Seine-Saint-Denis (93)

Grand Paris, l’atout inconnu de l’artisanat industriel

Publié le 14/04/2022 - mis à jour le 14/04/2022 à 9H38

Véritable valeur ajoutée du Grand Paris dans la compétition que se livrent les métropoles mondiales, l’artisanat industriel n’en reste pas moins un segment méconnu et fragile de l’écosystème francilien. Dans une étude, l’Institut Paris Région (IPR) et Paris-Île-de-France Capitale Économique (PCE) dévoilent plusieurs propositions pour renforcer la place de ce segment de l’industrie qui représente près de 7 500 emplois en Île-de-France. « L’excellence » de l’artisanat de l’industrie est un marqueur important de la métropole francilienne, estiment Alexandre Missoffe, le directeur général de Paris-Île-de-France Capitale Économique et Vincent Gollain, le directeur du département Économie de l’IPR.

Actu-Juridique : Qui sont les artisans de l’industrie ? De quoi parle-t-on quand on évoque l’artisanat industriel ?

Alexandre Missoffe : Notre ambition, à travers ce rapport, était de sortir l’artisanat du cadre un peu figé dans lequel il est souvent pensé. Le tailleur de couteau ou le tailleur de pierre sont des représentants connus de l’artisanat mais ils ne sont pas les seuls. L’artisanat c’est aussi l’idée de prototypage. Car là où il y a production industrielle, il y a d’abord eu un prototype ainsi qu’un travail minutieux et de longue haleine réalisé pour une seule pièce essentielle à un assemblage bien plus grand. Il n’y a qu’à imaginer le nombre de pièces nécessaires pour réaliser le prototype d’un ordinateur, d’un drone ou n’importe quel autre objet technologique. Un artisan industriel, à l’image d’un ingénieur, va créer à chaque fois un nouveau processus et un nouveau procédé pour constituer une pièce unique.

L’artisan de sous-traitance industrielle dans le domaine dans lequel il travaille est garant d’un savoir-faire qui ne peut être délocalisable. La spécificité de ses tâches, de ses connaissances, ne peuvent être copiées, elles sont uniques ! Il n’y a qu’un artisan et son équipe qui sont capables de déceler, par exemple, les bulles d’air présentes dans les nouvelles pales d’un engin d’Eurocopter. Or cet artisan est installé au Bourget, dans le Grand Paris, et nulle part ailleurs.

Vincent Gollain : La sous-traitance dont nous parlons peut être qualifiée de « qualité ». C’est un savoir-faire industriel à haute valeur ajoutée, comme un spécialiste de la comptabilité électromagnétique ou un fabricant de coussinets de grande dimension pour des machines tournantes, dans lequel c’est la main des hommes qui est à la base de tout. Aussi essentiels soient-ils à la concrétisation de n’importe quel projet industriel, nous nous sommes rendu compte qu’ils restaient méconnus, voire qu’ils étaient malmenés parfois. Les pouvoirs publics, notamment, ont l’habitude de parler à Airbus, Renault ou Alstom et ne se préoccupent finalement que très peu des artisans industriels. Pourtant, sans eux, l’innovation des grands groupes serait impossible. Ils participent aussi à l’innovation territoriale. Leurs capacités se diffusent sur l’ensemble d’un territoire qui voit alors tout un écosystème s’ancrer.

AJ : Votre rapport mentionne plusieurs fragilités concernant ces artisans, notamment celle liée à la pression foncière. Qu’entendez-vous par là concrètement ?

Vincent Gollain : Historiquement, ces artisans étaient co-localisés près des grands sites industriels franciliens, c’est-à-dire principalement en proche couronne. Mais ces territoires se sont progressivement transformés et les industries ont déménagé pour une partie d’entre elles, plus loin en banlieue ou dans d’autres régions françaises. Malheureusement, les sous-traitants industriels, dépendants de leurs salariés extrêmement qualifiés, n’ont pas pu suivre ce mouvement. Ainsi, ils se retrouvent aujourd’hui installés dans des territoires qui ne sont plus nécessairement adaptés à eux et leur travail, où les chantiers de construction/rénovation de bureaux ou de logements neufs se multiplient. Un nombre important des sous-traitants industriels veulent être ancrés dans leurs territoires et se demandent par exemple pourquoi les pouvoirs publics, dans leurs projets d’urbanisme, ne pensent pas à eux et ne construisent pas des espaces dédiés à leurs activités, à l’instar des incubateurs ou hôtels d’entreprises présents un peu partout dans le Grand Paris. D’ailleurs, l’une de nos propositions vise à engager les promoteurs et collectivités à favoriser une offre de locaux qui réponde aux besoins des artisans : locaux de type atelier, souvent de petite taille, en moyenne de 50 à 500 m², de préférence dans ou très proche des zones urbaines.

