Sébastien Neuville : « À l’ère de l’intelligence artificielle, la philosophie du droit est ce qui permettra demain de distinguer le juriste de la machine »
La philosophie du droit enseigne pourquoi une règle existe, quelles valeurs elle protège et quelle société elle contribue à construire. C’est ce qui la rend plus nécessaire que jamais à notre époque de bouleversements technologiques, estime le professeur Sébastien Neuville. Il publie la troisième édition de son Précis de philosophie du droit aux éditions LGDJ. Rencontre.

Actu-Juridique : Vous publiez aujourd’hui la troisième édition de votre Précis de philosophie du droit. La précédente remontait à 2021. Qu’avez-vous souhaité actualiser ?
Sébastien Neuville : Si je devais résumer cette troisième édition en une phrase, je dirais qu’à l’ère de l’intelligence artificielle, la philosophie du droit cesse d’être un luxe intellectuel : elle devient une nécessité professionnelle. Depuis la parution de la deuxième édition, le monde a profondément changé. L’essor spectaculaire de l’intelligence artificielle a fait surgir des questions qui auraient semblé relever de la science-fiction il y a encore quelques années. C’est dans ce contexte qu’est née cette troisième édition. Plus qu’une simple mise à jour, elle est née d’une conviction profonde : les juristes qui ne maîtrisent que les règles de droit seront rapidement dépassés par une intelligence artificielle capable d’exploiter toujours mieux les sources et les raisonnements juridiques. La philosophie du droit cesse donc d’être un simple complément de culture générale ; elle devient une compétence essentielle pour comprendre le droit, ses fondements et sa finalité. J’irai même plus loin : la philosophie du droit n’est plus un passe-temps pour juriste désœuvré ! Elle est ce qui permettra demain de distinguer le juriste de la machine. Ce qui distinguera le juriste de l’intelligence artificielle, ce ne sera plus sa capacité à retrouver une règle ou à construire un syllogisme. Ce sera son aptitude à comprendre pourquoi cette règle existe, quelles valeurs elle protège et quelle société elle contribue à construire. C’est précisément le rôle de la philosophie du droit.
Plus précisément, depuis la parution de la deuxième édition, plusieurs évolutions majeures ont profondément renouvelé les questions nécessitant une réponse philosophique. Certes, il y a la montée en puissance de l’intelligence artificielle, mais il faut ajouter aussi les nouvelles interrogations en matière de bioéthique – qu’il s’agisse du microchimérisme, de la gamétogenèse in vitro (GIV) ou des embryoïdes. De même, les débats sur le transhumanisme ou encore les réflexions relatives au genre, à l’animal et aux approches non occidentales du droit ont continué à prospérer.
J’ai aussi profondément remanié l’ouvrage. Plusieurs auteurs et courants font désormais l’objet de développements beaucoup plus substantiels, tout comme la bibliographie, qui est désormais largement commentée afin d’accompagner le lecteur dans ses recherches.
Actu-Juridique : Quels sont justement les nouveaux auteurs et les nouvelles écoles que vous avez intégrés ?
SN : Par rapport à la deuxième édition, j’ai en effet enrichi les développements consacrés à plus d’une trentaine d’auteurs et à de nombreux courants contemporains, ce qui augmente le livre de plus de 110 pages ! Donner une liste complète serait beaucoup trop long, mais peuvent être cités, par exemple, Joseph Raz, Gilles Deleuze, Adrian Vermeule, Michael Sandel, Hartmut Rosa ou encore Vladimir Jankélévitch, ainsi que les Critical Legal Studies ou le réalisme scandinave. L’objectif n’était pas d’accumuler des références, mais de montrer combien ces auteurs permettent d’éclairer les débats actuels.
Actu-Juridique : Cette matière peut être abordée sous différents angles. Lequel avez-vous choisi ?
SN : Dans les premiers chapitres, je privilégie une approche historique, avant de m’arrêter sur les défis contemporains. Les débats actuels ne peuvent être compris sans remonter à leurs origines. Notre manière de concevoir le droit, la justice et la loi résulte d’une longue maturation intellectuelle. Le lecteur est ainsi invité à parcourir plus de deux millénaires de réflexion, depuis Athènes et Jérusalem jusqu’aux débats contemporains. Les institutions évoluent, mais les interrogations fondamentales persistent. Nous sommes souvent plus proches des Grecs ou des médiévaux que nous ne l’imaginons. Les lire permet de prendre du recul quant à nos propres certitudes. D’ailleurs, il est parfaitement possible d’être platonicien ou aristotélicien au 21e siècle car ces penseurs – comme tous ceux qui leur ont succédé – demeurent d’une grande actualité.
Actu-Juridique : Existe-t-il aujourd’hui un renouveau de la philosophie du droit ?
