Paris (75)

Audrey Chemouli : « L’entreprenariat est pour tous les professionnels libéraux »

Publié le 20/07/2021 - mis à jour le 20/07/2021 à 10H06

Audrey Chemouli est avocate au sein du cabinet In Extenso Avocats depuis 2014. Elle a prêté serment en 2010. Présidente de la commission Statut professionnel de l’avocat du Conseil national des barreaux (CNB) de 2018 à 2021, et présidente de la commission Structures d’exercice au sein de l’ACE (Avocats Conseils d’Entreprises), elle n’envisage pas son métier sans le soutien de ses confrères et consœurs. Depuis un an, elle a créé une autre structure en parallèle, Chemouli Avocats au travers de laquelle elle accompagne les professions libérales dans le cadre de la structuration de cabinet. Elle l’affirme : l’avocat est un entrepreneur comme ses clients.

Actu-juridique : Pouvez-vous raconter votre parcours ?

Audrey Chemouli : J’ai un père avocat et lorsque j’étais jeune, je voulais être tout sauf avocate. Je n’avais pas la fibre d’être « la fille de » éternellement. Après une année de prépa en sciences politiques, j’ai rejoint la fac de droit. Je n’étais pas bonne à l’école mais pour la première fois j’ai eu des notes correctes. Finalement, j’ai continué ces études parce qu’elles m’allaient bien. J’ai ensuite passé le barreau en quatrième année pour tester… Et je l’ai eu tout de suite ! Je ne m’y attendais pas particulièrement.

AJ : Quelle spécialité avez-vous choisi ?

A.C. : Je voulais faire du corporate M&A, mais c’était la crise en 2008-2009. Donc je n’ai pas trouvé de travail. J’en ai trouvé en corporate restructuring. C’était une très bonne formation. Je travaillais avec l’avocate Isabelle Petit-Perrin qui m’a beaucoup aidée et qui m’a appris la rigueur. Mais travailler sur des boites qui ne vont pas bien, ce n’était pas pour moi. J’ai à nouveau pivoté et j’ai rejoint mon père qui faisait du droit commercial. Cela correspondait à une période où j’avais besoin d’être rassurée. Et lui avait besoin d’aide parce qu’il se présentait à la campagne pour devenir vice-bâtonnier.

AJ : Vous travaillez ensuite au sein d’In Extenso…

A.C. : Nous avons été approchés pour créer le réseau In Extenso Avocats par un groupe d’expertise comptable qui porte le même nom. Nous l’avons fait avec mon père et 12 associés. On était les premiers à faire cela à Paris avec un Big Four (les quatre grands groupes du secteur de l’audit, depuis 2002, Ndlr). C’était passionnant de monter ce réseau. En marge, je me suis investie dans les instances de la profession. Le syndicat ACE m’a offert l’opportunité de travailler sur les structures d’exercice d’avocat. Denis Raynal et Delphine Gallin m’ont aussi fait confiance pour me mettre sur la liste ACE au CNB, pour lequel j’ai eu la charge de la commission Statut professionnel de l’avocat. Cette commission a pour mission de rendre des avis pour toutes les questions relatives aux structurations de l’exercice des avocats. À Paris, nous sommes 30 000 praticiens donc il y a un vrai service de l’exercice professionnel très pointu, mais ce n’est pas toujours le cas dans les petits barreaux. C’est pour cela que cette commission les aide à rendre des avis les plus techniques possibles. Nous avions également une vocation prospective sur la structuration des avocats.

AJ : Quand avez-vous fondé Chemouli Avocats des professions libérales ?

