Barreau de Paris : face aux crises, il faut : « restaurer, réformer, rassembler »
C’est un binôme complémentaire qui a pris les rênes du barreau de Paris en janvier dernier. Louis Degos est spécialisé en arbitrage dans un cabinet américain et Carine Denoit-Boiteux est avocate en droit de la famille. À eux deux, ils entendent défendre les avocats, mais aussi l’État de droit. Pour Actu-Juridique, ils reviennent sur ce qu’ils envisagent comme « un mandat de responsabilité démocratique » dans une période qui sera marquée par les échéances électorales. Rencontre.

David Nivière
Actu-Juridique : Quels sont vos parcours professionnels, à l’un et à l’autre ? En quoi sont-ils nouveaux pour des bâtonniers ? En quoi sont-ils complémentaires ?
Louis Degos : J’exerce depuis 2009 au sein du bureau parisien d’un cabinet américain, où je suis spécialisé en arbitrage international. J’ai plaidé dans plus de 200 dossiers, souvent sensibles, souvent transnationaux. Ma singularité tient à cette pratique internationale et à cette vision transatlantique du droit. Exercer dans un cabinet américain aujourd’hui, c’est observer de l’intérieur ce qui se produit lorsque l’État de droit recule, y compris dans des démocraties que l’on croyait solidement établies. Cette expérience a profondément nourri ma détermination à défendre nos principes, ici, en France.
Carine Denoit-Benteux : Mon parcours est très différent. J’exerce en droit de la famille et j’ai fondé mon propre cabinet en 2005. J’ai développé une pratique largement tournée vers l’amiable, ce qui m’a conduite à être nommée, en 2023, ambassadrice de l’amiable par le garde des Sceaux. J’ai également l’honneur de présider aujourd’hui l’École de formation du barreau, l’EFB, qui a accueilli cette année plus de 2 100 élèves avocats. Cela me donne une vision très concrète des attentes des jeunes générations et des évolutions nécessaires de la formation. Avec Louis, nos parcours sont profondément complémentaires : le contentieux international et l’amiable, l’économie du droit et l’humain, l’international et le quotidien des cabinets.
AJ : Qu’est-ce qui vous a donné envie de prendre les rênes du barreau de Paris ?
Louis Degos : L’urgence d’agir, et le moment choisi. Nous entrons dans une séquence politique décisive, avec les élections municipales en 2026 et une élection présidentielle en 2027. Dans ce contexte, le rôle des avocats, de la justice et de l’État de droit va nécessairement être au cœur du débat public. Or nous constatons partout, en France comme ailleurs, une remise en cause croissante des institutions, de l’indépendance de la justice et des libertés fondamentales. Il nous a paru indispensable que le barreau de Paris soit pleinement représenté, audible et organisé à ce moment-là. Ce n’est pas un mandat de gestion ordinaire : c’est un mandat de responsabilité démocratique.
Carine Denoit-Benteux : Ce qui m’a convaincue, c’est la possibilité de conjuguer deux exigences souvent opposées à tort : la fermeté sur les principes et l’attention au quotidien des avocats. Beaucoup de confrères nous ont dit pendant la campagne : « On veut un barreau qui nous défende, mais aussi un barreau qui nous aide concrètement ». Les échéances électorales à venir rendent cette articulation encore plus nécessaire. Défendre l’État de droit ne peut pas se faire sans une profession forte, structurée et soutenue.
AJ : Quelles vont être les priorités de votre mandat ?
Louis Degos : Nous avons structuré notre action autour d’une méthode claire : restaurer, réformer, rassembler. Je pilote plus particulièrement les sujets institutionnels, européens et internationaux, ainsi que la défense des grands principes : indépendance, secret professionnel, droits de la défense, libertés fondamentales.
Carine Denoit-Benteux : De mon côté, je suis très engagée sur les questions d’égalité professionnelle, de lutte contre les violences sexistes et sexuelles, de développement de l’amiable et de formation. La présidence de l’EFB me permet de travailler sur l’attractivité du métier, la qualité de la formation initiale et l’adaptation des compétences aux réalités contemporaines. J’ai également annoncé la création d’un institut de leadership au féminin, car ces sujets conditionnent directement l’avenir de la profession.
AJ : Vous dites que le barreau de Paris doit « retrouver son influence ». Sur quels sujets et de quelle manière ?
Louis Degos : Avec près de 37 000 avocats, couvrant toutes les expertises, le barreau de Paris est le premier barreau d’Europe. Pourtant, sa voix est encore trop peu entendue en amont de l’élaboration du droit. Nous voulons passer du statut d’exécutants du droit à celui de force de proposition.
Carine Denoit-Benteux : Cela passe par une réorganisation interne de l’Ordre, déjà engagée, et par la structuration des commissions ouvertes en véritables collèges d’expertise. Nous désignerons des avocats référents auprès des ministères pour intervenir plus tôt dans le processus normatif, notamment sur l’IA, la procédure civile, le secret professionnel ou l’accès au juge.
Louis Degos : Cette influence doit aussi être européenne. Les combats liés aux législations extraterritoriales, à la protection des cabinets ou à la cybersécurité se mènent à Bruxelles. Enfin, nous voulons restaurer un dialogue de confiance avec les magistrats, fondé sur le respect mutuel et l’intérêt du justiciable.
AJ : Lors de vos vœux présentés à la Maison de la mutualité, vous avez fait part de la nécessité de défendre la profession, notamment le secret professionnel. En quoi est-il attaqué ?