Alexandre Missoffe : Un autre enjeu est celui de la représentation professionnelle. Les artisans industriels, du fait de la particularité de leurs activités, se distinguent de la vision classique industrielle et ne sont pas suffisamment représentés et donc défendus auprès des décideurs. Ils se retrouvent pour ainsi dire piégés entre l’image d’un artisanat traditionnel avec les métiers de bouche ou de luxe, et les grands groupes industriels créateurs de centaines d’emplois et qui sont à juste titre valorisés.

Vincent Gollain : Ajoutons aussi que les artisans industriels sont souvent composés de petites équipes qui travaillent selon un modèle que l’on pourrait qualifier d’ancien, presque familial, et qui ne savent pas forcément se mettre en avant via le marketing ou la communication. Ils sont passionnés par leurs métiers mais n’arrivent pas à promouvoir leur savoir-faire. Cela accentue malheureusement leur dépendance à leurs donneurs d’ordres principaux.

Alexandre Missoffe : Oui, et leurs clients ne sont que peu disposés à les mettre en avant parce que ces sous-traitants font partie intégrante du secret de production. Ils ne veulent donc pas diffuser les connaissances et les talents liés à leurs bons éléments.

AJ : En quoi ces artisans représentent-ils un atout pour l’attractivité du Grand Paris ?

Alexandre Missoffe : Je ne saurai vous répondre qu’à travers les exemples que l’on met en avant dans le rapport. Je pense notamment à un artisan situé en Seine-Saint-Denis, Atelier Pras, spécialisé dans la conception de maquettes. Ses clients, qui peuvent être des grands groupes internationaux, ne font pas appel à ses services parce que ses maquettes sont moins chères ou que les délais de livraison sont plus rapides que chez un autre artisan. Non, le succès de cet artisan est dû à son savoir-faire unique. Nous ne parlons pas de maquettes en polystyrène mais d’éléments sur lesquels il y a des réflexions autour de la matière, la lumière, ou le vent. Ils effectuent un travail exceptionnel. Quand un de leurs clients a un projet immobilier à l’international, il se déplace jusqu’à Paris pour travailler avec eux spécifiquement et ce quand bien même le projet se réalisera en Finlande ou ailleurs dans le monde. Cela n’est pas sans effet sur l’image de la métropole et son rayonnement. Aussi, le travail de ce maquettiste joue en faveur de la territorialisation d’une compétence. Autour de lui s’arriment d’autres entreprises et d’autres artisans qui travaillent dans le même domaine. Enfin, l’artisanat de sous-traitance industrielle dit aussi quelque chose d’un particularisme propre au territoire dans lequel il est réalisé. Ces artisans sont les représentants d’un art du travail, de la recherche de l’excellence, à la française. Nous évoquons un savoir-faire français qui est connu par les donneurs d’ordres bien que trop peu mis en avant. Dédier 300 heures à la réalisation d’une pièce en bois pour créer un prototype, ce n’est plus dans les habitudes du monde du travail actuel, néanmoins c’est nécessaire dans de nombreux projets industriels. Ce n’est pas n’importe quel artisan ou entreprise qui a les compétences, les équipes qualifiées et les méthodes pour réussir cela. Le Grand Paris abrite une culture de l’artisanat industriel.

Vincent Gollain : Oui, et nous pourrions aussi citer l’exemple de Sandow Technic, un fabricant de câbles élastiques pour l’aérospatial qui travaille notamment avec Dassault Aviation, Safran, Thales ou encore Airbus. Eux aussi déploient des techniques uniques où le travail d’équipe est essentiel à la réussite de leurs projets. Ils sont par ailleurs soumis à un devoir d’excellence et à une exigence de très haut niveau. Sandow Technic et tous les artisans que nous mentionnons dans le rapport contribuent chacun à la compétitivité du Grand Paris, beaucoup d’entre eux réalisent une part importante de leur chiffre d’affaires à l’exportation.

