« Expliquer que tel propos de tel leader politique porte atteinte à la séparation des pouvoirs, c’est légitime »
D’émissions en émissions, elle s’est imposée sur les plateaux télé et radio. Qu’il s’agisse de commenter le procès Sarkozy, celui des assistants parlementaires, ou plus récemment la proposition de loi Yadan : la magistrate Magali Lafourcade, secrétaire générale de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) et enseignante à Sciences Po Paris répond présente lorsqu’il s’agit d’aller expliquer le fonctionnement de la justice et de défendre l’État de droit. Silhouette à l’élégance classique, pensée limpide et franc-parler : elle est ce que les médias appellent une « bonne cliente ». Elle contribue également au débat de société par l’écriture d’essais stimulants. Dans La justice en procès, les populistes à l’assaut de l’État de droit, paru aux éditions Les petits matins en 2026, elle relate l’émergence d’un populisme anti-judiciaire, que les représentants politiques n’hésitent plus à alimenter. Rencontre avec une magistrate engagée.
Actu Juridique : Vous êtes depuis quelques mois un des visages de la justice dans les médias. Comment êtes-vous arrivée à la magistrature ?
Magali Lafourcade : Au bout d’un chemin très peu linéaire ! Mes parents, tous deux professeurs de classes préparatoires en sciences physiques et mathématiques, m’avaient franchement découragée d’emprunter cette voie. Ils avaient, je crois, un certain mépris pour le droit. J’ai donc fait une prépa HEC, puis une école de commerce avec un programme international. J’ai étudié en Angleterre, en Espagne, à Paris. Intellectuellement, c’était le néant. L’idée de consacrer ma vie à faire gagner de l’argent à des actionnaires me vidait de toute motivation. Sans rien dire à mes parents, j’ai décidé de suivre en parallèle un cursus de droit par correspondance à la Sorbonne. Je ne rentrais que pour passer les examens et j’ai obtenu une maîtrise en droit. J’ai ensuite intégré Sciences Po Paris et découvert que je pouvais tenter le concours de l’ENM. Malgré une formation juridique encore très lacunaire, je suis rentrée vingt-quatrième. J’ai ensuite travaillé d’arrache-pied pour combler mes manques. J’ai obtenu une dérogation auprès du doyen de la Sorbonne qui m’a permis de faire une thèse de doctorat sans avoir de DEA. C’était beaucoup plus difficile que tout ce que j’avais fait auparavant, mais nécessaire. Inspirée par Eva Joly, j’ai commencé ma carrière comme juge d’instruction à Meaux.
AJ : Vous avez rapidement rejoint la Commission nationale consultative des droits de l’Homme, dont vous êtes aujourd’hui la secrétaire générale. Qu’est-ce qui vous y a conduit ?
Magali Lafourcade : On m’avait dit que j’avais un profil atypique et qu’un détachement serait enrichissant. J’ai postulé à la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) sans rien connaître des Nations unies à laquelle elle est intimement liée. La CNCDH a été créée en 1947, par René Cassin, l’un des rédacteurs de la Déclaration universelle des droits de l’homme, adoptée à Chaillot en 1948. Son intuition fondatrice était la suivante : pour que le droit international des droits de l’Homme soit effectif dans chaque État, il faut des institutions nationales indépendantes, capables de contrôler le respect de ces obligations par les États signataires. Il existe aujourd’hui 130 institutions dédiées à cela dans le monde, la CNCDH étant la plus ancienne. Notre rôle est donc de donner, devant les Nations unies et le Conseil de l’Europe, un point de vue indépendant de celui du gouvernement sur le respect par la France de ses obligations. Nos recommandations sont relayées par les experts onusiens, ce qui amplifie leur portée. La France ayant une forte diplomatie des droits de l’Homme, être pointée du doigt lui fait mal. C’est là que réside la force de frappe de la CNCDH, malgré son caractère purement consultatif.
Actu Juridique : Vous vous exprimez très régulièrement dans les médias, particulièrement ceux du service public. Pourquoi avez-vous choisi de vous engager dans le débat public ?
