Pierre Tarrade : « Nous sommes dépositaires d’un patrimoine »

Publié le 16/07/2025
Pierre Tarrade : « Nous sommes dépositaires d’un patrimoine »
Chambre des notaires de Paris/Atelier Senzu

Après deux ans de travaux, le siège de la Chambre des notaires de Paris, place du Châtelet, a rouvert ses portes le 8 avril dernier. Quatre mois plus tard, alors que l’activité y a repris, le président de la Chambre des notaires de Paris, Pierre Tarrade, a répondu à nos questions. Travaux matériels comme en interne pour mieux penser la profession à l’avenir, discussions sur les opportunités et les difficultés actuelles, une chose est sûre : les notaires de Paris revendiquent plus que jamais leur place en plein cœur de la cité. Rencontre.

Actu-Juridique : Depuis deux ans, des travaux de taille ont été menés à l’hôtel du Châtelet. Vous avez déclaré que leur but était de réconcilier l’élégance haussmannienne et les exigences notariales d’aujourd’hui. Que cela signifie-t-il ?

Pierre Tarrade : Il est évident que quand on a la chance de posséder un bâtiment comme celui-ci, qui puise son histoire dans les siècles précédents, c’est un très bel élément de métaphore pour parler de notre profession. Nous possédons un bâtiment patrimonial, construit entre 1855 et 1856, qui comporte par exemple de superbes salons Napoléon III qui ont retrouvé leur splendeur après les travaux de restauration. Il est bon de rappeler que nous sommes là depuis longtemps – les notaires sont installés au Châtelet depuis 1270. Nous voulons envoyer un message d’ancienneté, de profond enracinement dans la vie de la cité. Nous sommes dépositaires de ce patrimoine, que l’on se transmet de notaires en notaires, symboliquement et juridiquement, puisque les propriétaires de l’hôtel de la compagnie, ce sont les notaires eux-mêmes. Pour des notaires qui accompagnent et veillent à la bonne transmission des patrimoines, il serait fâcheux qu’ils n’en fassent pas de même ! Et une vieille maison de famille nécessite des travaux pour continuer son voyage et être transmise aux générations de notaires futures. Car ce beau bâtiment n’est pas un musée. C’est un lieu où l’on travaille, où la Chambre des notaires de Paris, en tant qu’instance, développe ses activités. Cette instance, au XIXe, est à l’image des notaires du XXIe siècle. De 1270 à aujourd’hui, nous avons toujours su nous adapter à notre époque. Le bâtiment d’hier permet aujourd’hui de mener des visioconférences et répond ainsi aux normes de confort de travail contemporain. Il est « câblé » pour, avec – et c’était l’un de nos axes de travaux de chantiers – une ouverture du bâtiment que nous avons voulue. Il répond aux normes énergétiques en vigueur.

AJ : Pourquoi avoir choisi la transparence dans le bâtiment rénové ?

Pierre Tarrade : Nous sommes une instance qui rend compte de ses activités au public. Et cela se traduit notamment par ce qui se passe dans la partie arrière, où les collaborateurs de la chambre travaillent, autour d’un grand mur de verre. Mais cette transparence dont je vous parle, qui donne une vue magnifique sur Paris et qui permet de voir l’activité de l’extérieur, n’est pas seulement une belle façade. Nous sommes ici environ 60 à travailler – notaires et collaborateurs – c’est une véritable fourmilière. Et nous voulons être ouverts sur le public.

AJ : Que s’est-il passé pendant la durée des travaux ?

