Lutte contre la délinquance : l’avocat et le braqueur

Publié le 03/04/2024

Excelsior

Samy Zarouri est avocat, spécialiste en droit immobilier. Enfant de la cité, il a grandi à Ivry-sur-Seine (94) et se destinait à une carrière dans le football avant une blessure. Depuis dix ans, il s’engage auprès des jeunes de son quartier avec l’association d’aide aux devoirs Excelsior, qu’il a co-fondée. Il y a quelques semaines, il organisait une rencontre entre les jeunes de sa ville et l’ancien braqueur Oumar Cissoko, dit Youv.

Maison de quartier de Moumousseau, à Ivry-sur-Seine. La salle est comble, les manteaux chauds encore sur les épaules des adolescents présents. Ça discute, quelques téléphones sont sortis. Une fête se prépare ? Non, ce soir, un invité très particulier est convié : Oumar Cissoko. Ancien braqueur, 24 ans derrière les barreaux, aujourd’hui repenti. Il a été invité par un avocat tout aussi particulier, originaire de la ville, Samy Zarouri. Il y a dix ans, ce spécialiste en droit immobilier créait une association d’aide aux devoirs, Excelsior. Ici, tout le monde le connaît, à l’instar de Jawed, 18 ans. « On faisait les devoirs avec le président d’Excelsior, un grand Monsieur. » Le grand monsieur d’un peu plus de trente ans en a fait du chemin (voir son portrait : https://www.actu-juridique.fr/professions/samy-zarouri-le-point-commun-entre-le-football-et-la-profession-davocat-cest-le-gout-de-leffort/), depuis les quartiers difficiles de cette ville du Val-de-Marne jusqu’au barreau de Paris.

Lorsque Samy Zarouri prend la parole pour introduire cette rencontre sur « la délinquance, le grand banditisme et la détention », il rappelle le constat qui a abouti à la création de son association. « Tous les jeunes de ma génération ont un casier judiciaire ou sont tombés dans la délinquance. On a vu des amis nous quitter ou avoir des troubles psychiatriques. On assiste au désastre de nos potes, nos frères, nos sœurs parfois ». À 20 ans, il a voulu aider les jeunes sur le chemin de la réussite. Car dans les quartiers populaires, il peut exister un certain discours sur la délinquance qui, sinon glorifie, fait rêver les jeunes, reconnaît-il. « Quand j’étais en 5e, en salle de permanence de mon collège, j’entendais des amis à moi dire « moi je veux braquer des banques ». Certes, il y avait un peu de provoc, mais en échec scolaire et en situation de primo-délinquance, ils en prenaient le chemin », nous confie-t-il. Pour Kaïna, 17 ans, présente ce soir, cette rencontre a justement pour but de « sensibiliser à la violence », de « favoriser les échanges avec nous ».

Le braqueur et l’avocat

« J’ai découvert Oumar Cissoko il y a quelques années, alors qu’il était encore en détention en centrale, quand il montrait ce qu’était la réalité de la prison sur les réseaux sociaux », explique l’avocat. Contacté, l’ancien braqueur, qui a entrepris un tour de France de la prévention une fois libre, accepte de participer. Il revient sans tabou sur son parcours, la course à l’adrénaline dans laquelle il s’est engouffré, le moment où il a perdu pied. Mais « je ne suis pas venu pour vous faire la morale », précise-t-il d’emblée. Il explique seulement vouloir « éviter d’autres Youv », face à des « jeunes fascinés par le crime ». « Je vois les mêmes renois, les mêmes reubeus, la même entraide, la même famille ». Les codes des jeunes de 2024, c’étaient aussi les siens. Flash-back.

Oumar Cissoko naît en Mauritanie et arrive très jeune, par le regroupement familial, dans la « jungle urbaine ghettoïsée » de Mantes-la-Jolie. En 1991, il est profondément marqué par les émeutes meurtrières du Val-Fourré, au cours desquelles une policière et un jeune sont tués, deux semaines après la mort d’un autre jeune en garde à vue. Dès lors, il se souvient de ses 12 à 15 ans, d’un quotidien « assiégé par la police ». Plusieurs événements le marquent également : le racisme vécu à la CAF par sa mère, taxée de profiteuse du système, son exclusion du collège après un stage professionnel où il est accusé d’avoir volé dans les vestiaires, à tort. « J’étais fier de mon stage, mais même quand je voulais bien faire les choses, ça ne marchait pas ». Il perd pied : il vole sa première voiture, se fait prendre, est emprisonné. C’est le début de la fin. « J’étais un petit turbulent, mais ça ne méritait pas d’aller en prison ». Entre quatre murs, c’est une école du crime qu’il découvre. Quand il en sort, avec son « carnet d’adresses de malade », il réussit à se procurer une arme. Il change de stature dans la cité, ne révèle rien des souvenirs traumatisants de l’enfermement, mais veut vendre du rêve. « On braquait une banque, on ressortait avec 30 000 euros, une somme que mon père n’avait jamais vue », partage-t-il. En 2003, il prend 30 ans pour des braquages et des vols à main armée. « On ne se voit pas basculer dans le grand banditisme », confie-t-il, happé par une addiction délétère.

