La Justice sous pression en Amérique latine

Publié le 12/05/2026 à 9h00

Violences physiques, menaces, campagnes de discrédit et même assassinat, la situation des magistrats se dégrade gravement dans plusieurs États d’Amérique latine. Les instances internationales sonnent l’alerte. Par Natacha Aubeneau. 

La Justice sous pression en Amérique latine
Statue de la Justice à Mexico, capitale du Mexique (Photo : ©AdobeStock/Diegograndi)

L’Amérique latine traverse aujourd’hui une crise profonde de l’État de droit. Dans de nombreux pays de la région, les magistrats font face à des pressions croissantes : violences physiques, menaces du crime organisé, campagnes de discrédit, ingérences politiques et poursuites disciplinaires voire pénales abusives, exil ou assassinats. Si les formes de ces menaces varient selon les États, elles convergent vers un même danger : l’affaiblissement de l’indépendance judiciaire, pilier central de toute démocratie.

Au Mexique, au Costa Rica, au Guatemala, en Colombie, Équateur, Venezuela, Bolivie, etc., la menace, d’abord principalement liée au narcotrafic et au crime organisé, a évolué vers de nouvelles formes de pressions plus institutionnelles et politiques dans un contexte de lutte anticorruption. Les atteintes à l’indépendance du pouvoir judiciaire se multiplient. Les magistrats chargés d’affaires sensibles — corruption, blanchiment, trafic de drogue — deviennent des cibles directes. Les intimidations, les menaces de mort et parfois les assassinats visent à empêcher les poursuites ou à influencer les décisions judiciaires.

Les juges anticorruption sous pression

Dans les pays où des procès visent des responsables politiques de haut rang, les critiques contre les magistrats, alternativement qualifiés de serviles ou corrompus, s’accompagnent de pressions, menaces de destitution, projets de réformes institutionnelles. Le débat politique se polarise et se concentre sur la critique des contre-pouvoirs, presse et justice en première ligne.

En Argentine, les intimidations contre les magistrats se multiplient ainsi que les menaces d’emprisonnement du fait de décisions juridictionnelles. De la gauche péroniste à la droite de Javier Milei, les gouvernements mènent une lutte politique convergente contre la justice. Les organisations internationales ont dénoncé la criminalisation de l’activité juridictionnelle, qui participe ainsi à une volonté d’intimidation et de persécutions des magistrats argentins.

Au Costa Rica, fin 2024, le président de la République s’attaquait aux magistrats de la Cour suprême qui avaient voté la levée de son immunité sur fond d’accusations de corruption.

Au Guatemala, des organisations internationales dénoncent depuis plusieurs années une véritable « criminalisation » des juges et procureurs engagés dans la lutte anticorruption. Des magistrats ont été poursuivis, emprisonnés (comme l’ancienne procureure Virginia Laparra) ou contraints à l’exil. Selon plusieurs observateurs, la justice y est progressivement devenue un instrument de contrôle politique plutôt qu’un contre-pouvoir (lire ici une résolution de l’UIM de septembre 2022).

Au Pérou, les crises politiques successives, les scandales de corruption et les conflits permanents entre institutions ont placé le pouvoir judiciaire au centre de la confrontation politique. Les juges y subissent de fortes pressions médiatiques et institutionnelles, tandis que les affaires impliquant d’anciens présidents ou des responsables politiques ont accentué la polarisation autour des tribunaux.

Le Groupe ibéro-américain de l’UIM a adopté le 26 avril 2026 une résolution concernant le Pérou (à lire ici), pour dénoncer la manière dont le Conseil national de la justice péruvien a conduit la procédure d’évaluation du juge Oswaldo Ordóñez Alcántara, président de l’Association nationale des magistrats du Pérou. L’organisation s’inquiète des questions posées à ce magistrat au sujet de sa participation à une audience devant la Commission interaméricaine des droits de l’homme. Dans cette résolution du 26 avril 2026, l’UIM rappelle que les juges conservent leur liberté d’expression et leur droit de participer à des forums internationaux. Elle demande au Pérou de garantir des procédures d’évaluation strictement techniques, impartiales et exemptes de toute pression politique ou disciplinaire déguisée. L’organisation estime qu’une telle démarche peut être perçue comme une forme de représailles ou d’intimidation contre un magistrat engagé dans les mécanismes internationaux de protection des droits humains et que ce type de pratiques crée un « effet dissuasif » susceptible d’encourager l’autocensure des magistrats et d’affaiblir durablement l’indépendance judiciaire.

