Laurent Layet : « Cela rassure de penser que les crimes fous sont commis par des fous. Mais c’est faux ! »

Publié le 23/10/2025

Psychiatre et expert judiciaire depuis 25 ans, Laurent Layet se consacre à la maladie mentale lourde. Dans le livre Au pays des ombres, voyage au cœur de la folie, récemment paru aux éditions Mareuil, il raconte cette vie passée au contact des patients de l’unité pour malade difficile de l’hôpital de Montfavet, à Avignon, où sont, entre autres, pris en charge des criminels déclarés irresponsables. Dans ce récit très personnel, ce médecin, qui jamais ne renonce à essayer de comprendre, croise la route de tueurs en série, d’adolescents qui ont tué leur famille sans savoir pourquoi, d’enfants considérés comme envoûtés, d’hommes obsédés par le désir de vengeance jusqu’au passage à l’acte. Le docteur les écoute, pose des diagnostics, et il prend en charge ceux dont le système ne sait plus bien quoi faire. Il éclaire aussi le système judiciaire dans sa fonction d’expert judiciaire. Il raconte pour Actu-Juridique son quotidien. Entretien.

Actu-Juridique : Comment vous êtes-vous orienté vers la psychiatrie médico-légale ?

Laurent Layet : La psychiatrie est considérée comme peu attractive par la plupart des internes, que ce soit en termes de rémunération ou d’agrément. Pourtant c’est un métier formidable. J’ai choisi cette spécialité et je ne l’ai jamais regretté ! En 25 ans, je ne me suis pas ennuyé une seule journée au travail. Il y a énormément de pans dans la psychiatrie : certains se spécialisent dans la dépression, d’autres dans la schizophrénie, certains exercent en libéral ou en clinique. Au départ, je me dirigeais vers la psychiatrie universitaire, une pratique alliant l’enseignement, la recherche, et la pratique médicale dans les hôpitaux des grandes villes. J’ai publié dès mes premières années d’internat. J’étais dans le circuit universitaire, un poste de chef de clinique m’attendait. Un été, à la fin de mes études, je suis redescendu dans ma région d’origine. Je suis allé voir l’hôpital de Montfavet, un établissement dit de périphérie, où j’ai rencontré un médecin qui m’a ouvert les yeux et montré que la psychiatrie ne se faisait pas forcément dans les hôpitaux universitaires. J’avais pour unique mission de m’occuper des malades. Il n’y avait pas, à Montfavet, le confort des grands hôpitaux. Demander des examens complémentaires, une IRM ou un scanner par exemple, était plus compliqué. S’y trouvait en revanche l’une des quatre unités pour malades difficiles de France (UMD) les plus importantes de notre pays. Camille Claudel, par exemple, y avait séjourné. J’ai découvert la psychiatrie médico-légale, une niche au carrefour de la psychiatrie, du droit et de la sociologie. J’y ai trouvé ma place. Les premiers mois passés, je n’ai jamais regretté d’avoir abandonné la théorie pour une pratique de terrain. J’ai très vite été amené à faire des gardes à l’UMD. Cette expérience m’a permis de croiser la pathologie mentale grave.

AJ : Qu’est-ce précisément qu’une unité pour malade difficile ?

Laurent Layet : Une UMD est l’équivalent d’un service de réanimation pour la médecine générale. La psychiatrie générale, quand elle est en échec, y envoie les malades. Ces unités regroupent des moyens humains, matériels et un savoir-faire dans un cadre contraint. Elles offrent surtout du temps, dont on manque tant dans les autres services. Les durées moyennes de séjour sont beaucoup plus longues. C’est indispensable pour stabiliser et cicatriser les troubles psychiatriques. Le travail dans une UMD se situe entre la psychiatrie et le droit. Car les malades viennent pour un premier tiers des services de psychiatrie classique, pour un deuxième tiers de prison et, pour un dernier tiers, ont bénéficié des dispositions de l’article 122-1 du Code pénal, c’est-à-dire qu’ils ont été irresponsabilisés pénalement pour raison psychiatrique.

AJ : Pourquoi avez-vous rejoint cette UMD de Montfavet ?