Magali Lafourcade : C’est assez récent. La bascule s’est produite lors de plusieurs séquences au cours desquelles les leaders politiques ont attaqué la justice de manière totalement décomplexée. La première est intervenue lors des réquisitions prises contre Marine Le Pen, fin 2024. Dans une incroyable inversion victimaire, des responsables politiques se sont mis à parler de « coup d’État de droit », de « cabale judiciaire ». Gérald Darmanin, alors député, avait même déclaré qu’il serait « profondément choquant que Marine Le Pen soit jugée inéligible », ce qui n’a pas empêché le président de la République de le nommer garde des Sceaux quelques semaines plus tard. Bruno Retailleau, ministre de l’Intérieur, a déclaré que l’État de droit n’est « ni intangible, ni sacré », relativisant l’importance des digues construites après la Seconde Guerre mondiale. Ensuite, lors de la condamnation de Marine Le Pen en première instance – je précise qu’elle demeure présumée innocente dans l’attente du verdict de la cour d’appel –, une grande partie de la classe politique – Jordan Bardella, François-Xavier Bellamy, François Bayrou, Nicolas Sarkozy, Jean-Luc Mélenchon – s’est coalisée autour de Marine Le Pen, délégitimant l’action des magistrats, au point que certains politiques ont présenté les juges comme une force anti-démocratique, comme des ennemis de l’intérieur. Le rôle des juges comme gardien des principes de l’État de droit est donc totalement remis en cause. L’acmé de cette séquence a été atteint avec l’affaire Rachida Dati en 2025. Renvoyée devant le tribunal correctionnel pour des faits de corruption, et donc présumée innocente, elle est allée dans les médias et a accusé les magistrats qu’elle a mis en cause nommément. Ce qui m’a le plus frappée, c’est l’absence de réaction du président de la République. En tant que chef de l’État, il aurait dû jouer son rôle de garant constitutionnel et recadrer sa ministre. Non seulement il ne l’a pas fait, mais il a soutenu Rachida Dati, tout comme le garde des Sceaux. Nombre de magistrats ont alors compris que nous étions seuls et n’avions plus de garant constitutionnel robuste. Il fallait donc cesser d’attendre une intervention de l’exécutif pour nous protéger nous-mêmes, et aller défendre le service public de la Justice qui est aussi un contre-pouvoir. Contrairement à l’école ou à l’hôpital, la justice n’est pas un service public de proximité. Très peu de gens la connaissent. Dès lors, il faut bien aller porter une voix pour contrecarrer ces discours fondés sur une volonté de décrédibiliser l’institution.
AJ : La plupart des magistrats refusent pourtant de prendre la parole en public au nom du devoir de réserve. Pourquoi pas vous ?
Magali Lafourcade : Les magistrats ont tous été éduqués dans l’idée que la décision judiciaire se suffisait à elle-même : on motive, en droit et en fait la décision sur le fond du litige ou la culpabilité, et cela devrait suffire. Sauf que l’espace informationnel a considérablement changé et que la justice est devenue une cible. L’obligation de réserve ne concerne que ce que vous jugez ou pourriez être amené à juger. La liberté d’expression est un droit fondamental pour toute personne, y compris les magistrats. La Cour européenne des droits de l’Homme reconnaît que les magistrats peuvent s’exprimer, y compris sur le terrain politique. Mais il y a plus : le Conseil consultatif des juges européens (CCJE), organe rattaché au Conseil de l’Europe, estime qu’il existe un devoir d’explication qui pèse d’autant plus sur les magistrats que la séparation des pouvoirs, l’indépendance de la justice ou les moyens de l’institution sont en danger. En d’autres termes, tout ce qui met en péril la justice appelle les magistrats à sortir du cadre strict de la prise de décision et à aller expliquer. Il faut évidemment avoir l’intelligence de ne pas parler de sujets sur lesquels un soupçon d’impartialité pourrait naître. Mais expliquer que tel propos de tel leader politique porte atteinte à la séparation des pouvoirs, c’est légitime. J’estime même que le cadre de redevabilité des magistrats, précisément parce qu’ils rendent la justice au nom du peuple français, devrait être élargi à ce devoir d’explication. Leur mission implique parfois de descendre dans l’arène politico-médiatique pour expliquer le système judiciaire.
AJ : Vos prises de parole vous ont valu d’être attaquée directement par le porte-parole du ministère de la Justice. Comment l’avez-vous vécu ?
Magali Lafourcade : En octobre 2025, j’ai publié sur LinkedIn un post très argumenté juridiquement, sur un sujet hypersensible : l’incarcération de Nicolas Sarkozy. Je rappelais le contexte de surpopulation carcérale, les condamnations de la France sur le fondement de l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’Homme. Je soulignais que le président de la République avait fait savoir qu’il avait reçu Nicolas Sarkozy à l’Élysée avant son incarcération, alors qu’une demande de mise en liberté était en cours d’examen et que l’affaire devait être jugée en appel quelques mois plus tard, en mars 2026. J’estimais que la parole politique risquait d’être interprétée comme une pression sur les magistrats appelés à trancher. Le porte-parole du ministère – un ancien community manager de Nicolas Sarkozy, spécialiste des réseaux sociaux – m’a alors effectivement attaquée publiquement sur LinkedIn. Il m’a accusée de diffuser de fausses informations, en tronquant mes propos, portant atteinte à ma crédibilité. Surtout, il a sous-entendu que je violais mon obligation de réserve alors que sa fonction ne lui donne aucun pouvoir déontologique sur les magistrats. Ce faisant, il faisait de la politique. Il est difficile d’imaginer qu’il ait agi sans l’aval du cabinet ou du garde des Sceaux. Beaucoup l’ont analysé comme une tentative d’intimidation venant d’un représentant officiel du ministère de la Justice. Je l’ai vécu comme quelque chose de proprement dystopique.
