Le Conseil supérieur de la magistrature révoque le juge Hakim Karki

Publié le 17/10/2025 à 8h33

Épilogue de l’affaire Hakim Karki, du nom de ce juge d’instruction mis en examen pour viol en 2014, à Mayotte. Définitivement condamné à dix ans de réclusion en janvier 2025, ayant par ailleurs gravement manqué à ses devoirs, il avait comparu en septembre devant le Conseil supérieur de la magistrature (CSM). La formation disciplinaire a prononcé hier sa révocation.

Magistrats assis en rang lors d'une rentrée solennelle
Photo : ©P. Cluzeau

Hakim Karki, ancien magistrat instructeur au tribunal de Mamoudzou, la capitale de Mayotte, n’exercera plus au sein de l’institution judiciaire. Les membres du conseil disciplinaire du CSM ont rendu leur délibéré après sa comparution le 11 septembre. Laquelle avait tourné court, M. Karki ayant choisi de fuir les débats, préférant réintégrer sa cellule ; de ce fait, il n’avait pas pu être entendu en dernier. Cela n’aurait de toute façon pas influé sur la décision des neuf membres, siégeant avec le président Pascal Chauvin, tant les griefs étaient nombreux.

À Hakim Karki, âgé de 42 ans au moment de sa mise en examen pour viol d’une professeure de philosophie, survenu le 7 juillet 2014 à Mamoudzou, il était au premier chef reproché la matérialité du crime examiné par deux cours d’assises. Condamné à huit ans de détention le 16 décembre 2022 à Paris, sa peine avait été alourdie en appel, le 4 avril 2024 à Créteil. Contre la sanction portée à dix ans, le magistrat provisoirement suspendu avait formé un pourvoi en cassation, rejeté ce 25 janvier. Ceci explique pourquoi le CSM a statué onze ans après l’infraction : il fallait que soient épuisés les recours.

Un juge atypique, frondeur et volontiers complotiste

La formation disciplinaire devait aussi étudier moult entorses aux « plus élémentaires devoirs de son état de magistrat », précise le CSM, en matière de légalité, de loyauté, de délicatesse, de prudence, de discrétion, et pour avoir « porté atteinte à l’image d’indépendance, d’impartialité, de probité de l’institution judiciaire ». Car Hakim Karki, juge atypique et frondeur, avait maintes fois suscité le courroux de sa hiérarchie et du parquet de la juridiction du département d’outre-mer.

Daté du 9 juillet 2014, l’acte de saisine du CSM faisait état « d’obstruction délibérée » au fonctionnement du tribunal, du « refus de communiquer » ses dossiers, faits antérieurs à sa mise en cause par l’enseignante victime. Lui étaient aussi imputés « des propos discourtois, insolents, offensants » à l’égard de juges du siège, des « fuites » dans la presse sur des affaires à l’instruction, « des relations de proximité critiquable avec un journaliste », une attitude hostile envers ses pairs. Laquelle, selon le CSM, se traduisait par « l’agressivité et le dénigrement, non exempt d’une certaine forme de menace » envers des collègues, « évoquant l’existence de “dossiers”, le cas échéant destinés à nuire, menace mise à exécution au moins une fois ».

Parmi les autres motifs de saisine du CSM, figuraient ses dérapages envers la gendarmerie, l’administration pénitentiaire, la Protection de la jeunesse, des justiciables. Le juge Karki révélait « devant des tiers le contenu de ses dossiers », tenant « des propos désobligeants et insultants ». Il entretenait « des relations de proximité » avec un acteur économique de Mayotte, se plaçant « en position d’obligé », notamment pour « l’octroi de logements » et, « bénéficiant de privilèges », il lui était devenu « redevable ». Enfin, il lui était fait grief de relations « exclusives » avec un interprète, « au risque de contestation par les justiciables de l’impartialité apparente de celui-ci ».

Hakim Karki a contesté toutes les accusations, arguant d’un « complot ». Il a systématiquement nié le viol de la professeure.