Laurent Layet : J’y suis d’abord allé par choix. C’était un objectif. Contrairement à certains médecins, je n’ai jamais eu peur en UMD. J’en ai pris la direction alors que je n’avais que 34 ans. Je n’y travaille plus aujourd’hui mais j’y ai gardé beaucoup d’attaches. Quand j’en ai pris la direction, des choses m’ont interpellé comme médecin. Je les résume par quelques anecdotes. À Montfavet, les patients mangeaient tous avec une cuillère, quel que soit l’aliment. Essayez de manger un gros morceau de viande avec une cuillère, vous comprendrez… les patients mangeaient donc à la main. J’ai voulu maintenir une sécurité tout en humanisant les prises en charge. J’ai instauré la mise en place de couverts pour les repas. Mais je me suis heurté à un système qui résistait, en place depuis plus de 50 ans. Plus les règles étaient absurdes, plus elles étaient suivies à la lettre. Un autre exemple : les patients n’avaient pas le droit de fumer avant une certaine heure. Quand je demandais pour quelle raison, on me répondait simplement qu’on avait « toujours fait comme ça ». J’ai essayé de remettre en question certaines pratiques, de les interroger. J’ai eu des succès et des déconvenues, car on se heurte à un système rigide. Les équipes pensaient qu’elles les protégeaient. Alors que non : ce qui protège, c’est la clinique, la connaissance de la maladie et de ses symptômes.

AJ : Comment avez-vous commencé à pratiquer l’expertise judiciaire ?

Laurent Layet : J’ai commencé à assister à des expertises dès mon internat. J’en ai ensuite toujours fait en parallèle de mon parcours de médecin. J’ai été inscrit sur la liste de la cour d’appel de Nîmes en 2004, puis sur la liste de la Cour de cassation en 2018. J’ai pris la direction de la Compagnie nationale des experts psychiatres auprès des cours d’appel en 2015. Je vois l’expertise comme le prolongement de mon activité de médecin. La psychiatrie médico-légale est une spécialité de niche, il me semble inutile de la fractionner encore plus. En tant qu’expert, je peux être désigné par un magistrat aux trois temps de la procédure. Avant un procès, au moment du procès ou après le prononcé du jugement. Au tout début de ma carrière, j’ai fait beaucoup de gardes à vue pour statuer sur le fait de savoir si l’état du mis en cause était compatible avec la garde à vue. Progressivement, j’ai acquis la confiance des magistrats. Désormais, je suis majoritairement désigné par le juge d’instruction au stade présentenciel. La question principale est alors celle du discernement et du contrôle des actes qui renvoie à l’irresponsabilité pénale psychiatrique. Beaucoup plus rarement, il m’arrive d’être désigné par une cour d’assises juste avant le procès. Les instructions étant souvent très longues, le président peut vouloir s’assurer que l’accusé est toujours apte à comparaître. Depuis une dizaine d’années, les expertises post-sentencielles se sont énormément développées. Le juge d’application des peines m’interroge sur le risque de récidive et la dangerosité des condamnés. Je rencontre les personnes en tête-à-tête, j’ai accès à de nombreux documents, le dossier d’instruction, et parfois le dossier médical, dont je peux demander la saisie. J’ai toujours refusé les expertises à titre privé. Je tiens à être désigné par un magistrat pour garder mon indépendance. Je suis payé par la justice, le tarif est fixé à l’avance, le magistrat fait ce qu’il veut de mon rapport, il peut décider de ne pas en tenir compte et même de demander une contre-expertise. Je trouve cela plus confortable de travailler ainsi.

AJ : Quelles affaires vous ont le plus marqué ?

