Cécile de Oliveira : « La modération, pour une avocate, est une grande qualité »

Publié le 20/10/2025

Elle a été l’avocate de la sœur de Laëtitia Perrais, de la famille Troadec ou encore de celle de Steve Maia Caniço, disparu sur l’île de Nantes le soir de la fête de la musique après une intervention de la police. Mais, au pénal, Cécile de Oliveira intervient aussi en défense. Et elle exerce également son métier devant le juge aux affaires familiales et le juge des enfants, pour porter avec un grand engagement la voix des enfants. À cette vie d’avocate déjà bien remplie, elle va bientôt ajouter une nouvelle mission, en rejoignant les équipes du Contrôleur des lieux de privation de liberté. Une activité qui viendra continuer et compléter son premier métier, estime-t-elle. Pour Actu-Juridique, elle a accepté de dresser le bilan de plus de 35 ans de vie professionnelle. Rencontre.

Actu-Juridique : Vous êtes l’une des avocates les plus connues du barreau de Nantes. Comment est née votre vocation ?

Cécile de Oliveira : Dès l’école d’avocat, j’ai eu envie de faire du pénal. Je suis allée assister à des procès aux assises qui m’ont durablement marquée. J’ai tout de suite vu que le travail d’avocat pénaliste était incroyablement fort. J’ai eu la chance de plaider avec Dominique Raimbourg, pénaliste génial devenu ensuite député et président de la commission des lois. Il m’a beaucoup appris sur ce métier. Et puis d’autres que j’observe. J’ai eu de la chance de travailler avec de grands avocats en défense et j’ai appris beaucoup à leur contact. Pour les dossiers dans lesquels la peine encourue est importante, ou lorsqu’il existe un enjeu d’acquittement, j’aime travailler en binôme. Avoir une vision et des qualités différentes permet de multiplier la qualité du travail. Depuis que j’ai prêté serment, je n’ai pas connu un seul jour d’ennui. C’est un exercice éprouvant, avec des journées qui peuvent finir très tard. Mais il n’y a aucune routine. On ne sait jamais qui on va rencontrer, dans quelle ville on va aller, quelles personnes le hasard va mettre sur notre route. Dans ma vie professionnelle, j’ai l’impression de vivre chaque année plusieurs moments d’une grande intensité humaine. D’assister régulièrement au dénouement de tragédies. C’est ce qui fait que j’aime autant ce métier. Au moment de l’attente du verdict, le cœur bat vraiment très fort.

AJ : Quelles affaires vous ont le plus marquées ?

Cécile de Oliveira : Des affaires m’ont sidérée par la force de ce qui se vivait au sein de la cour d’assises. Je pense à l’affaire Loïc Sécher, ouvrier agricole condamné pour des viols sur une adolescente par deux cours d’assises. La jeune fille qui l’avait dénoncé s’est rétractée dans mon bureau. Au moment où elle parle, et où je mesure ce qui va se passer, je me demande comment je vais arriver à une révision de procès. Sur le moment, cela me paraît un Everest. Commence alors un parcours de plusieurs années. La commission de révision accepte le dossier, reprend toute l’instruction. La Cour de révision statue et au bout de plusieurs années, enfin, la cour d’assises de Paris reprend l’affaire à zéro. C’est un parcours passionnant et exceptionnel. Depuis 1945, 12 procès seulement ont été révisés. Lors du procès en révision, la cour d’appel de Paris a acquitté Loïc Sécher. Il s’adresse à la jeune femme qui avait dénoncé ces faits de manière imaginaire. Ils se parlent, se regardent. C’est un moment de grâce, d’une force incroyable. Le mot pardon prend toute sa place. Il pardonnait qu’elle ait pu, adolescente, dire des choses probablement inexactes. Quand l’accusé et la victime se rencontrent de manière authentique et sincère, c’est très fort. Extraordinaire. Là, on a l’impression que la justice a vraiment fonctionné.

AJ : En dehors de cette affaire strictement hors-norme, quels autres procès vous ont marquée ?