Aussi, comme le disait Alexandre, les sous-traitants industriels réalisent des tâches qui ne peuvent être effectuées à distance ou en télétravail. Pour réaliser le prototype d’un drone, par exemple, il faut que les ingénieurs puissent le toucher, le tester, le modifier. Rien de cela n’est possible par mail. Leur travail exige donc un ancrage territorial et une proximité avec le client car il s’agit d’une co-création de valeur. En étant basés dans le Grand Paris, ces artisans attirent donc des clients qui vont faire le choix de s’implanter près d’eux.

AJ : La fin de votre rapport est consacrée à une série de propositions d’actions. Quelle est la plus emblématique et essentielle d’après vous ?

Vincent Gollain : Selon moi, notre quatrième proposition, liée à la création d’un lieu emblématique pour les artisans de l’industrie, à l’instar de ce qui existe déjà avec la Station F à Paris pour le numérique, est essentielle. Aujourd’hui, l’écosystème des artisans industriels est trop dispersé. Avoir un lieu symbolique c’est possiblement partager des compétences, des techniques, des visions, échanger, créer. De tels espaces existent dans les grandes zones industrielles en Allemagne, mais pas en France. Un lieu de stature international ou plusieurs de tailles intermédiaires permettront aussi de rendre pleinement visible l’artisanat d’excellence du Grand Paris et de régler, pour certains professionnels, les problèmes immobiliers que l’on évoquait.

Alexandre Missoffe : Pour ma part, au-delà des lieux emblématiques évoqués à juste titre par Vincent, je crois qu’il faut urgemment lutter contre les effets dévastateurs de la pression foncière. Il faut permettre à nos artisans industriels de mieux s’implanter sur les territoires du Grand Paris, penser et calibrer des bâtiments pour eux, et ce partout en Île-de-France. Quel territoire a songé à créer une zone d’activité dédiée à l’artisanat de sous-traitance industrielle ? Aucun, malheureusement. S’il faut des lieux centralisés, sur le modèle de la Station F, il faut aussi permettre à ceux qui le veulent de s’implanter dans la durée sur leur territoire. Et cela passe par des facilités dans la construction de locaux ou des aides financières appropriées pour l’acquisition de matériels.

AJ : Comment est-il possible d’inciter à l’exposition de ces artisans quand les industriels eux-mêmes, vous le disiez, ne souhaitent pas les exposer pour préserver leurs secrets de fabrication ?

Vincent Gollain : À trop vouloir protéger leurs sous-traitants, les industriels risquent in fine de les affaiblir, ce dont ils seront pénalisés. La recherche et la capacité d’innovations s’enrichissent notamment d’une forme de diversité. En travaillant avec plusieurs clients, les sous-traitants sont davantage stimulés, les changements apportés dans la réalisation d’un projet, selon le client avec lequel il est réalisé, aident également au renouvellement des idées. Bien sûr, il ne s’agit pas de partager un savoir-faire avec un concurrent direct dans un secteur sensible mais avec des partenaires industriels. Quand Airbus s’est installé en Chine, elle s’est implantée avec un tissu d’artisans qui ont collaboré par la suite avec les partenaires chinois de la compagnie. C’est un exemple à suivre il me semble.

De plus, une trop grande dépendance peut conduire à une relation dégradée qui ne se résume finalement qu’à un contact avec le service achat des grands groupes. Mais les intérêts d’un service achat – réaliser des économies – diffèrent évidemment de la raison d’être d’un artisan industriel.

AJ : Vous ambitionnez aussi de porter votre message d’une « excellence artisanale au service de l’innovation industrielle » à l’international. Comment espérez-vous réussir cela ?

Alexandre Missoffe : Nous organiserons des événements et des campagnes de communication en partenariat avec l’Institut Paris Région. Nous devons faire connaître au monde entier, et aux investisseurs en particulier, que seul le Grand Paris dispose d’un tel tissu industriel. Cela peut être un réel argument décisif dans la décision d’un grand groupe de s’implanter dans telle ou telle agglomération. La crise sanitaire a révélé un besoin de proximité et de co-réalisation qui ne peut être satisfait par le travail à distance. Où se trouvent les meilleurs artisans de l’industrie ? Où existe-t-il une connexion entre l’art du geste artisanal et l’ingénierie ? En Île-de-France ! C’est donc ici qu’il faut s’installer. C’est dans le Grand Paris que se déploie une excellence de fabrication pour le luxe, la défense ou encore l’aéronautique.

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