AJ : Quelles ont été les réactions à ces posts ?
Magali Lafourcade : En tant qu’ancien community manager, il savait très bien qu’en me ciblant, son message pourrait déclencher une vague de haine contre moi sur les réseaux sociaux. Cela n’a pas manqué. C’était extrêmement douloureux à gérer et cela m’a déstabilisée. J’ai compris que je n’aurais aucune protection institutionnelle. J’ai heureusement aussi reçu de très nombreux messages de soutien, en particulier de la part d’avocats et de collègues magistrats, dont un certain nombre me remerciait de dire tout haut ce qu’ils pensaient eux aussi. Certains m’ont dit qu’ils avaient peur de s’exprimer, surtout en raison des conséquences que cela pouvait avoir sur leur carrière. C’est profondément révélateur. Normalement, les garanties statutaires d’indépendance sont précisément là pour qu’on n’ait pas besoin de compter sur le courage des magistrats pour qu’ils fassent leur travail. Le fait qu’il faille du courage individuel pour s’exprimer montre que quelque chose ne fonctionne plus. Pour cette raison, la démarche que mène actuellement le Conseil supérieur de la magistrature pour aligner les garanties statutaires des parquetiers sur celles des juges du siège est fondamentale. C’est une anomalie européenne que la France maintient depuis trop longtemps. Tout magistrat devrait pouvoir exercer ses fonctions sans avoir à faire preuve d’héroïsme.
AJ : Avant cet essai sur l’État de droit, vous en aviez publié un autre sur la nécessité de « démasculiniser la justice ». Là encore, vous vous engagez fortement. Comment ce texte a-t-il été reçu ?
Magali Lafourcade : Le livre partait du constat que malgré la féminisation de la justice, les procédures restent souvent défavorables aux femmes. L’idée était de démontrer, à l’aide de l’apport des sciences humaines, que la justice se croit neutre mais qu’elle ne l’est pas, et que le système judiciaire est en réalité « androcentré », c’est-à-dire centré sur une vision masculine héritée des normes sociales. Ce livre a globalement été très bien reçu par les magistrats, les auditeurs de justice, et par l’École nationale de la magistrature, qui m’a invitée à deux reprises pour en parler. En février dernier, j’ai pris la parole devant une promotion de quatre cents auditeurs de justice. J’ai pu le porter également au Conseil d’État, à la Sorbonne, dans des universités proposant des instituts d’études judiciaires (IEJ). Sur le fond, ce livre était aussi un outil de mobilisation dans le débat public. Je pense qu’il a contribué, avec d’autres travaux, à plusieurs avancées : la proposition de loi transpartisane sur la définition pénale du viol, qui était l’un des grands combats portés dans l’ouvrage ; les débats sur l’aide juridictionnelle pour les victimes de violences sexuelles, la question du contrôle coercitif, la défiscalisation de la pension alimentaire. Le livre a fourni une base argumentaire sur tous ces sujets. Quand on se mobilise, il se passe des choses fantastiques.
AJ : Avez-vous eu des réactions hostiles ?
Magali Lafourcade : Un magistrat m’a écrit, ulcéré, que ses obligations déontologiques ne mentionnaient pas le féminisme — comme si le féminisme était le symétrique du masculinisme. Je lui ai rappelé le principe d’égalité entre les femmes et les hommes inscrit à l’article Premier de la Constitution, les lignes directrices du Comité des Nations unies sur l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes portant sur la nécessité, dans les procédures judiciaires, de veiller à s’affranchir des stéréotypes de genre, ou encore les recommandations du GREVIO, ce groupe d’experts du Conseil de l’Europe. Ces organes interprètent des conventions internationales contraignantes que la France a ratifiées et que les magistrats sont tenus de respecter. Ces règles peuvent sembler évidentes, mais cet échange a révélé qu’il est important de rappeler aux magistrats qu’elles sont hiérarchiquement supérieures à tout corpus déontologique interne. Je lui ai proposé qu’on se téléphone pour en parler, mais il n’a pas donné suite…
AJ : Après ces multiples contributions au débat de société sur la justice, envisagez-vous de retourner en juridiction ?
Magali Lafourcade : J’y pense de plus en plus. Il y a longtemps maintenant que je ne suis plus en contact direct avec des justiciables, et j’ai de plus en plus envie de retourner apprendre des autres, au plus près de ce que ressentent les gens. Je suis très marquée par la culture de mon premier métier. J’ai aussi conscience d’avoir vu trop peu de choses de l’exercice juridictionnel en dehors de la fonction de juge d’instruction, très particulière, et des audiences correctionnelles que j’ai présidées. Ce qui est certain, c’est que les liens entre mes différentes activités – la CNCDH, la formation continue que je dirige à l’ENM sur la lutte contre la haine, l’enseignement à Sciences Po sur les grands enjeux du système judiciaire, l’écriture – me ramènent toujours à la justice. La justice reste au cœur de tout ce que je fais.
Référence : AJU018p4