Cécile de Oliveira : Il y a d’autres moments très forts, par exemple lorsqu’on obtient un acquittement. De tels moments font pleurer de joie pendant plusieurs jours. Inversement, c’est merveilleux d’obtenir une condamnation alors qu’on porte la voix d’une famille dont un membre a été tué et que l’accusé conteste les faits. J’ai en tête une affaire jugée à Rennes. Un accusé a été condamné après avoir contesté les faits pendant deux procès. Pour la famille de la jeune femme tuée, la confirmation en appel de la condamnation est un soulagement aussi fort que celui de l’accusé qui est acquitté. Les proches d’une personne qui a été tuée ont besoin de venger le fantôme. Ils se donnent cette mission, qui les empêche de dormir pendant des années. Quand l’accusé n’a jamais reconnu, a contesté les faits pendant deux procès de 15 jours, que la bataille a été rude, que les preuves sont complexes, et qu’enfin le mis en cause est reconnu coupable, c’est d’une force incroyable. Mais les moments forts ne sont pas l’apanage des cours d’assises. Dans les dossiers d’assistance éducative, il m’est arrivé d’être très émue par la justesse des mots prononcés par des enfants qui, pris dans une situation familiale terrible, venaient livrer une parole qui leur était utile, avec une clairvoyance et une lucidité qu’on n’imagine pas chez un petit. Le voir s’exprimer tout en sachant que la conséquence de leurs mots sera de les faire quitter une famille, c’est très remuant.

AJ : Votre nom, pour le grand public, est associé aux affaires Troadec, Laëtitia Perrais, Steeve, où vous représentiez les proches des victimes. Êtes-vous davantage une avocate de partie civile ?

Cécile de Oliveira : Au fur et à mesure de ma vie professionnelle, j’ai en effet été plus avocate de parties civiles. Cela représente aujourd’hui les deux tiers de mon activité pénale. Ce n’est pas un choix, plutôt une sorte de hasard ou le résultat d’un travail que j’aime faire et que je fais correctement. Cela me paraît pourtant plus fort de défendre des accusés, ce que je fais beaucoup aussi mais dans des affaires moins médiatiques ou alors seulement localement. Je suis intervenue en défense au procès dit « des pédophiles d’Angers », où comparaissaient 70 accusés. J’avais obtenu un acquittement. C’est généralement beaucoup plus difficile de défendre un accusé, c’est aussi plus intéressant car on est à contre-courant. Défendre des accusés me passionne et me met dans un grand échauffement intellectuel. Cela dit, j’ai un grand intérêt à être partie civile quand les faits sont contestés par les accusés. Là, je me retrouve dans un travail approfondi d’établissement des preuves qui ressemble au travail en défense. Mes clients qui ont été condamnés à des peines lourdes, de 20 ou 30 ans de prison, j’y pense toujours.

AJ : Vous êtes connue comme pénaliste mais ne faites pas que du pénal. Pourquoi ce choix ?

Cécile de Oliveira : Nous sommes nombreux à ne pas exercer qu’en matière pénale. Pour ma part, je traite trois domaines : du pénal principalement, de l’assistance éducative, et enfin du droit de la famille que j’aime beaucoup aussi. Pour moi c’est une richesse. Sortir de la matière pénale permet de redescendre en pression, de changer de comportement, même physiquement. Dans le bureau du juge des enfants, je suis assise, je ne porte pas ma robe, j’ai une grande proximité avec le client, je vais parler sans colère. Il y a quelque chose de plus serein. Dans une cour d’assises, les relations sont rarement apaisées. Changer de registre me paraît vraiment essentiel. Si je ne faisais que du droit criminel, je crois que la surchauffe me menacerait.

AJ : Certains journalistes vous qualifient d’avocate modérée. Comment le prenez-vous ?

Cécile de Oliveira : Comme un compliment. Être modérée, pour moi, c’est une grande qualité. La modération ce n’est pas la mollesse. C’est la capacité à entendre ce que dit l’autre, de façon à ne pas être pris dans sa passion et d’être en capacité d’y répondre. Quand on est avocat, cela me paraît assez essentiel. Être modérée, c’est aussi tenter d’avoir un peu d’humilité. L’excès de confiance en soi est très dangereux dans nos métiers où il y a du risque. La modération, c’est aussi ne pas absorber sans filtre les émotions des clients, ne pas aggraver leur souffrance en mettant de la braise sur leur tristesse, leur peur, leur colère, toutes ces émotions naturelles quand on est victime ou confronté à la justice en tant qu’accusé. Si naturelles soient-elles, ces émotions sont rarement porteuses de paix et donc de justice.