Pierre Tarrade : Il faut remonter même avant. Beaucoup de choses ont changé durant la dizaine d’années qui se sont écoulées entre l’idée initiale des travaux et notre retour dans le bâtiment. À titre d’exemple, le Covid a révolutionné la façon de travailler. Quand nous avons quitté la Chambre, les premiers projets de réinstallation comptaient beaucoup d’open space et même de flex office. Or à l’arrivée, nous avons quand même des espaces de travail collectif, mais pas en flex office, car nous avons intégré l’impact du télétravail. Pour autant le télétravail de 2025 n’est pas celui de 2020 ! On se rend compte avec cette parenthèse – certes forcée – que l’on n’est pas retourné dans le bâtiment comme on pensait qu’on y retournerait. Entre-temps, le monde du travail a beaucoup changé et cette mutation n’est certainement pas terminée. Cette réflexion fait notamment partie des axes contenus dans mon programme sur les notaires de la Compagnie de Paris à horizon 2040 : quels seront le notaire et son activité en 2040 ? C’est l’occasion de parler des changements sociologiques, sociétaux, familiaux, dans l’immobilier, de la géographie de Paris, des changements statutaires, de la confiance en l’État, en l’autorité, etc. mais aussi au sein du monde du travail et ces questions de télétravail, de temps flexible ou partagé en font partie.

Pendant les travaux, en revanche, cela a été assez simple. Nous avons eu la possibilité de trouver des locaux provisoires dans un seul immeuble, ce qui a permis de faire travailler des équipes qui travaillaient habituellement dans deux sites différents. Sans le vouloir, cela a aussi été l’occasion de ressouder certains liens et de renforcer l’esprit d’équipe.

AJ : Réaliser de tels travaux, alors que l’immobilier des entreprises périclite, c’est un pari audacieux…

Pierre Tarrade : Quand on a la chance d’avoir un bâtiment depuis 170 ans, il y a comme un sens d’obligation. Mais la Chambre recouvre plusieurs réalités. Dans l’architecture, cela se traduisait déjà au XIXe siècle et c’est encore vrai maintenant. Il y a la partie travail qui nous permet d’avoir un site, de faire travailler plus de monde dans le même espace dans de meilleures conditions. Mais il y a aussi la formation des notaires, les conférences, l’accueil d’un public. Pendant que nous étions réfugiés dans le VIIIe arrondissement de Paris (à l’adresse provisoire rue Pasquier), nous avons loué des espaces pour tenir des réunions, car toutes les réunions ne peuvent pas se tenir en visioconférence. Cela traduit le besoin de réunions physiques, qui ne vont pas cesser et, j’ai envie de dire, au contraire. Et puis, il y a l’enjeu de la démographie. Nous avons besoin d’une référence pour les 2 100 notaires de la Compagnie de Paris, dont 66 % n’étaient pas notaires il y a six ans. Nous avons besoin de points de contacts, communs. Nous avons la chance d’avoir un patrimoine commun, une maison de famille. Et pour une grande famille, avoir une maison de famille pour rassembler tout le monde, c’est un peu indispensable sinon on finit par ne plus se connaître. Ce bâtiment sert aussi à ça, entretenir la confraternité et les échanges. Quand on a réinvesti les lieux, nous avons proposé aux notaires la possibilité de visiter en avant-première leur Chambre et cette initiative a rencontré un vrai succès, tant auprès des plus anciens, frustrés d’avoir quitté leur maison, que du côté des jeunes notaires et cela m’a réjoui. Le sentiment d’appartenance est important pour nous.

AJ : Comment expliquer que 66 % n’exerçaient pas comme notaires il y a six ans ? Pourquoi une telle attractivité ?

Pierre Tarrade : Parce que le notariat est un très beau métier ! Il est à la fois fait de matières juridiques, et parmi les plus intéressantes, puisqu’un notaire maîtrise à la fois le droit de la famille, le droit de l’immobilier, le droit des obligations, voire le droit administratif. Pour un étudiant, c’est attractif aussi parce qu’il faut reconnaître que la profession, ayant su cultiver d’excellents rapports avec l’université, nous avons la chance d’avoir de très brillants universitaires qui travaillent les matières notariales. Et puis en pratique, au quotidien, c’est un métier passionnant car il s’exerce près de vraies personnes. On s’occupe des citoyens, nous sommes au cœur de la vie des Français et très souvent maintenant de clients étrangers, au cœur de leurs préoccupations, de toutes les réalités des familles, des entreprises, de l’immobilier, donc de la vie. C’est merveilleux.