A.C. : Je l’ai fait avec mon père en mai 2020. Lui s’occupe du contentieux et je m’occupe plus volontiers de la partie conseil. C’est une structure plus modeste adressée aux professions libérales. Je pense que ces dernières ont des défis et qu’elles doivent se structurer sur le plan juridique. Elles doivent avoir la capacité de proposer des offres lisibles et inscrites dans leur écosystème. La mission de mon cabinet est de les aider dans cette nouvelle vie d’entreprenariat. Les professions libérales ont des compétences techniques importantes et c’est sur cela que nos études se concentrent. Mais il y a une dimension entrepreneuriale qu’on ne nous apprend pas. Aujourd’hui, nous sommes mis au défi sur beaucoup de domaines par des concurrents qui ne sont pas de notre cercle, avec des compétences business. Si on arrive à acquérir ces compétences-là, on continuera à être des acteurs incontournables.

AJ : Pourquoi avoir choisi cette mission pour votre cabinet ?

A.C. : J’ai développé par la force des choses une compétence particulière en structuration d’exercice d’avocat. Chez In Extenso je faisais du corporate M&A classique. Je fais partie de ces gens qui font du structuring pour vivre. Cela me donnait une vision différente de ce métier et de cette matière. Cela m’a passionnée d’allier les deux et cela a été une grande découverte. Aujourd’hui, je me suis rendu compte que cette offre de structuration était une vraie demande de la part des confrères. Ils ne veulent pas juste rédiger des statuts, mais veulent construire une stratégie pour se structurer en tant qu’entreprise. C’est pour cela qu’on a sorti une offre de coaching. On aide nos clients à asseoir leur stratégie, à développer leur culture d’entreprise. C’est hyper important et passionnant.

Audrey Chemouli : « L’entreprenariat est pour tous les professionnels libéraux »
AlcelVision / AdobeStock

AJ : Qu’est-ce qui vous motive à poursuivre ce métier ?

A.C. : J’avais envie d’opérations d’envergure, de toucher des beaux dossiers. Je crois que c’est ce qui m’a donné envie d’axer ma conception de l’avocature de l’entrepreneuriat. Quand je suis arrivée chez In Extenso, on m’a fait confiance sur des opérations de cession. Quand vous cédez une boîte vous devez apprendre en peu de temps ce que l’entrepreneur a construit en 20 ans. Des réflexes viennent : quelle est la mission de la boîte ? Pourquoi cet acheteur ? Est-ce que le management est bien fait ? Structuré ? Est-ce que le savoir a été transmis ? Comment les équipes sont-elles organisées ? Quelle est la culture de la boîte ? J’ai découvert le milieu entrepreneurial à travers mes clients. C’est la raison pour laquelle je me suis lancée avec Chemouli Avocats des professions libérales, avec une mission très claire et une offre plus lisible pour mes clients.

AJ : Que proposez-vous exactement ?

A.C. : La stratégie d’une boîte, la culture et les valeurs doivent se traduire concrètement vis-à-vis de ses clients. Il faut détricoter l’essence de la prestation qui est rendue par l’avocat auprès de ses clients pour aller au bout de sa mission et que l’offre soit en cohérence avec celle-ci. Mais cela ne sert à rien si les gens qui travaillent pour vous n’ont pas l’impression de vivre ces valeurs-là. La personne qui ne vit pas votre culture de boîte ne va pas la transmettre aux clients ou à ses équipes. Vos clients savent ce qu’il se passe chez vous. Si un avocat en droit du travail n’a pas une politique de ressources humaines qui tient, ce n’est pas cohérent.

AJ : En quoi le droit est-il nécessaire ?

A.C. : Tout cela se traduit en actes juridiques, en chartes, en pactes, en statuts. C’est là l’intérêt de ma formation de droit. Ce que l’on fait très bien, c’est d’aller au fond des choses pour aider des avocats à déterminer l’identité de leur cabinet, trouver leurs valeurs, leur positionnement. Après on accompagne ce cabinet pourqu’il s’entoure de gens qui vont faire des missions de spécialiste (site internet, campagne, marketing). Beaucoup de cabinets viennent nous voir pour leurs statuts. On se rend compte que leur stratégie et leurs valeurs ne sont pas claires mais ils ont déjà un site internet pour communiquer. Cela n’a pas de sens.

AJ : Qui sont vos premiers clients ?