AJ : Les journalistes soulignent souvent votre empathie. Est-ce une qualité essentielle pour un avocat ?

Cécile de Oliveira : L’empathie est nécessaire et elle ne m’est pas difficile. Mais elle doit être contrebalancée systématiquement par la distance. Il faut faire des allers-retours, comme le ferait un scientifique avec un microscope, pour bien voir ce que ressent la personne. On s’en rapproche pour la comprendre, pour qu’elle puisse être en capacité d’exprimer de manière authentique ce qu’elle ressent. Et ensuite, on recule pour voir ce que les juges pensent. Un avocat ne peut pas se contenter de panser des plaies, il doit évidemment faire en sorte de convaincre les juges. Mon objectif est de défendre, d’atteindre l’objectif qui est fixé dans le cadre d’un procès pénal ou en assistance éducative. Les gens ont une idée assez précise de ce qu’ils veulent. Lorsqu’ils sont accusés, ils attendent d’être acquittés, ou condamnés mais pas à une peine qu’ils jugeraient excessive. En partie civile, ils attendent que l’auteur soit condamné. En assistance éducative, ils souhaitent que leur enfant ne soit pas placé. En matière familiale, que l’enfant réside chez eux plutôt que chez l’autre parent. L’empathie est un temps de mon travail mais elle doit ensuite être dépassée pour honorer le mandat donné par le client.

AJ : Comment commence un dossier ? Est-ce essentiel d’avoir un feeling avec le client ?

Cécile de Oliveira : Non, pas du tout. Je crois même que je défends bien les clients que je n’apprécie pas. J’ai des clients avec lesquels les relations sont tendues. Parmi les accusés, certains ont des perturbations psychiatriques. Certains sont pervers, sociopathes. On cherche évidemment une accroche mais trouver le feeling est difficile. Il faut à tout prix essayer d’être dans une relation de confiance, mais on lutte quelquefois terriblement avec les débordements de nos clients, y compris contre nous, qui les représentons. En partie civile, les choses sont différentes. La plupart du temps, nos clients ont confiance en nous. Le contexte de la rencontre n’est pas non plus le même. Les accusés, on les rencontre souvent en prison. Ils ne sont pas toujours avertis de notre venue et on peut mal tomber : le jour du parloir famille, par exemple. On fait effraction dans leur vie. Le client en partie civile vient à notre cabinet. Il s’est préparé mentalement à cette rencontre. Cela joue beaucoup.

AJ : Vous donnez comme conseil aux avocats de ne jamais parler d’eux-mêmes. Pourquoi ?

Cécile de Oliveira : Je crois que parler de soi, c’est se tromper de positionnement vis-à-vis du client comme de la juridiction. Évidemment, c’est notre corps et notre voix qui parlent, mais pour quelqu’un d’autre et dans l’intérêt de quelqu’un d’autre. Il est important d’avoir une distance pour faire ce métier. Et une des marques de la distance, à mon sens, est de ne pas se raconter. Il n’y a pour moi rien de pire qu’un avocat qui devant une cour d’assises parle de ses enfants et de ses résultats. À chaque fois que je vois cela, je frémis. Je trouve que c’est d’une grande indécence de parler de soi avec sa robe d’avocat.

AJ : À cette activité d’avocat, vous allez bientôt ajouter de nouvelles fonctions en rejoignant le Contrôleur des lieux de privation de liberté. En quoi cela consiste-t-il ?

Cécile de Oliveira : C’est une autorité administrative indépendante sur le même modèle que le Défenseur des droits. La Contrôleuse générale, aujourd’hui Dominique Simonnot, est nommée par le président de la République pour un mandat de six ans et est inamovible. Cette personnalité a de ce fait beaucoup d’indépendance et de liberté pour dénoncer les conditions de détention et d’enfermement inhumaines ou dégradantes des lieux de privation de liberté, qui sont nombreux : lieux de détention, de garde à vue, geôles dans les tribunaux, établissements psychiatriques fermés avec soins contraints, établissements pour mineurs, centres de rétention des étrangers. Cela fait plus de 4 000 lieux de privation de liberté en France.

AJ : Comment fonctionne le Contrôleur des lieux de privation de liberté ?

