Céline Alix ou la réussite professionnelle des femmes érigée en modèle

Publié le 08/03/2022 - mis à jour le 08/03/2022 à 12H39
Droits des femmes
Mary Long/AdobeStock

Avant de devenir entrepreneuse, Céline Alix, avocate de formation, a connu l’adrénaline des dossiers stratégiques, les nuits de travail pour clôturer une entrée en bourse et la pression monstrueuse des résultats. Jusqu’au moment où elle décide de raccrocher la robe et de se mettre à son compte comme traductrice. Son objectif ? Travailler désormais à son rythme, avec ses propres envies, sans pour autant revoir son ambition à la baisse, juste différemment. De son expérience, partagée assez largement par d’autres femmes aux parcours brillants, elle en a tiré un essai passionnant qui prône une redéfinition des standards de réussite, un assainissement du marché du travail, comme une place beaucoup plus importante accordée aux femmes et à leurs apports dans le monde entrepreneurial. Nous avons pu interviewer l’autrice de Merci mais non merci, comment les femmes redessinent la réussite sociale (ed. Payot).

Actu-juridique : Quel a été votre parcours avant de réaliser que la réussite conjuguée au féminin se heurtait à de nombreuses difficultés ?

Céline Alix : J’étais une bonne élève. J’ai donc fait des études de droit, puis j’ai passé le barreau, sans me poser de questions. C’était ce qui était défini comme la réussite. Au début, travailler comme avocate m’a d’ailleurs beaucoup plu, j’ai appris énormément de choses, je me suis épanouie. J’ai eu la chance d’évoluer dans un cabinet anglais, qui avait une vraie réflexion sur la formation de ses avocats, puisqu’on passait trois fois 6 mois dans des bureaux associés, véritables lieux d’apprentissage de la rigueur et de professionnalisme. Les conditions étaient claires : on gagnait très bien notre vie mais on travaillait énormément et sur des dossiers importants. On était tout de suite responsabilisés. C’était super motivant. Au départ, je n’ai pas vu de différence de traitement entre les hommes et les femmes. J’étais considérée comme les juniors masculins. Je constatais que les filles étaient nombreuses, puisque le droit est une profession très féminisée, dans les études, dans l’école du barreau et dans les cabinets, même si en progressant dans la hiérarchie, elles sont de moins en moins représentées.

Après cette expérience, je suis entrée dans un cabinet américain. Je gagnais encore plus d’argent mais j’avais encore plus de travail. Une forme d’apothéose de la firme américaine, avec un bureau en haut de la tour, c’était délirant.

AJ : Vous ne commenciez pas à vous poser des questions sur votre rythme de travail ?

C.A. : Si. Une fois, j’ai passé une nuit de closing et au matin, je me suis dit que la vie que je menais était absurde. À New York, j’ai accusé le coup physiquement. À seulement 26 ans, je me suis demandé comment j’allais faire pour continuer si j’étais déjà épuisée, alors que j’étais sans enfants. Tout a commencé par une prise de conscience physique, donc. Puis, je suis rentrée à Paris, mais j’ai suivi mon copain à Washington où j’ai travaillé pendant 4 ans à l’ambassade. Le boulot était très intéressant et les horaires normaux ! Cela a été une prise de conscience supplémentaire. La troisième prise de conscience s’est produite quand je suis rentrée à Paris et que mon ancien cabinet américain m’a reprise : on m’a tout de suite mise sur un dossier d’introduction en bourse, avec tous les soirs des call debriefing à 23 heures. C’était trop, je ne pouvais pas continuer. Je suis partie dans un autre cabinet pour faire de la gestion de savoir-faire, malgré les avis désapprobateurs qui me disaient que je foutais ma carrière en l’air.

C’est à ce moment-là que j’ai constaté que toutes les filles avocates autour de moi, amies, connaissances quittaient la profession les unes après les autres. C’était la fuite, même au-delà de ma profession. Moi, j’ai quitté la robe alors que je n’étais pas mariée, je n’avais pas d’enfants. Donc je n’avais même pas « l’excuse » de la vie de famille. Même sans cette charge mentale, c’était trop dur. Je voulais juste avoir une vie en dehors du bureau.

Après un saut à l’Autorité des marchés financiers, je me suis finalement installée à mon compte, comme traductrice. Je voulais tout reprendre, repartir de zéro. J’avais comme modèle deux anciennes collègues qui s’était installées comme traductrices et pour qui cela marchait très bien. Grâce à ce choix, je restais dans le milieu des avocats, que j’aimais bien, avec la plus-value d’avoir été avocate moi-même et d’avoir travaillé sur des deals. Et là, j’ai tout décidé : quand je travaillais, avec quels horaires, avec qui, pourquoi… J’ai ressenti le bonheur de tout décider.