Carine Denoit-Benteux: Le secret professionnel, c’est ce qui est au cœur de notre serment, ce qui fait notre déontologie. On ne se permettrait pas de remettre en cause le secret d’un médecin. Pourtant, on observe des stratégies de contournements, des pressions, pour tenter de lever ce secret, notamment via les outils numériques. Ce qui m’inquiète, c’est la normalisation dans le débat public de ces atteintes-là. Certains finissent par trouver normal ce qui ne l’est pas.
Louis Degos: Les attaques prennent des formes très diverses. Il y a les remises en cause de notre légitimité dans tel ou tel média, les amalgames avec les clients que nous représentons, les mises en cause pour entrave à la justice… Et puis il y a les violences, parfois, et les listes de menaces. Ce climat délétère est tout bonnement intolérable.
Carine Denoit-Benteux: Il y a aussi les attaques plus générales contre l’ensemble du personnel de justice, contre les juges. Et les exigences accrues d’efficacité sans moyens supplémentaires. Nous défendons une conception humaine de la justice, fondée sur le dialogue, l’écoute, le respect. C’est la seule issue pour retrouver une justice plus apaisée.
AJ : Vous dénoncez également les ingérences étrangères dans le débat public. De quel ordre sont-elles ? Quel rôle peuvent jouer les avocats ?
Louis Degos : C’est un vrai sujet, et un sujet préoccupant, on ne peut plus se cacher derrière son petit doigt. Comme beaucoup, j’ai découvert dans la presse allemande les révélations sur les suspicions d’ingérence américaine au procès des assistants parlementaires du Rassemblement National. Cela ne doit pas être pris à légère. Nous savons depuis longtemps que la Russie, la Chine, mais aussi des pays plus petits sont capables de mener des campagnes de désinformation massives, qui visent aussi le personnel de justice. Récemment, on a vu des pays, comme l’Azerbaïdjan, capables d’agir très localement sur des dossiers sensibles, en Nouvelle-Calédonie, par exemple. Des narratifs entiers sont construits par des puissances hostiles afin d’influencer l’opinion publique sur des dossiers judiciaires ou des débats de société. Sans parler des tentatives d’influence directe sur les procédures : corruption, espionnage, pressions en tout genre, etc. Dans ma pratique en arbitrage international, j’ai vu des États utiliser tous les moyens pour peser sur l’issue d’un contentieux. Les cyberattaques contre les cabinets d’avocats se multiplient aussi, nous en avons souvent écho à l’Ordre. Tout cela menace directement notre capacité à exercer librement. Mais la bonne nouvelle c’est que nous ne sommes pas totalement démunis. Nous devons jouer notre partition et nous tenir en première ligne de la défense de l’État de droit. Nous devons alerter, documenter, construire des solidarités. Au niveau européen, via le Conseil des barreaux européens, nous travaillons à des standards communs de cybersécurité, des mécanismes d’alerte, des protocoles de protection. Le barreau de Paris doit être moteur sur ces sujets. Nous ne pouvons plus avoir une approche seulement nationale sur des menaces qui sont globales.
AJ : Vous évoquez la nécessite de passer au « cabinet augmenté ». Comment voyez-vous l’avocat de demain ?
Louis Degos : Le cabinet augmenté tel que je le conçois est un cabinet qui utilise intelligemment la technologie sans se laisser déposséder de ce qui fait la valeur de l’avocat. L’intelligence artificielle peut traiter des tâches répétitives, analyser des masses de documents, faire de la recherche juridique. C’est très bien. Mais jamais, jamais elle ne négociera, jamais elle ne plaidera, jamais elle ne conseillera comme un humain le fait. L’avocat de demain doit maîtriser ces outils tout en cultivant ce qui fait sa singularité. Le problème, c’est que tous les cabinets n’ont pas les mêmes moyens. Nous allons déployer une stratégie numérique très ambitieuse, en partenariat avec les acteurs de la legal tech, pour renforcer la formation des avocats. Nous avons également fait le choix d’apporter une réponse collective et concrète, en mettant à disposition gratuitement un outil de gestion de cabinet, conforme aux exigences déontologiques et à l’entrée en vigueur prochaine de la facturation électronique. L’objectif est clair : permettre à tous les avocats, quel que soit leur mode d’exercice, de franchir ce cap dans de bonnes conditions.
Carine Denoit-Benteux : L’avocat de demain, c’est aussi un avocat formé autrement. L’EFB, que j’ai l’honneur de présider, doit devenir une école de prestige, avec des programmes pédagogiques modernes et attractifs. Plus ouverts à la société civile, aussi, et au monde du travail. Mais il y a également tout un aspect de la formation qui doit rester profondément humain : en négociation, en médiation, en droit collaboratif. La valeur ajoutée de l’avocat est justement cette capacité à créer du lien et des solutions.
Louis Degos : Et puis il faut accompagner les jeunes confrères dans cette transition. Nous avons entendu s’exprimer, lors de l’assemblée générale de fin janvier, un certain nombre d’inquiétudes de leur part. Nous devons améliorer l’accès à la collaboration, créer des ponts entre les cabinets qui recrutent et les jeunes qui cherchent. Nous souhaitons un barreau où chacun peut se projeter, évoluer, et surtout, rester ! C’est cela aussi, une profession qui redevient attractive.
Référence : AJU018j2