La présidente du Land de Sarre défend sa vision d’une Europe transfrontalière

Publié le 21/07/2016

Frédéric Sicard, bâtonnier du barreau parisien, a lancé il y a six mois une série de grandes conférences avec l’objectif de donner la parole à des personnalités engagées dans la construction européenne, et de mettre leurs idées en avant. Fin juin, c’est Annegret Kramp-Karrenbauer, ministre-présidente du Land de Sarre, qui a fait le déplacement à Paris pour plaider la cause européenne, défendre le multiculturalisme et la relation franco-allemande.

Le Land allemand de Sarre est emblématique à plus d’un titre pour les relations qui lient nos deux pays. Ce territoire d’un million d’habitants qui jouxte la Lorraine et le Luxembourg a été le lieu des affrontements les plus violents durant la Seconde Guerre mondiale ; un peu plus d’un demi-siècle plus tard, il est également devenu un Land de référence en ce qui concerne le dialogue et la coopération entre nos deux pays. Annegret Kramp-Karrenbauer, ministre-présidente du Land depuis 2011, est aussi l’une des personnalités politiques les plus prometteuses du paysage politique allemand. C’est dans le cadre de rencontres organisées régulièrement avec des personnalités qui s’engagent dans la construction européenne que Frédéric Sicard, bâtonnier de Paris, l’a invité le 29 juin dernier à la Maison du Barreau. Des conférences qui témoignent de la volonté du barreau parisien d’acquérir une vocation internationale et soulignent la volonté de Frédéric Sicard de soutenir un projet de barreau européen.

Annegret Kramp-Karrenbauer s’est inscrite dans la tradition de la Sarre en réaffirmant plus que jamais son attachement à l’Europe et au couple franco-allemand. Ce n’est pas un hasard si c’est sous mandat qu’a été fixé l’objectif de rendre le français deuxième langue officielle du Land en 2043. Âgée de 53 ans, l’élue est une fervente défenseuse de l’ouverture multiculturelle comme un instrument de prospérité. « Ce faisant, elle nous démontre que l’Europe n’est pas seulement un meccano institutionnel complexe, mais aussi une réalité vivante au service de tous tout en garantissant les libertés de chacun », rappelle Frédéric Sicard. Officialisé quelques jours avant la conférence, le référendum britannique sur la sortie de l’Union européenne s’est logiquement retrouvé tout en haut de l’ordre du jour de la rencontre. « Le Brexit est la décision du peuple britannique. C’est désormais un fait que l’on doit accepter, même si cela provoque en moi une profonde tristesse. Mais cette décision nous oblige aussi à agir ici en Europe. Nous devons trouver une solution pour la cohabitation avec la Grande-Bretagne », a expliqué la femme politique allemande avant de faire appel à l’esprit des pères fondateurs de l’Union européenne pour améliorer la coopération entre les pays membres et éviter le délitement de l’Europe. De son côté, Frédéric Sicard a préféré rappeler qu’il faudra toujours des avocats pour plaider la cause de l’Europe, Brexit or not Brexit ! Certes, « le Brexit est une déception, mais pas nécessairement une rupture. Le cœur battant de l’Europe palpite toujours aussi régulièrement ». Pour le bâtonnier, la sortie de la Grande-Bretagne est une blessure superficielle et les liens économiques peuvent être maintenus, si ce n’est bien sûr que les Britanniques ne pourront plus revendiquer d’être au poste de commandement. Le droit peut être la clé qui permettra de retrouver la confiance.

Depuis 2012, AKK, comme elle est surnommée, est une des leaders de la grande coalition droite-gauche CDU d’Angela Merkel. Pour elle, c’est au niveau régional que la réalité européenne peut s’inscrire de la manière la plus concrète. Il faut donc renforcer et approfondir les coopérations transrégionales pour retrouver un véritable sentiment d’appartenance européenne. « Robert Schuman expliquait que l’Europe se fait par des projets concrets, c’est un devoir pour une région transfrontalière comme la mienne de créer un espace commun. Nous avons des frontières physiques entre nos deux États, mais aussi des frontières dans nos systèmes respectifs : la coopération des polices, les questions de santé ou de système social par exemple. Ce sont ces dernières que je souhaite réduire ». La ministre-présidente de la Sarre a également souligné la nécessité de travailler ensemble sur les questions internationales de la sécurité et du terrorisme qui nécessitent, selon elle, une réponse européenne commune. Au titre de coprésidente (avec Jean-Marc Ayrault) de la mission franco-allemande sur l’intégration des migrants, Annegret Kramp-Karrenbauer a profité de son passage à Paris pour évoquer la complexe question de l’afflux des migrants traversant la Méditerranée. En 2015, la Sarre a accueilli 25 000 réfugiés, ce qui la place en première ligne de l’effort allemand en la matière : « l’accueil a été très réussi dans le Land, en tant que gouvernement nous avons décidé qu’il fallait réagir de façon exceptionnelle à une situation exceptionnelle », explique-t-elle, avant de pondérer : « l’afflux en Allemagne doit cependant se réduire, il ne peut pas rester à ce niveau. (…) Nous devons gérer cette crise avec des mesures coordonnées au niveau européen. C’est une voie difficile, mais qui peut mener à une baisse des chiffres ».

Enfin, l’élue allemande a souhaité vanter une dernière fois le succès de l’amitié et de la collaboration franco-allemande dont nous ressentons encore aujourd’hui les effets positifs. « Dans l’histoire, il n’y a rien qui soit évident. Nous devons nous rappeler ce que nous avons réalisé jusqu’à présent, mais nous devons également nous rappeler les besoins et les défis de l’avenir. Nous devons identifier les domaines où nous devons améliorer cette amitié entre la France et l’Allemagne et où nous devons travailler encore plus intensivement », résume-t-elle. Il faut donc continuer d’améliorer les échanges des jeunes entre les deux pays, l’un des points majeurs de la « Stratégie France » qu’elle a développée pour la Sarre : une volonté de plurilinguisme, apprendre la langue du voisin pour développer les possibilités de vivre ensemble. À terme, la Sarre souhaite en effet devenir le premier espace plurilingue en Europe au service du développement social et économique des territoires : « le plurilinguisme est la base pour la construction d’une région européenne de référence, un site fort au cœur de l’Europe suivant la devise : plus de langues, plus d’opportunités ».

Frédéric Sicard, bâtonnier du barreau de Paris, et Annegret Kramp-Karrenbauer, ministre-présidente du Land de Sarre, le 29 juin 2016.

Thomas Appert

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Référence : LPA 21 Juil. 2016, n° 119h0, p.4

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