A.C. : Nous avons beaucoup de professions du droit : avocats, notaires et huissiers. Aujourd’hui nous touchons peu de professions médicales mais j’aimerais les développer à l’avenir.

AJ : Vous avez également créé le podcast « Avocats génération entrepreneurs » avec Me Charlotte Hugon afin de « donner les clés pour entamer sa propre transformation ». Que voulez-vous dire ?

A.C. : Nous souhaitons inspirer la profession en donnant la parole à des avocats qui ont changé de business model. Il est important de s’inspirer par l’exemple. Je crois beaucoup en la communauté. J’ai une volonté profonde de donner accès à cette connaissance entrepreneuriale. C’est dans cette même idée que sur les réseaux sociaux, j’explore un thème par mois avec des infographies et le dernier vendredi du mois, j’organise une conférence en ligne dans laquelle tout le monde peut s’inscrire. Durant 20 minutes je fais un focus sur le thème, puis 20 minutes sont consacrées aux questions. Les vidéos sont ensuite disponibles sur ma chaîne Youtube Chemouli Avocats des professions libérales. J’adorerais donner des cours dans les écoles sur la structuration, mais aussi pouvoir le faire chez les notaires et les huissiers. Les professions médicales ne sont pas du tout formées à cela alors que chez nous, même si ce n’est pas suffisant, c’est déjà très développé.

AJ : Avez-vous été inspirée par des confrères ou consœurs ?

A.C. : Lorsque Christiane Féral-Schuhl a pris la présidence du CNB, c’était un moment politique compliqué. Pour ma part, j’évoluais dans un écosystème qui était le mien, avec des avocats qui avaient une volonté d’ouvrir la profession. Comme toujours, on ne se rend pas compte des défis des autres. Elle m’a fait prendre conscience que pour la profession d‘avocat, il fallait emmener tout le monde, sinon cela n’avait pas de sens. C’est pour cela que je monte une boîte qui va aider l’ensemble de la profession. Peu importe d’où tu viens ou ce que tu exerces comme profession libérale, l’entreprenariat est pour tout le monde. Delphine Gallin est celle qui m’a initiée à la politique. Elle m’a fait comprendre l’importance des instances. C’était essentiel pour moi. Géraldine Cavaille m’a fait comprendre le fonctionnement du CNB. Les deux premières personnes qui m’ont fait confiance au début de ma carrière, ce sont mon père et les dirigeants d’In Extenso Finance et Transmission, en me mettant sur de grosses opérations.

AJ : Quels sont les événements marquants de votre carrière jusqu’à maintenant ?

A.C. : J’en citerais trois. L’école de la défense pénale a été un premier tournant. Quand j’étais jeune avocate, j’avais envie de voir ce que cela faisait. À cette occasion j’ai défendu des femmes, des dossiers dans des situations de détresse intense. Un jour, je sortais de Fleury-Mérogis et j’avais vu une dame qui avait perdu son bébé dans une cage d’escalier. Je mangé dans le restaurant McDo d’à côté, j’avais mon mari au téléphone : je lui ai dit que je ne ferai jamais de pénal, ce n’était pas pour moi. Ensuite, je dirais les gros dossiers de cession confiés par In Extenso Finance et Transmission. Je les ai gérés seule, des dossiers de plusieurs millions d’euros. Il n’y avait que des hommes en face. J’ai appris la négociation et la confiance en soi. Là, je savais que c’était pour moi. Aujourd’hui, je suis fière des cabinets qui nous font confiance, même des gros, qui n’ont pas peur de prendre des structures plus modestes, alors que nous n’avons qu’un an d’existence.

AJ : Enfin, pourquoi avoir choisi Paris pour votre cabinet ?

A.C. : Mes deux parents sont Français mais ne sont pas nés en France. J’ai un père né en Algérie et une mère née au Maroc. Je fais partie de la première génération d’enfants nés en France, à Paris. Beaucoup de gens ont plein d‘attaches ailleurs sur le territoire français, mais nous c’est à Paris. C’est le seul endroit où je me sens chez moi.

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