« L’enjeu aujourd’hui est de maintenir, voire renforcer, la place des cabinets d’avocats d’affaires français dans l’écosystème des cabinets d’affaires de premier plan »

Publié le 11/02/2026

Diplômée de l’École normale supérieure de Cachan et d’HEC, Solène Delafond est aujourd’hui associée du cabinet Hoche Avocats, au sein duquel elle codirige le département de contentieux des affaires. Accessible et humble, elle a commencé sa carrière chez Darrois, l’un des plus prestigieux cabinets de droits des affaires, mais n’a pas hésité à bifurquer et à faire des choix de cœur, inattendus et audacieux. Elle est la dernière lauréate du prix du juriste HEC, décerné en décembre 2025. Rencontre.

Actu-Juridique : Que représente pour vous ce prix du juriste HEC ?

Solène Delafond : C’est évidemment une grande fierté, à deux titres. D’abord, parce que c’est un prix très sélectif, pour lequel il faut aller soutenir son projet devant un jury composé de professionnels passionné aux côtés de nominés qui ont tous des parcours impressionnants. Par ailleurs, être distinguée par la profession rassemblée derrière notre école commune, HEC, a du sens, celui de véhiculer et de transmettre une certaine idée de l’excellence. Dans mes choix de cabinets, dans la façon dont j’exerce, j’ai toujours essayé de mettre l’excellence au premier plan. Je suis reconnaissante et fière que le jury l’ait reconnu.

AJ : Qu’est-ce qui, dans votre parcours, a séduit le jury ?

Solène Delafond : Lors de l’entretien oral, les membres du jury ont été surpris par mes choix professionnels. Certains leur semblaient contradictoires avec mes ambitions. Je crois que le fait d’avoir défendu avec autant de vigueur le projet que je porte au sein de mon cabinet actuel les a marqués. J’ai notamment insisté sur l’idée que les cabinets d’avocats français, percutés par l’internationalisation croissante du métier et l’essor de l’intelligence artificielle, avaient peut-être plus besoin aujourd’hui de managers disposant des outils clés de la « boîte à outils » d’HEC, prêts à prendre des risques, de la capacité de ses anciens élèves à être visionnaires, et à emmener leurs équipes sans se laisser freiner par les obstacles qui se trouvent sur leur route. Je crois que l’énergie déployée lorsque je leur ai présenté ce projet auquel je crois pour tracer l’avenir d’un cabinet d’affaires français indépendant comme le nôtre était communicative et a su les embarquer au moins un instant.

AJ : Comment avez-vous trouvé votre voie ?

Solène Delafond : J’ai d’abord fait l’ENS de Cachan en sciences sociales avec le projet de devenir professeur d’économie. En sortant de classe prépa, j’ai eu la possibilité d’intégrer l’ENS et HEC. J’ai accepté les deux écoles que j’ai démarrées en parallèle avec l’idée de marier formations académiques et pratiques. En deuxième année, j’ai eu un coup de foudre pour le droit. Le prof nous avait posé un cas pratique dont je me souviens encore : une collision entre deux navires, dont l’un transportait une cargaison de nickel. Il nous avait laissés, sans code, détricoter des questions de procédure invraisemblables. Cela m’a fascinée. Ce jour-là, j’ai trouvé ma voie et j’ai su que je ferai du contentieux des affaires. Le droit offre la possibilité de mettre une expertise technique, qui me fascine intellectuellement, au service de personnes, les clients. C’est une matière qui allie une activité stimulante intellectuellement à une autre qui a du sens humainement. C’est pour moi la combinaison parfaite. Le fondement de notre métier, c’est le partage. On le fait pour nos clients et on l’exerce dans une synergie avec les magistrats, collaborateurs. Cette dimension collective me plaît énormément.

AJ : Comment vous êtes-vous formée en droit ?