Aujourd’hui, il réalise avoir « engrainé trop de gens. J’essaie d’inverser la tendance ». Il dit aussi être dans l’impossibilité de « faire le deuil de ses parents » : il n’a pas obtenu de permission pour voir une dernière fois sa mère avant qu’elle meure. « Cette vie-là, t’es pas heureux, t’as pas d’enfants. Tu peux pas en profiter, donner à tes parents. C’est une vie éclatée », résume Youv. Même le million d’euros, il n’en a pas vu la couleur. « Ça a permis de payer mes avocats pendant 20 ans ! » Quand il sort de prison, il est orphelin, ne connaît pas ses frères et sœurs, n’avait jamais payé des impôts ou même utilisé une carte bleue. Une vie entière à reconstruire, grâce à la force que lui donnent ses trois enfants et le travail associatif qu’il mène sur le terrain. Son projet ? Créer des permanences la nuit, car « c’est la nuit que se produisent les drames, les violences dans les cités », bien après la fermeture des maisons de quartiers et associations.

« La rue ne glorifie pas celui qui fait des études »

Youv l’affirme : le crime n’apporte rien et « la rue ne glorifie pas celui qui fait des études ». Mais il y a de l’espoir : « à l’époque, nous n’avions aucun modèle. Mais toi, lance-t-il à la salle, tu peux devenir avocat. Y a des footeux, des frères qui montent des assos. On n’avait pas internet, de réseaux sociaux. Mais vous, vous n’avez plus d’excuses ». Les choses changent doucement. Samy Zamouri « remarque que les jeunes ont besoin de nouveaux modèles » qui déconstruisent la mythologie de la délinquance. Ces changements positifs, il les attribue « à la logique du temps » : « nos aïeux venaient de l’étranger, mais nous en sommes à la 3e génération, et nous sommes pleinement Français. Eux ont parfois mis du temps à s’intégrer économiquement et socialement, mais parmi nous, de plus en plus de gens réussissent », analyse l’avocat. Et le travail de fond mené par les acteurs associatifs commence à se faire sentir. C’est l’essence même d’Excelsior que de participer à proposer « un autre discours, eu égard à la délinquance, à la réussite, à l’identité banlieusarde », résume encore l’avocat. Ce ton, cette proximité, c’est d’ailleurs son secret. « Il est important de désacraliser la réussite. Je viens du même milieu que ces jeunes. Je me mets à leur niveau car je viens du même endroit. Je peux intégrer leur discours, ils parlent assez librement, ça les rassure. Eux, c’est moi ». Et son image d’avocat ? « Je n’ai jamais ressenti de méfiance par rapport au fait d’être avocat. Ils sont respectueux. Et quand ils disent que les avocats sont là pour les défendre mais aussi pour prendre leur argent, c’est toujours sur le ton de la rigolade !, affirme-t-il. Un médecin ou un journaliste, du moment qu’il arrive sans condescendance, sera aussi accueilli à bras ouverts ».

Ce soir, le défi est rempli. « J’ai réussi à les faire tenir deux heures sur une chaise !, s’enthousiasme-t-il. C’est qu’ils étaient complètement dans le truc ». Lui qui tenait à montrer que la délinquance, « ce n’est pas un film », a réussi à faire passer son message. « Avec ce premier sujet sur la délinquance, on voulait mettre les pieds dans le plat ». D’autres rencontres sont à venir. Il envisage une thématique sur les rixes, autre sujet très sensible, mais aussi des thèmes plus généraux comme l’écologie, peu abordée dans les quartiers populaires. Finalement, tout est affaire de représentations, de mettre en lumière « d’autres modèles, des gens qui ont le même parcours qu’eux, les mêmes difficultés, qui sécurisent les leurs, vivent sereinement. Et arrivent à être heureux ».

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