Un juge assassiné en Bolivie

La Bolivie est aujourd’hui l’un des cas les plus alarmants. L’assassinat récent, le 1er mai 2026, du magistrat Víctor Hugo Claure, membre de la plus haute juridiction agro-environnementale, qui traite d’affaires sensibles dans un pays où les enjeux fonciers, agricoles et liés aux ressources naturelles sont au cœur de conflits aux enjeux déterminants, a provoqué une vive émotion dans la communauté judiciaire internationale. Pour de nombreuses organisations, ce meurtre ne constitue pas un simple fait divers, mais une attaque directe contre l’indépendance judiciaire et l’État de droit. Le Groupe ibéro-américain de l’UIM a adopté le 2 mai 2026 une résolution particulièrement ferme sur cette affaire (à lire ici), affirmant que l’assassinat d’un magistrat « envoie un message d’intimidation à l’ensemble du pouvoir judiciaire » et dénonçant l’absence de mesures suffisantes pour protéger les juges boliviens. Elle demande notamment une enquête indépendante, la protection des magistrats et la fin des pratiques susceptibles de fragiliser leur sécurité ou leur indépendance. Cette résolution intervient dans un contexte déjà tendu en Bolivie. Plusieurs organisations judiciaires régionales ont récemment alerté sur les « attaques systématiques » visant certains magistrats et sur les risques pesant sur leur sécurité physique et institutionnelle. Après l’assassinat du juge Claure, les plus hautes autorités judiciaires boliviennes ont même sollicité l’appui de l’ONU et de l’Union européenne afin de renforcer la protection des magistrats et de garantir l’indépendance du système judiciaire.

Contrôler les nominations des juges, une autre forme d’ingérence politique

Au Mexique, une réforme constitutionnelle prévoit désormais l’élection des magistrats. Dans une résolution publiée le 27 août 2024, l’Union internationale des magistrats alertait sur cette réforme dont le but apparaissait clair : remplacer une carrière judiciaire technique par un processus électoral donnant au pouvoir politique un droit de regard sur l’activité des magistrats. Présentée comme l’expression même de la justice du peuple, cette réforme préfigure au contraire une politisation de la magistrature, une atteinte à son indépendance et l’affaiblissement des moyens de lutte contre les cartels de la drogue.

Alors que la Bolivie a adopté un système identique, dans un contexte de procès impliquant des responsables politiques, l’UIM craint un effet boule de neige dans la région sud-américaine, le président colombien réfléchissant à son tour à une réforme similaire.

Au Chili, la situation est similaire. L’UIM a dénoncé, dans une  résolution votée en octobre 2025, une réforme du système de nomination des juges révélant une ingérance du pouvoir politique, l’utilisation de poursuites pénales contre des magistrats pour leurs décisions de justice, ainsi que les menaces et campagnes d’intimidation visant des membres du pouvoir judiciaire, des pratiques qui fragilisent la séparation des pouvoirs, affaiblissent l’État de droit et risquent de compromettre la confiance du public dans la justice.

Conclusion

Les deux résolutions récentes adoptées par l’UIM sur la Bolivie et le Pérou illustrent parfaitement les deux grandes menaces qui pèsent aujourd’hui sur la justice en Amérique latine : d’un côté la violence physique et criminelle, de l’autre les pressions politiques et institutionnelles. Dans les deux cas, le résultat est similaire : les juges travaillent dans un climat de peur, de vulnérabilité et de méfiance permanente.

Les organisations internationales de magistrats rappellent régulièrement que l’indépendance judiciaire n’est pas un privilège corporatiste réservé aux juges. Elle constitue avant tout une garantie pour les citoyens. Sans des magistrats libres de toute pression et intimidation, il devient impossible de protéger efficacement les droits fondamentaux, de lutter contre la corruption ou d’assurer des procès équitables.

Face à ces dérives, les appels se multiplient en faveur d’une protection renforcée des magistrats, d’une limitation des ingérences politiques et d’un soutien accru des institutions internationales. Car au-delà du sort individuel des magistrats menacés, c’est l’équilibre démocratique et l’avenir même de l’État de droit qui sont aujourd’hui en jeu dans une partie importante de l’Amérique latine.

 

L’Union syndicale des magistrats (USM) est membre fondateur de l’Union internationale des magistrats (IAJ-UIM), créée en 1953, qui réunit 94 associations nationales de magistrats sur les cinq continents, réparties en quatre groupes régionaux – européen (AEM) avec 44 membres, africain (AG), ibéro-américain (IBA), asiatique, nord-américain et océanien (ANAO). L’UIM a pour mission principale de « sauvegarder l’indépendance du pouvoir judiciaire, condition essentielle de la fonction juridictionnelle et garantie des droits et libertés humains ». L’UIM dispose du statut d’observateur auprès de l’ONU et du Conseil de l’Europe, et entretient des liens privilégiés avec la rapporteure spéciale des Nations Unies pour l’indépendance des juges et des avocats.Visitez le site de l’UIM-IAJ ici.

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