AJ : De quand date votre révélation sur les freins rencontrés par les femmes ambitieuses ?

C.A. : Quand j’ai eu une petite fille, je suis entrée en contact avec beaucoup de femmes, en me rendant à l’école. Je constatais que de nombreuses d’entre elles avaient eu de belles carrières, mais qu’elles avaient « lâché ». Puis j’ai lu l’étude Opting out (se retirer, se désengager) de la sociologue américaine Pamela Stone, sortie en 2008, dont le sujet porte sur les femmes qui cessent de travailler malgré de très beaux parcours professionnels. À la différence près qu’aux États-Unis, les Américaines arrêtent tout et se mettent à fond sur les enfants, tandis qu’en France, la culture du travail et les structures sociales qui la soutiennent font que les femmes continuent à être actives sur le marché du travail.

J’ai rencontré cette sociologue : j’ai partagé avec elle ma consternation quant à toutes ces femmes qui décrochaient. Mais ceci reste dans une espèce de flou, puisqu’il n’y a pas de chiffres là-dessus. Les cabinets ne vont pas dire « on a perdu telle et telle collaboratrice ». Donc, en réalité, on ne sait pas qui elles sont, ce qu’elles font. Mais elles existent ! Je voulais donc vraiment mettre en lumière ce phénomène et en tirer les conséquences. Pourquoi sont-elles tant à quitter leur job, sachant que c’est un départ volontaire et qu’elles ne se sont pas fait virer ?

AJ : À quelle conclusion en êtes-vous arrivée en discutant avec elles ?

C.A. : Ce qui m’a frappée est finalement très simple : il est incroyable de constater que ce monde du travail a été créé par une partie de la population – les hommes – à leur image, avec leurs codes, leurs envies, leurs besoins. Nous, les femmes, avons débarqué là-dedans. Le système était complètement figé à tel point que notre seule option a été de nous y engouffrer et de nous y adapter. La conclusion est que nous n’avons pas du tout contribué à la construction de ce monde du travail.

AJ : D’autant plus que, selon vos propos, il est difficile d’arriver pleine de revendications, sous peine d’être perçue comme une personne compliquée ou faible, de sorte à ce que les femmes sont finalement constamment sur des strapontins…

C.A. : Oui, sur des strapontins ! Cette expression m’a beaucoup parlé. Le strapontin, c’est une image très forte. En gros, on nous a fait une place mais c’est une petite place. Comme on ne veut pas gêner, on se met bien dessus. Finalement, nous sommes seulement tolérées… Alors, oui, on nous a ouvert la porte, mais « merci, mais non merci » : nous, on voudrait le gros fauteuil devant et surtout on voudrait qu’il soit différent ! Ce n’est pas un livre victimaire et vindicatif, l’histoire est comme ça, mais on n’a pas du tout participé à la création de ce monde dans lequel on passe pourtant un temps fou. Sans compter que pas mal d’hommes et de jeunes veulent aussi refonder le système, qui n’est plus adapté au reste de la société, non plus.

AJ : Vous parlez d’un monde de la puissance, du surpassement, aux relents virilistes… La question est : qu’est-ce qu’on veut faire de cette réussite professionnelle ? En quoi l’ambition des femmes est freinée, doit-elle s’exercer différemment ?

C.A. : Souvent il y a ce courant qui dit que les femmes se mettent leurs propres freins, elles n’osent pas, etc. Mais si ce que l’on leur agite comme étant l’ambition ne leur convient pas, alors elles ne vont pas être ambitieuses pour ce modèle de réussite ! Si derrière l’autre côté de la paroi de verre, la réussite c’est un boss, tout seul, en haut de la tour, dont on a peur, avec son petit pouvoir, honnêtement ça ne donne pas envie ! Les femmes n’ont pas l’ambition de devenir cela. Mais par ailleurs, il n’y aucun sujet sur l’ambition des femmes : elles ont envie de réussir et d’être reconnues. Leur cible est juste différente de celles des hommes.

AJ : Alors, justement, que serait la cible ?

C.A. : Je parle de ce que j’ai entendu. La réussite professionnelle pour les femmes que j’ai rencontrées, c’est faire preuve d’une grande efficacité, faire bien et vite pour rentrer chez soi le soir et se consacrer à autre chose. Réussir, c’est réussir toutes ses vies. Et réussir ensemble, emmener les gens avec soi, transmettre. En somme, tout l’inverse du modèle du patron tout puissant dont je parlais. La réussite passe aussi par le collectif, la collaboration : les femmes ressentent plus de satisfaction à faire des choses en équipe.

Le trio gagnant des années 80-90 – pouvoir, argent et statut – ne fonctionne plus. Il est totalement dépassé y compris écologiquement.