Laurent Layet : Je suis intervenu dans des affaires médiatiques. Ce ne sont pas forcément celles qui m’ont le plus marqué. Dans le procès Pelicot par exemple, j’ai expertisé l’auteur principal et les trente premiers coaccusés. Au bout du trentième, j’ai demandé à ce que d’autres experts soient désignés : on ne savait pas combien il allait y avoir de mis en cause au final et je ne voulais pas être submergé par cette affaire. Ce sont des expertises qui ont passionné les médias mais pour un psychiatre, en termes de sémiologie, ce n’était pas très riche. Car ces accusés n’avaient pour la plupart aucune pathologie mais simplement des aménagements pathologiques de la personnalité, des difficultés de fonctionnement ou des troubles de la sexualité. Pas de maladie mentale. De même, j’ai été amené à expertiser de nombreux radicalisés revenus de Syrie. Cela m’a ouvert un champ. En plus de mes compétences de psychiatrie, j’ai dû me documenter sur le djihadisme, le salafisme, questionner cette frontière entre les croyances et la pathologie mentale. J’ai vu aussi d’autres membres de groupes terroristes comme l’ETA ou des membres d’organisations criminelles comme celle de la Brise de Mer en Corse ou de la DZ Mafia à Marseille. Même si ces mis en cause n’ont souvent aucune pathologie mentale, les experts sont amenés à donner des avis car la question du discernement, notamment, est obligatoire dans les procédures criminelles.

AJ : Ces expertises, pour un psychiatre, ne sont-elles pas intéressantes ?

Laurent Layet : Toutes ces expertises m’ont passionné car elles m’ont fait découvrir des univers que je ne connaissais pas. Mais, à quelques exceptions près, ces mis en cause étaient lucides par rapport à ce qu’ils faisaient et n’avaient pas de pathologie mentale. Cela rassurerait tout le monde de penser que les crimes fous sont commis par des fous. Mais ce n’est pas la réalité ! Le taux d’irresponsabilité pénale pour raisons psychiatriques est de seulement 0,4 %. C’est anecdotique. Cela ne concerne que quelques centaines de personnes par an. J’ai fait d’autres expertises plus confidentielles mais beaucoup plus riches sur le plan de la clinique : un jeune schizophrène qui avait tué ses parents et commençait à les manger, un patient qui avait tué son père avant de le démembrer… Là, il y avait des éléments psychiatriques.

AJ : Il arrive souvent que les psychiatres désignés comme experts se contredisent…

Laurent Layet : Dans la plupart des cas, les experts psychiatres sont d’accord entre eux. Ce ne sont pas, comme certains semblent avoir tendance à le penser, des gens fantasques avec un entonnoir sur la tête ! Il est donc faux de dire qu’il y a autant d’avis qu’il y a de psychiatres. La maladie mentale est identifiable par des symptômes précis et les experts s’accordent en général sur le diagnostic. Il arrive cependant qu’ils divergent un peu sur les interprétations médico-légales. Sur le même trouble psychiatrique identifié, certains vont estimer que le mis en cause a un discernement aboli, d’autres que son discernement est seulement altéré. Et, comme dans toutes les spécialités médicales, il reste des situations sur lesquelles personne n’est d’accord. Les juridictions de jugement, notamment les cours d’assises, sont là pour trancher, car les experts ne donnent que des avis et finalement c’est la justice qui décide…

AJ : Mais votre livre donne aussi l’impression d’avis souvent cacophoniques…

Laurent Layet : Sans doute parce que j’ai voulu compiler des cas qui restent pour moi des énigmes. J’ai donc sélectionné, volontairement des situations qui m’ont laissé perplexe et qui nous ont fait éprouver les limites de notre science. Je raconte ainsi l’histoire de Monsieur D, un Marseillais pour lequel aucune réponse institutionnelle n’a été trouvée. Même les plus grands psychiatres n’arrivaient pas à contenir sa violence. Celle d’Andy, un jeune garçon de 16 ans qui, une nuit, a tué ses parents et ses deux frères sans aucun mobile apparent. Quinze ans plus tard, personne n’a les clés. Il est auteur des faits, a toujours dit qu’il était responsable mais comme le serait un conducteur qui aurait eu un accident de voiture. C’est lui qui conduisait et en même temps, il a tout perdu dans cet accident : ses parents, ses deux frères contre lesquels il n’avait aucun grief. Nous n’avons jamais compris, sur le plan médical, ce qui s’était passé. Aucun diagnostic n’a été posé. Deux cours d’assises successives se sont prononcées. Les jurés, voyant des experts patauger, ne les ont plus écoutés et se sont fiés à leur bon sens. Ils l’ont jugé irresponsable et l’ont dirigé vers l’hôpital et non vers la prison. La médecine, si elle n’a pas compris, a en revanche pu accompagner ce jeune homme. Je l’ai suivi pendant toutes ses années passées à l’unité pour malades difficiles et même après sa sortie. Il a passé le bac, obtenu un master. Aujourd’hui, il est ingénieur à l’INRA. C’est une histoire incroyable, une énigme, mais aussi une réussite. Il nous arrive en tant que médecin de devoir accompagner des situations que nous échouons à comprendre totalement. En médecine, il faut accepter qu’il demeure des zones d’ombre, des choses que l’on ignore encore.