SN : Je le crois profondément. Pendant plusieurs décennies, le droit a parfois été abordé de manière très technique. Cette approche demeure nécessaire, mais elle ne suffit plus. Les juristes sont aujourd’hui confrontés à des questions qui dépassent largement la simple application des textes. Les crises contemporaines révèlent les limites d’une approche exclusivement technique du droit. C’est pourquoi les interrogations philosophiques reviennent au premier plan. À l’inverse, la philosophie du droit a longtemps été perçue comme une discipline théorique, éloignée des préoccupations quotidiennes des praticiens. Aujourd’hui, la situation est presque inverse. Après des décennies durant lesquelles la technique a occupé une place prépondérante, les juristes sont de nouveau en quête de sens. Il suffit d’observer les thèmes abordés par de nombreux colloques, thèses ou revues scientifiques. Les questions relatives à l’intelligence artificielle, au bien commun, à l’environnement, aux neurosciences, à la bioéthique, à la vie et à la mort occupent désormais une place centrale. C’est précisément le rôle de la philosophie du droit que d’éclairer ces interrogations fondamentales ; et l’IA est bien incapable de répondre à des questions telles que : qu’est-ce qu’une loi juste ? Quelle est la finalité du droit ? Jusqu’où la technique peut-elle transformer l’être humain ? Quel équilibre faut-il rechercher entre les libertés individuelles et le bien commun ? C’est aussi pour cela que la Revue de philosophie du droit, dont je suis le directeur scientifique, a été fondée chez Boleine. Son ambition est de contribuer au développement de la philosophie du droit dans l’espace francophone. Au pays de Descartes, il est paradoxal que la réflexion philosophique soit repoussée par les juristes, alors que leurs collègues italiens, hispaniques ou anglo-américains se passionnent pour ces sujets. J’ajoute que cet attrait pour la philosophie du droit se perçoit jusqu’en Chine puisque la deuxième édition de mon livre y a été publiée grâce à une traduction de mon collègue Yang Tianjiang (Commercial Press, 2026). C’est un signe encourageant de l’intérêt croissant porté à la philosophie du droit dans de nombreux pays.
Actu-Juridique : Cela signifie donc que la philosophie du droit n’est pas une matière aussi éloignée du réel qu’on pourrait le croire ?
SN : Exactement. La philosophie du droit s’intéresse aux notions les plus concrètes qui soient. Elle ne s’éloigne pas du réel ; elle s’appuie au contraire sur lui ; elle permet d’en comprendre les fondements. Plus profondément encore, le droit présuppose qu’il existe une réalité qui ne se réduit pas à nos représentations. Cette réalité est composée d’individus regroupés en société, mais qui sont aussi insérés dans une nature qui les englobe et dont ils font pleinement partie.
Actu-Juridique : Peut-on réellement concevoir un droit dépourvu de toute philosophie ?
SN : Il est souvent fait référence à une neutralité axiologique du droit. À mon sens, c’est tout simplement impossible. Il y a toujours un soubassement philosophique : derrière chaque décision de justice et derrière chaque réforme législative se cachent des choix philosophiques, parfois implicites. Ce n’est jamais de la pure technique. Le droit ne consiste pas seulement à appliquer des règles. Il suppose de comprendre pourquoi ces règles existent, quelles valeurs elles protègent et quelles finalités elles poursuivent. La philosophie du droit invite précisément à revenir aux interrogations essentielles qui traversent toutes les sociétés. En réalité, elle nous rappelle que derrière chaque règle juridique se cache une certaine conception de l’homme, de la justice et de la vie en société.
Actu-Juridique : La philosophie du droit se limite-t-elle à l’étude du droit et de la loi ?
SN : C’est l’approche qui est généralement retenue, mais, à mon sens, elle doit être dépassée car le droit est inséparable d’une certaine vision de l’homme et de la société. Au fond, la philosophie du droit est une réflexion sur l’homme et la société à travers ses institutions juridiques. Et d’ailleurs, le juriste contemporain est contraint d’intervenir dans de multiples domaines. C’est pourquoi je propose, dans l’introduction et à titre provisoire, cette définition du droit : « le droit, c’est tout simplement ce qui intéresse les juristes ». Cette définition surprend souvent. Elle est volontairement provocatrice. Son objectif est de rappeler que les frontières du droit évoluent constamment. Naguère, les juristes ne s’intéressaient pas à l’intelligence artificielle, aux neurosciences ou à la place de l’animal. Aujourd’hui, ces sujets sont devenus pleinement juridiques. Cette approche large de la définition du droit présente néanmoins un mérite : elle invite les juristes à élargir leurs horizons et à se réapproprier les débats de société qu’ils ont peut-être quelque peu délaissés au profit d’autres disciplines.
Actu-Juridique : Les facultés de droit accordent-elles aujourd’hui une place suffisante à la réflexion philosophique ?
SN : Les facultés ont longtemps privilégié une formation très technique, ce qui se comprend. Mais l’intelligence artificielle change profondément la situation. Demain, les connaissances purement techniques seront de plus en plus accessibles. La véritable valeur ajoutée du juriste résidera davantage dans sa capacité à raisonner, à interpréter, à hiérarchiser des principes et à comprendre les finalités du droit. La philosophie devient donc plus importante. Je pense ainsi qu’il faudrait renforcer l’étude de la philosophie du droit, ainsi que d’autres matières qui permettent aux étudiants de comprendre le « pourquoi » du droit plus que son « comment ». À mon sens, il est absolument nécessaire de revoir de fond en comble les programmes et les méthodes…
Actu-Juridique : Finalement, si vous deviez convaincre un étudiant qui hésite à ouvrir votre livre, que lui diriez-vous ?
SN : Je lui dirais que la philosophie du droit n’est pas une discipline supplémentaire qu’il faudrait apprendre. C’est une manière de regarder autrement tout ce qu’il étudie déjà. Comprendre un contrat, une loi ou une décision de justice suppose toujours de s’interroger sur leur finalité. La philosophie ne s’ajoute pas au droit : elle lui donne son sens. Et, dans un monde où les machines maîtrisent de mieux en mieux la technique juridique, cette capacité à comprendre le sens des règles deviendra sans doute la compétence la plus précieuse du juriste. Hier, le bon juriste connaissait les règles. Demain, il sera celui qui comprendra pourquoi elles existent.
Référence : AJU506175