L’argent, c’est aussi un indicateur de réussite. Les femmes veulent gagner de l’argent, mais ressentent-elles le besoin d’en gagner de manière outrageuse ? Le pouvoir qu’elles promeuvent est un pouvoir plus horizontal que vertical, avec une vraie redéfinition du statut.

AJ : Sommes-nous à une période charnière ?

C.A. : Oui, sans doute. Les banques d’affaires ont beaucoup de mal à recruter. Les masters de finances ne font plus rêver les jeunes. Même les cabinets d’affaires sont tous en train de se remettre en question car elles ont du mal à attirer et retenir les jeunes. C’est donc une période charnière, car cela bouge dans tous les sens, et permettra d’assainir un milieu professionnel qui a toujours été teinté de compétitivité, de dureté, de performance, avec une connotation sport de haut niveau ou guerrière. Mais pourquoi le monde du travail doit-il être dur ? Pourquoi ne serait-ils pas courtois, cordial et constructif ? Je travaille avec huit femmes depuis 10 ans et c’est fluide. Jamais on ne va au conflit, on ne se demande pas de comptes. On ne va pas au combat tous les matins !

AJ : Peut-on évaluer le « gâchis » des talents féminins ? Brillantes, carriéristes, ayant de super résultats, encensées… les femmes haut placées finissent pourtant par partir.

C.A. : À titre personnel, pendant des années, j’ai eu ce sentiment d’échec. Autour de moi aussi, j’ai beaucoup entendu : « après toutes ces années d’études, des diplômes à Columbia, tous ces sacrifices, je suis à deux pas de devenir associée, c’est quand même dommage ». Oui, dommage, mais qui va au bureau le ventre noué ? Si ensuite ces femmes montent des boîtes et des structures, où elles promeuvent un pouvoir horizontal ou des endroits où les gens sont contents de venir travailler et qu’elles recrutent à leur tour, elle créent un monde du travail plus agréable.

Après la publication du livre, j’ai reçu de nombreux messages qui disaient : « J’avais l’impression d’être seule. Je pensais que c’était un problème de motivation, de volonté ». Ce gâchis est ressenti de manière individuelle mais quand elles comprennent que c’est systémique, elles appréhendent les choses différemment.

AJ : Peut-on parler d’un gâchis pour les sociétés ? Les cabinets ? Les études montrent que les entreprises dirigées par des hommes et des femmes sont mieux gérées…

C.A. : En termes de gestion de carrière et de ressources humaines, les boites investissent, forment les gens, les envoient à l’étranger, et les femmes leur « claquent » dans les doigts. Mais les ressources, qu’on a longtemps cru infinies, ne le sont pas. C’est comme pour l’écologie. Au niveau réputationnel et niveau gestion, ce n’est pas une bonne chose de voir partir les talents, dont les talents féminins. J’ai eu pas mal de demande de connexion de gens dans les RH, j’imagine que mon livre suscite de l’intérêt.

AJ : Vous proposez des axes de réflexion et de pratique. Sororité, réseaux de femmes, collectif, efficacité… Y’a t-il encore des freins à déviriliser le monde du travail ?

C.A. : Il y a toujours une vieille garde sur les anciens schémas et ce sentiment de la reproduction de ce qu’on a subi : quand soi-même, on a souffert comme un fou d’avoir travaillé jusqu’à minuit tous les soirs, il n’est pas évident de voir les jeunes arriver et déclarer : « Moi à 18 heures, je serai sorti ».

La pandémie a accéléré la prise de conscience sur le télétravail : les gens en télétravail ne se tournent pas les pouces. En grande majorité, ils sont adultes et responsables.

Le monde du travail doit être décorrélé d’un rapport paternaliste. En responsabilisant les salariés, cela les valorise et leur donne envie de travailler. Il faudrait aussi plus de femmes dans les sphères du pouvoir. Quand dans un conseil d’administration, il n’y a qu’une femme pour quinze hommes, il est difficile de casser les codes masculins. Mais avec les lois quotas, ça va aller dans le bon sens.

AJ : Qu’est-ce que vous avez trouvé en créant votre entreprise ?

C.A. : J’ai trouvé la liberté et l’efficacité. Pour moi, la satisfaction dans le travail, c’est de le faire bien et efficacement. J’ai le plaisir de bien faire mon job et sans perte de temps, sans faire de politique, sans subir des hommes qui se mettent en avant. Je ne suis plus dans un schéma de dureté, de combat et de sacrifice.

AJ : Vous éviter le mansplaining, les réflexions désagréables et les guerres de pouvoir, qu’est-ce que ça change ?

C.A. : Cela dégage du temps, de l’énergie et cela rend les choses beaucoup plus agréables.

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