AJ : Arrivez-vous, après 25 ans d’expérience, à comprendre le passage à l’acte ?

Laurent Layet : Pour en avoir analysé un nombre incalculable, je suis convaincu qu’il se construit pendant des années. Il intervient à un moment où l’individu n’est plus en capacité de penser. Et, comme il n’est plus en capacité de penser, il agit. Cela peut être un passage à l’acte autoagressif, comme des scarifications ou un suicide, ou hétéroagressif, comme des violences verbales ou physiques. On demande ensuite à l’individu pourquoi il a fait cela. Mais s’il avait été en capacité de l’expliquer, de le penser, au moment de l’acte, il ne l’aurait probablement pas fait. Le passage à l’acte vient en lieu et place de ce qu’il n’a pas été capable de dire ou de penser. Le psychiatre vient essayer de trouver les clés de ce qui s’est passé. On s’aperçoit en général que beaucoup de choses se sont jouées dans les semaines et mois précédents, qui se sont accumulés petit à petit. Dans la quasi-totalité des passages à l’acte, on trouve des signes au minimum antérieurs. Il y a, à un moment donné, plusieurs choses qui entrent en résonance : le sujet, son environnement et souvent les addictions comme facteur désinhibiteur, et au final ça explose. Mais de nombreux ingrédients sont là bien avant : des problématiques d’attachement, des vulnérabilités, des traumatismes, des séparations, des consommations de produits, des éléments médicaux. Je raconte par exemple dans mon livre l’histoire de Monsieur Zino qui, à 17 ans se fait humilier par un client dans le bar de son père. Dix-sept ans plus tard, jour pour jour, il retrouve cet homme et le tue…

AJ : Ce monsieur est étonnamment attaché à son crime…

Laurent Layet : Oui, il revendique ce passage à l’acte comme un acte de justice, empêche ses avocats de le défendre, menace les psychiatres qui envisageraient de le déclarer irresponsable. Il tient à la paternité de son geste. Répète tout au long de l’instruction que si on la lui enlève, il ne se sera plus fait justice. Il présentait des signes importants de dangerosité. Dans cette logique paranoïaque, il a finalement été condamné à 14 ans de prison et trouvait cela équilibré. Il tenait à aller au bout de sa peine, sans aménagement, sans permission, sans remise. Malheureusement, le système judiciaire est conçu de telle façon que si vous allez au bout d’une peine, la sortie de prison n’est pas encadrée. On appelle cela une sortie sèche. Il n’y a pas la possibilité de mettre en place des mesures complémentaires comme des soins pénalement ordonnés. Quatorze ans plus tard, il est sorti de prison dans le même état qu’il y était entré. Son fonctionnement paranoïaque n’avait pas changé. Il a retrouvé la trace d’une jeune femme qu’il avait connue adolescent. J’ai signalé sa dangerosité mais le système sanitaire ou pénal s’est retrouvé en incapacité de gérer ça.

AJ : Comment la société peut-elle prendre en charge de tels individus, dangereux, présentant des risques de récidive ? Mieux soigner, est-ce limiter le danger ?

Laurent Layet : Il faut terminer sur une note positive. La psychiatrie est une des spécialités qui a le plus progressé en 40 ans, que ce soit en termes de thérapeutiques médicamenteuses ou non médicamenteuses. Je suis très optimiste. Mais on connaît les fragilités de notre système de soin. La psychiatrie est le parent pauvre de la médecine. En plus, elle demande des moyens humains plus que techniques. On a opposé depuis longtemps d’un côté une psychiatrie biologique, basée sur les médicaments et de l’autre des courants comme la psychanalyse. Comme s’il y avait deux univers. C’est complètement faux et c’est particulier à la France. Aujourd’hui en France, pour soigner correctement un patient, on a besoin d’intégrer différentes théories et différents types de soins qui allient la psychothérapie et les médicaments.

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