Solène Delafond : Beaucoup d’élèves d’HEC font du droit en plus de leur cursus. Moi, je faisais déjà deux écoles et je ne pouvais pas rajouter une fac de droit. J’ai compensé cette lacune comme j’ai pu. J’ai passé une licence 2 par correspondance avec Paris 1, qui couvrait les grandes matières : droit des obligations, droit pénal, droit administratif. Ensuite, j’ai fait la majeure juridique à HEC. Cela m’a permis d’avoir un master en droit des affaires et fiscalité, un double diplôme délivré par HEC et Paris 1. J’ai poursuivi ma formation en stage auprès d’avocats aux Conseils qui intervenaient devant la Cour de cassation. L’associée a consacré un temps infiniment précieux à me former. Il m’arrive encore d’avoir des flottements sur certains points juridiques techniques. Mais ce n’est pas grave : je sais démontrer, et c’est là l’essentiel. Le droit, ce sont des maths. Il faut identifier des concepts, les localiser et les qualifier pour qu’en découle l’application de la règle et en tirer les conclusions qui s’imposent dans un contexte circonstancié.

AJ : Que vous ont apporté l’enseignement et la culture HEC ?

Solène Delafond : Je suis fille d’agriculteurs, j’ai grandi dans un petit village en Indre-et-Loire. Étudiante, je manquais d’un certain vernis social. HEC nous permet de rentrer dans le monde des affaires et d’oser nous présenter sans avoir peur de ce qu’on est. Cela n’a pas de prix. Ensuite, l’école nous apprend à travailler en collectif. C’est une soft skill très précieuse. On nous entraîne très vite à prendre des initiatives et des risques. L’idée n’est pas juste d’être excellent mais d’arriver à délivrer un produit excellent en tenant compte des freins, des ralentissements qu’implique le travail en équipe, qui nécessite du temps pour convaincre ses partenaires et se coordonner. On fait beaucoup cela à HEC. Troisième chose : les notions de comptabilité, de finance et d’économie me permettent d’être suffisamment à l’aise pour discuter avec les clients et en particulier les directeurs administratifs et financiers. HEC nous plonge dans un bain pratique similaire à celui dans lequel on est immergé comme avocat. Si on veut être parmi les meilleurs, on ne doit rien saboter de la rigueur du raisonnement. Sauf qu’on n’a pas toujours le temps, on a un budget à tenir et on fait avec les ressources dont on dispose. On est toujours dans ce balancier entre la qualité du raisonnement intellectuel et les besoins du client. En ce sens, notre métier ressemble beaucoup à ce qu’on a appris à HEC.

AJ : Quels ont été vos premiers pas dans le métier ?

Solène Delafond : J’ai fait mon stage final chez Darrois, cabinet français de premier plan. En cherchant ma première collaboration, j’ai eu un coup de cœur pour une nouvelle équipe qui créait le cabinet de droit des affaires Rossi Bordes. Certains ont considéré que je prenais un risque en quittant l’establishment pour une quasi start-up, certes très « haute couture ». C’était audacieux mais j’étais sûre de mon choix. Je l’ai fait pour deux raisons. Premièrement, je savais qu’aux côtés des deux fondateurs, sans renoncer à l’exigence d’excellence, je verrais plus facilement toutes les facettes du métier pour pouvoir moi aussi créer ou diriger un jour mon cabinet : les rendez-vous clients, la manière de rentrer un dossier, le management sur les questions au quotidien, la gestion de la croissance d’un cabinet. Pour ne pas décrocher en termes de rémunération par rapport à mes camarades, j’ai commencé à développer en plus une clientèle personnelle. Je voulais combler l’écart de rémunération pour garder ma liberté. Le cabinet Rossi Bordes a tenu toutes ses promesses et même bien plus, j’ai eu la chance d’en repartir avec le meilleur des bagages. Au bout de 4 ans pour rouvrir mon horizon à d’autres méthodes et pratiques, j’ai eu l’opportunité de retourner chez Darrois. La formation était excellente, les dossiers stimulants et les associés impressionnants mais je n’ai jamais cessé de développer ma clientèle personnelle En 2021, je me suis sentie prête pour m’installer à mon compte, projet que je nourrissais de longue date. Je me suis installée seule après 8 ans de collaboration. Cela s’est très bien passé. J’avais une collaboratrice, de beaux dossiers. Mais je n’avais pas réalisé à quel point j’ai besoin de collectif, et à quel point, étonnamment, j’aime les réunions pour décider de choses petites et grandes. Au bout de 18 mois, en septembre 2022, j’ai rejoint le cabinet Hoche.