Cécile de Oliveira : Il y a deux corps de contrôleurs. La première équipe est constituée de contrôleurs permanents qui sont pour beaucoup des magistrats en détachement, des médecins de santé publique, des enseignants. La seconde est composée de collaborateurs extérieurs, c’est-à-dire des personnes qui, par leur métier, ont un intérêt particulier pour les personnes privées de liberté. Le contrôle fonctionne ainsi : les deux premières semaines de chaque mois, plusieurs équipes de six personnes partent visiter de manière inopinée des lieux de privation de liberté. Ces derniers sont avertis de notre arrivée seulement une demi-heure avant. J’ai participé à une première mission en tant que stagiaire. J’ai vu le fonctionnement de ce travail. Notre équipe comptait des magistrats, des médecins, des responsables de l’hygiène, une ancienne directrice de service d’insertion et de probation. Nous avons passé une semaine dans un hôpital psychiatrique pour rencontrer, de manière programmée ou au hasard, tout le personnel – les médecins, les infirmiers, les aides-soignants, les personnes en charge de la restauration, les secrétaires, la comptable –, mais aussi et surtout les patients et leurs familles. Au cours de la semaine, nous avons également été en contact avec les juges de la liberté et de la détention et les urgences psychiatriques voisines qui adressent des personnes en soin contraint vers cet établissement. Nous avons porté une attention particulière au contrôle des registres. Quand on prive des gens de liberté, un registre est tenu par les greffes, dans les centres de détention, et par la direction dans les hôpitaux psychiatriques. Ces registres doivent être rigoureusement complétés, comporter les décisions de placement en soin contraint, les recours éventuels. Tout cela doit être vérifié. C’est la première garantie contre l’arbitraire. Le soir, l’équipe croise les éléments recueillis dans la journée. Des orientations de recommandations se dessinent. En fin de semaine, sous le contrôle du chef de mission, nous rédigeons un rapport de restitution avec des recommandations, adressé à l’ensemble du personnel de l’établissement. Il est envoyé à l’établissement puis aux ministères concernés, ceux de la Justice et de la Santé. C’est un travail de contact : il faut créer un lien avec des personnes enfermées, qui peuvent être en difficulté dans la communication, et être suffisamment bienveillants pour que les gens puissent se livrer et que l’on puisse construire des améliorations pour la prise en charge des personnes enfermées. Nous veillons aussi à ce que les personnes concernées, lors d’une prolongation de l’enfermement, se voient notifier de manière effective leurs droits juridiques, mais aussi leurs droits à leur intimité, au respect de leur vie privée, leur droit de correspondance. Elles doivent être aidées à comprendre la notification de ces droits, se voir proposer une mise en relation avec un avocat commis d’office.

AJ : Quel sens cela a-t-il pour vous de rejoindre cette institution ?

Cécile de Oliveira : Lors de la création de cette institution, j’avais assisté à sa présentation par Monsieur Delarue, le premier à avoir occupé le poste de Contrôleur des lieux de privation de liberté. J’avais trouvé l’idée formidable. Quelques années plus tard, je me suis portée candidate pour rejoindre cette institution. Cette nouvelle mission va me permettre de m’orienter vers une activité différente, mais s’inscrivant dans la continuité de certaines compétences que j’ai acquises. Je vais rester en contact avec ce qui me paraît le plus important de ma vie d’avocat : les rencontres en détention. Il y a une différence notable. La relation de l’avocat et de son client est unique. Elle est tenue par un code de déontologie et par des règles de communication qui sont très spécifiques. Je m’oriente avec beaucoup d’enthousiasme vers une mission qui vient compléter la fin de ma vie professionnelle et me permet de démarrer quelque chose qui ait vraiment un sens. C’est un travail d’équipe dans lequel je ne serai pas leader, et pour lequel j’aurai énormément à apprendre dans des domaines que je connais moins bien, comme la psychiatrie. Le nombre de détenus en France et la durée des peines de prison augmentent : plus de 84 000 personnes sont en prison à ce jour. Le nombre de personnes sous soins contraints croît également. L’enfermement de certaines catégories de population, notamment des étrangers, se banalise. J’ai envie d’avoir un rôle, même minime, par rapport à la question de l’enfermement.

Plan