Violences conjugales : trois hommes échappent à la prison…de justesse !

Publié le 08/01/2021

La tolérance zéro sur les violences conjugales draine devant le juge unique de la 19e chambre du tribunal de Bobigny des hommes qui ont de franchi la ligne rouge. Objectifs de l’audience du 5 janvier : pédagogie, avertissement et thérapie.

Photo : ©AdobeStock/Shutter2U

Le premier couple s’est déjà totalement délité après 17 ans de mariage et le tribunal doit arbitrer les derniers soubresauts, car au milieu il y a l’enfant. Quand Amédée, la quarantaine, reçoit l’ordonnance de non-conciliation qui fixe la garde alternée du fils de huit ans, la dispute éclate.

« C’est toujours papa qui tape maman »

« Il s’est énervé, il m’a poussée, il m’a frappée au bras », affirme la victime Sophie. « Elle m’a insulté, elle s’est blessée toute seule », répond Amédée. Elle porte plainte, un médecin établit cinq jours d’incapacité. Devant le juge, Amédée est sur la défensive. « Je n’ai jamais levé la main sur une femme. J’attends le divorce. Je pars m’installer en Normandie pour un nouveau poste. »

Le procureur ne s’attendrit pas. « C’est l’archétype des dossiers de violence. Monsieur prétend qu’il va aider Madame, mais à la barre il dit qu’elle est manipulatrice. Il y a un mot de l’enfant : « Je suis triste ». Voilà ce que dit l’enfant qui est entre vous deux. Eh oui Monsieur ! Votre fils dit aussi : C’est toujours papa qui tape maman en premier. » Le procureur requiert six mois avec sursis.

« Non le dossier n’est pas l’archétype des dossiers de violence, s’oppose l’avocate. Et je n’ai pas envie que Monsieur soit mis dans le même lot que tous les dossiers de violence. C’est parole contre parole et le doute profite au mis en cause. » Pour l’avocate, Madame veut rester au domicile. Elle ne l’a pas obtenu du juge aux affaires familiales, alors elle le demande au juge pénal.

Réponse du juge : quatre mois avec sursis. « Le tribunal ne considère pas que vous êtes fondamentalement violent. C’est un avertissement. S’il n’y a pas de réitération, vous n’irez pas en prison. »

« Je me rends compte que je suis amoureux »

Le deuxième, Kamel, 26 ans, fond en larme dès la cinquième question du juge :

« — Je ne suis vraiment pas fier de ce que j’ai fait, je regrette.

— On ne vous reproche pas de vous être disputés mais d’avoir basculé dans la violence, au sein du couple qui est censé être la sphère la plus protectrice. Qu’est-ce qui arrive dans votre tête à ce moment-là ?

— Il n’y a rien qui justifie…

— Les insultes vous font vriller ? Elles vous font quoi ?

— Elles me blessent… »

Le couple s’est disputé dans la voiture, Kamel a serré le bras de Sonia, lui a tiré les cheveux. Quand il voit les policiers arriver, il s’enfuit. Elle a porté plainte quand elle a retrouvé ses affaires à la porte de l’appartement. Mais devant le tribunal, Sonia vient à la rescousse de Kamel : « Je n’ai pas été tapée tous les jours pendant onze ans, c’est arrivé deux ou trois fois. Je reconnais ma part de responsabilité dans tout ça… C’est devenu quelqu’un de bien. Il sait ce qu’est le travail. Toute chose doit être punie, mais la prison, je ne pense pas que ce serait bien pour lui… »

Le procureur quitte son estrade et s’approche de Kamel un brin méfiant :

« — Il vous faut attendre d’être devant le tribunal pour dire « je regrette, c’est pas bien » ? Moi j’ai envie de vous poser une question : pourquoi êtes-vous avec Madame ?

— Je ne comprends pas…

— Elle représente quelque chose pour vous. Elle mérite qu’on soit avec elle ?

— Je me rends compte que je suis amoureux d’elle, répond Kemal dans un sanglot.

— Quel meilleur avocat que la victime qui défend le mis en cause ! Pourtant, elle aussi reçoit des insultes. Est-ce qu’elle donne des coups ? Non ! Je pense qu’elle n’est pas très contente de se retrouver là devant le tribunal, devant tout le monde… Et malgré tout ça, elle vous défend Monsieur ! J’espère que c’est bien rentré dans votre crâne ! »

Il finit par requérir quatre mois fermes avec bracelet électronique. Car le casier du garçon n’est pas vierge : en 2015, il a déjà été condamné pour violence.

« En 2015, il achète une voiture, qu’il se fait voler par son vendeur ! explique l’avocat de Kamel. Quand veut la récupérer il se fait menacer. Voilà pourquoi il a été condamné… ». Quant à l’affaire du jour : « Monsieur fait siennes les déclarations de sa compagne. La seule réponse qu’il ait c’est son silence et son regard sur ses pieds. Le couple a envie de reprendre la vie commune. »

Le juge le condamne à 100 jours amendes à 15 euros, « une peine d’une extrême clémence. Vous semblez tirer un trait sur votre passé pénal. Mais si vous réitérez, ce n’est pas devant le juge unique que vous comparaîtrez, mais devant les comparutions immédiates… ». Le couple et l’avocat quittent l’audience le cœur un peu plus léger.

« Vous avez un psychiatre ? »

Le troisième homme aussi va bientôt pleurer. Il a 32 ans, il dit qu’il a des problèmes psychologiques. Sa compagne le confirme. Elle se présente au commissariat fin juin 2020 avec ses deux enfants. Son mari lui a donné des coups de ceinture, dit-elle. Quand il est allé chercher un couteau dans la cuisine pour la menacer, elle s’est réfugiée dans la salle de bain. Lorsqu’elle est sortie, il lui a craché dessus. Ce n’est pas la première fois. Les enfants confirment : ils ont déjà vu leur père frapper leur mère. Le juge interroge durement :

« — Pourquoi elle part dans la salle de bain ?

— Parce que j’étais énervé, elle croyait que j’allais la taper.

— Pourquoi vous lui avez craché dessus ? Pourquoi elle dit que vous la frappez ? Vous savez ce que vous encourez ? Vous encourez trois ans, Monsieur. »

A la barre, la compagne minimise : « Le moment où je suis allé au commissariat, c’était pas pour l’envoyer en prison. Il pleure la nuit tout seul, je suis inquiète. J’ai dit : c’est mon mari, il va devenir anormal. J’ai peur de lui, j’ai rien contre lui. »

Le président se retourne vers le prévenu.

« — Vous avez identifié cotre problème ?

— Oui, c’est comme mon frère, dit l’homme en pleurant.

— Vous voulez en parler au tribunal ? … Vous avez un psychiatre ? Ça se passe comment ?

— Ça va… »

Le procureur s’adresse à la compagne. « On voit bien qu’il a un problème, mais il vous a frappé avec une ceinture. Vous êtes victime. Madame subit des violences, seulement voilà, on reste ensemble parce qu’il y a les enfants… » Le magistrat demande 6 mois avec sursis.

L’avocat s’indigne. Voilà une femme qui vient demander de l’aide au commissariat pour envoyer son mari à l’hôpital psychiatrique et la seule réponse de l’Etat c’est la prison ! « Les temps à venir seront terribles, alors n’en rajoutons pas sur la tête de ce pauvre homme, essayons de l’aider, il a besoin d’un suivi psychiatrique. »

Le juge suit les réquisitions : 6 mois avec sursis, obligation de soin et de travail. « Au moment des faits, vous n’aviez pas de troubles psychiatrique », se justifie le juge.

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