €, ma gueule » 1/4

Publié le 21/10/2021 - mis à jour le 21/10/2021 à 20H45

Le lundi 4 octobre un homme de trente ans comparaissait devant les assises du Val-de-Marne (94) pour tentative d’homicide volontaire avec préméditation. Il risquait la perpétuité. Face à lui, sa victime de 25 ans, qui a survécu à l’agression au couteau survenue dans le bois de Vincennes en l’absence de tout témoin.

« Tu niques pas une vie pour 1 500 €, ma gueule » 1/4
Photo : ©P. Anquetin

Avant-veille de noël, le dimanche 23 décembre 2018, il est 19h20 ; le Bois de Vincennes est plongé dans une obscurité humide et froide. Un homme jeune surgit du bois. Il est corpulent, titube, tient une main sur son rein gauche où du sang coule en abondance. Il aperçoit une voiture, appelle à l’aide, mais le conducteur prend peur et accélère. Il claudique encore sur 100 mètres puis s’écroule sous un arbre le long d’une avenue plus fréquentée. Il a eu la force d’appeler le 18 : « J’arrive plus à respirer. Je vais mourir. »

Un suspect identifié

Deux adolescentes s’approchent, puis un joggeur qui tente de stopper l’hémorragie. Quand le Samu arrive, le blessé a déjà perdu connaissance. Il fait deux arrêts cardio-respiratoires, tous deux « récupérés » par les secouristes. Puis il est transporté à l’hôpital Henri Mondor en état « d’extrême urgence », avec une tension à 8-2. Il faut transfuser quatre poches de sang pour compenser une perte de sang de plus de deux litres. Les examens au scanner révèlent que le rein n’a pas été atteint. Après trois mois de coma et plusieurs infections il se réveillera encore terrifié et perclus de douleurs. Il s’appelle Amir T.*, il a 22 ans et c’est un miraculé.

A l’hôpital, sa sœur lui demande : « Tu te souviens de ce qu’il s’est passé ? » Il cligne des yeux pour dire oui. « Et de ton agresseur ? » Encore oui. Elle cite des noms, il désigne Tal R.* et personne d’autre, car ils étaient seuls. Ce n’est pas une surprise, dans leur quartier tout le monde disait que Tal était chargé de récupérer une dette de 1 500 € auprès d’Amir et on les a vus ensemble juste avant l’agression.

Les deux sont assis dans la salle des assises du tribunal de Créteil. Amir sur le banc des parties civiles, toujours hagard, d’une pâleur de cire, les coudes sur les genoux, le corps épais, ployé. « Aujourd’hui devant vous, j’ai encore mal, j’ai tout le temps mal » dira-t-il à la Cour.

Après l’hôpital, il est retourné chez ses parents, comme avant, il ne travaille pas. Son casier révèle plusieurs condamnations pour violences ou rébellion.

« Pas de trouble apparent de la personnalité »

De l’autre côté de la salle, Tal, accusé de tentative d’assassinat, encourt la perpétuité. Il a tout juste trente ans.

La moitié de ses douze frères et sœurs est installée au premier rang du public, sur toute une rangée. Ils se relaieront jusqu’à la fin du procès. A la demande de la présidente qui lit l’enquête de personnalité, Tal énumère le prénom et l’âge de chacun, dans l’ordre. Les sœurs approuvent de la tête chaque fois qu’il tombe juste, et font non quand il se trompe. L’un des petits frères souffre de schizophrénie. Et au sujet de Tal, un expert psychiatre hésite : « Pas de trouble apparent de la personnalité, pas de symptôme, pas d’affection mentale. Mais nous ne sommes pas en mesure d’écarter des troubles de la personnalité relavant d’une psychopathie. »

On suit le parcours scolaire d’un enfant à la peine orienté dès le primaire dans des classes spécialisées. Au bout, il décroche un CAP de plomberie – « ce n’était pas une passion » – et des boulots de plombier, désamianteur, chauffeur, plongeur… Il suit en parallèle un parcours de petit délinquant, avec dix-neuf condamnations au casier, pour conduite sans permis, usage de cannabis, subornation de témoin… La plus longue peine : un an ferme pour détention et transport de stupéfiants en récidive.

« Je reconnais ce coup de poignard »

Durant toute la procédure il avait choisi de garder le silence : pas un mot aux policiers, pas un mot au juge d’instruction. Son avocat, Maître Arnaud Simonard, expliquera : « Le jour de l’audition, je plaidais déjà aux assises. Je l’ai dit, j’ai proposé d’autres dates, mais le rendez-vous a été maintenu ». La présidente se tourne vers Tal R.

« — Aujourd’hui, qu’avez-vous à dire sur cette affaire, Monsieur ?

— J’aimerais présenter mes excuses à Monsieur R et aujourd’hui j’aimerais être entendu. Je reconnais ce coup de poignard. Il me hante chaque jour ».

Alors qu’il refusait de s’exprimer, il va parler devant la Cour. Il n’avait rien avoué ; devant la Cour, il reconnaît être l’auteur des faits. Il est rare qu’un mis en cause passe ainsi du silence aux explications le jour de son procès. L’instant est précieux. Les jurés et surtout la greffière prennent des notes. La victime regarde l’accusé ; l’essentiel vient peut-être de se produire. Mais le procès n’est pas fini : il reste encore à établir le déroulement des faits et leurs causes.

*Les prénoms et initiales ont été changés.

(à suivre)

 

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