Des relations sexuelles violentes, qu’il assure « consenties »

 Dans un contexte de vives hostilités au sein du tribunal, cette affaire éclate en juillet 2014 à Mamoudzou, sur Grande-Terre. Treize jours auparavant, Le Point a révélé le climat délétère au tribunal, « l’existence d’une véritable pathologie de service ». La note d’évaluations du juge est publiée ; elle est catastrophique. Accusé d’avoir entaché l’image de la justice à Mayotte, il ne présente « aucune des qualités de rigueur, de discrétion, d’humanité attendues d’un magistrat ». Ses relations avec ses collègues sont claniques ou conflictuelles, il fait montre « d’animosité » envers ses supérieurs et de « volonté d’en découdre ». Lui se dit « harcelé », sujet à déstabilisation.

Alors que le grand déballage s’étale dans la presse, il va se détendre au bar Le Caribou dans la soirée du 1er juillet 2014. Il y rencontre la professeure, une trentenaire qu’il finit par raccompagner. Dans sa voiture, il lui impose une fellation. « Violente », dira-t-elle. Néanmoins, elle accepte de le suivre chez lui. Dans l’appartement, Sophie est soumise à trois rapports sexuels. Elle subit des gifles, des menaces et des actes forcés pendant trois heures. Il assure qu’elle lui « a sauté dessus », que la relation était certes violente mais « consentie ». La plaignante, elle, n’a jamais changé de version : elle a été agressée. Sa plainte est déposée le 5 juillet, Hakim Karki est mis en examen et incarcéré sur l’île de La Réunion le 7 ; le procureur de Mayotte s’est dessaisi. Après trois nuits en cellule, il est libéré, placé sous contrôle judiciaire et assigné à résidence.

Le 17 juillet, l’instruction est dépaysée à Paris sur décision de la Cour de cassation. Le 18, M. Karki est temporairement suspendu de ses fonctions par le CSM. À compter de cette date, il va protester de son innocence, crier au complot et attaquer tous azimuts.

Il accuse un cimentier et des gendarmes impliqués dans une overdose

 Le magistrat est persuadé d’être la cible de deux cabales, auxquelles aurait implicitement pris part l’enseignante – allégation dénuée de fondement, ont statué les cours d’assises. La première intrigue aurait été fomentée par un cimentier soupçonné d’avoir stocké dans l’île des matériaux contaminé au chrome VI, dangereux pour les ouvriers. Il a mis en examen l’entreprise et deux cadres qui le voueraient aux gémonies. Une assertion gratuite.

Mais c’est un second dossier « sensible » qui aurait, selon lui, accentué ses problèmes. Il s’agit de « l’affaire Roukia », du nom de l’adolescente morte par overdose sur une plage de Mayotte le 15 janvier 2011. La lycéenne de 18 ans a succombé à une prise d’héroïne frelatée. Chargé de l’information judiciaire, Hakim Karki remonte la piste des fournisseurs. Il s’agit de deux « indics » de gendarmes et policiers du GIR, le Groupement d’intervention régional qui lutte contre les clandestins et trafics de stupéfiants. Ces deux « tontons » affirment que le GIR a analysé la drogue puis la leur a rendue pour piéger un passeur. Mais Roukia l’a consommée. Hakim Karki met en examen des gendarmes et un policier. Ils lui ont déclaré la guerre, pense-t-il, et se vengent en le piégeant. Aucune preuve n’a accrédité sa thèse.

Deux enquêteurs ont été condamnés en 2016 ; les autres ont été relaxés en 2021.

L’obstination de M. Karki, les tentatives de dessaisissement déjoués et les pressions qu’il dit subir, le font apparaître comme « un chevalier blanc » dans la presse acquise à sa cause. Un homme seul contre tous, se dressant contre « la justice coloniale », ainsi qu’il la qualifie trop bruyamment : cette fois, l’institution voit rouge et Hakim Karki entame sa saison en enfer. En 2022 et 2024, il est condamné et incarcéré. Il est toujours détenu à Château-Thierry (Aisne).

C’est principalement le crime de l’ancien juge qui a justifié sa révocation. « De tels faits, d’une particulière gravité, constituent des manquements à l’honneur et sont incompatibles avec l’exigence de dignité qui incombe à tout magistrat », écrit le CSM. « Ils portent une profonde atteinte à la confiance et au respect que la fonction doit inspirer. » À l’audience du 11 septembre, M. Karki avait invoqué « une procédure partiale ». La ligne de défense adoptée au cours de ses onze ans de combat, et qui n’a pas résisté à l’examen des « témoignages défavorables » et des motivations des cours d’assises.

 

 

 

Plan