AJ : Pourquoi avez-vous rejoint le cabinet Hoche ?

Solène Delafond : Il m’offrait tout ce que je recherche dans un cabinet : un beau positionnement sur le marché, une structure pluridisciplinaire dont la dynamique est impulsée par l’équipe transactionnelle. L’intérêt intellectuel en contentieux des affaires se situe en amont ou en aval du transactionnel. Cela recouvre tout ce qui se passe mal ou risque de mal se passer à la suite de cessions ou de fusions acquisitions, par exemple. J’ai besoin d’être dans un cabinet où le département transactionnel est fort et a de beaux dossiers à enjeux. Cela crée des synergies intellectuelles. Hoche est un cabinet français, avec une agilité dans son fonctionnement et un profond respect de la confraternité et de la déontologie. Ces valeurs sont pour moi essentielles à l’exercice de notre activité. Quand j’ai rejoint ce cabinet, il amorçait sa transition et il venait de recruter une équipe de jeunes associés. Il y avait un projet à défendre et à mettre en œuvre qui me semblait très intéressant. Je conseille différents types de clients : des ETI, quelques sociétés de conseils, des sociétés industrielles dans tous les secteurs – agroalimentaire, immobilier, des fonds d’investissement -, des dirigeants, quelques start-up. Je m’occupe de contentieux haut de bilan, post-acquisition et de crises de gouvernance. Ces contentieux sont complexes, soit parce qu’ils recouvrent une dimension technique, soit parce qu’ils se jouent entre plusieurs pays ou barreaux, ou ont des ramifications dans plusieurs matières juridiques, avec des impacts qui vont au-delà du juridique.

AJ : Quels sont les challenges pour les cabinets comme celui dans lequel vous exercez ?

Solène Delafond : Ces cabinets français créés il y a une trentaine d’années, dont la dynamique est encore beaucoup impulsée par les fondateurs très impliqués, font face à la nécessité d’organiser pour l’avenir une transition, d’adapter le modèle économique aux bouleversements géopolitiques et technologiques. Nos cabinets français doivent trouver leur place dans un univers qui s’internationalise. Enfin, ils doivent s’emparer de l’IA qui va changer leur modèle économique, impacter la formation des jeunes et la prochaine pyramide des âges dans nos cabinets. Il va falloir garder des talents et continuer à bien les former pour assurer la continuité.

AJ : L’IA a-t-elle déjà changé votre travail ?

Solène Delafond : Soyons honnêtes, sur des tâches répétitives ou des dossiers moins stratégiques, ayant peu de valeur ajoutée ou d’intérêt intellectuel, l’IA joue son rôle à fond et permet de gagner du temps. Aujourd’hui, quand je demande à l’IA de faire un compte rendu d’audience par mail en anglais, je n’ai quasiment rien à revoir. Cela implique de bien prompter l’IA pour que son raisonnement soit correct. Finalement, on se comporte avec l’IA comme avec un stagiaire. Pour le mettre sur les bons rails, il faut avoir bien compris le dossier. L’usage de l’IA va sans doute changer les pratiques. Avoir une belle plume en contentieux est une qualité recherchée. De la forme découle le sens, qui émerge plus facilement si c’est bien construit. Peut-être que cette qualité-là sera moins prisée, que les écrits seront plus similaires. Je pense en revanche qu’on ne sacrifiera jamais le raisonnement juridique.

Plan