AJ : Quels sont les enjeux patrimoniaux actuels ?

Pierre Tarrade : La profession traverse une crise comme elle n’en a pas connu depuis fort longtemps notamment à cause de la situation immobilière. La précédente crise remonte à 2013 et les notaires doivent réapprendre à traverser ce genre de problématiques. Vu notre démographie, la majorité des notaires n’ont jamais connu de crise au cours de leur carrière. Donc il faut adapter les entreprises notariales, je dirais même les mentalités de notaires, à une adversité qu’ils n’avaient pas forcément connue jusque-là. Et cela arrive après 10 ans de loi Croissance, où l’on a considérablement augmenté le nombre de notaires et de structures. Conséquence : la part du marché s’est réduite mais avec plus de professionnels intervenants. Par ailleurs, avec les nouveautés de la loi Croissance, les offices ont beaucoup innové, et c’est très bien, par exemple dans l’organisation et la modernisation des structures, mais parfois, quand on innove, il peut y avoir un petit rappel de la réalité, après les années folles de l’immobilier.

AJ : Face à l’adversité, quels conseils ?

Pierre Tarrade : À chaque notaire chef d’entreprise de mettre en place sa stratégie mais, au niveau de la Chambre, cela fait partie des réflexions que l’on a développées. Avec Marc Cagniart, mon prédécesseur, nous avons remis en place la commission économique, pour soutenir les confrères en difficulté au début de la crise, afin de repenser aux post-coûts, anticiper autrement, comment gérer les difficultés, pour passer le cap et éviter les procédures collectives. Cette commission s’est installée dans la durée et, à l’heure où les nuages sont peut-être en train de se dissiper, notamment avec la reprise d’activité pour le logement ancien, elle va adopter un nouveau rythme de croisière. Elle pourrait devenir un outil pour du conseil d’organisation, de réorganisation. Je raccroche ce sujet à mes réflexions sur 2040 : par les évolutions démographiques et la volonté des pouvoirs publics, il faut s’attendre à ce que le modèle économique soit différent. Il va falloir réagir, s’organiser différemment, trouver de nouveaux débouchés, de nouvelles pratiques, à commencer par savoir mieux facturer. Car la culture du conseil gratuit est viscéralement enracinée dans notre profession, au risque de ne pas être compris par nos propres clients, qui se disent que si ça n’est pas cher c’est que ça ne vaut pas grand-chose.

AJ : Quelles sont les raisons d’espérer ?

Pierre Tarrade : Comprenez que dans mon propos, il y a deux choses : la crise transitoire (il y en aura d’autres !) et la crise structurelle derrière cette crise. Nous sommes plus nombreux, beaucoup de choses ont bougé dans les modes de travail, le modèle des charges, les missions qui sont les nôtres, assorties d’un tarif qui souvent n’est pas assez rémunérateur. Le modèle économique a changé : le résultat professionnel moyen d’un notaire libéral de la compagnie de Paris est de 37 % de moins aujourd’hui qu’en 2018. Après la crise, on ne reviendra pas à 2018, c’est impossible : nous sommes deux fois plus nombreux. Un certain âge d’or est révolu, oui, mais il y a un changement de structure de notre modèle économique à anticiper ou à poursuivre.

AJ : Quid de l’intelligence artificielle ?

Pierre Tarrade : Les notaires ont incorporé dans leur quotidien les outils de l’IA grand public, comme ChatGPT. Au sein de la Chambre de Paris, nous avons proposé aux notaires de la Compagnie de se former aux outils de bureautique IA accessibles aujourd’hui et nous en avons formé un millier. La moitié des notaires de Paris en a profité. À titre personnel, dès le lendemain, je me servais des moteurs et outils dont je ne connaissais pas l’existence la veille. Ces outils aident à faire des courriers, à effectuer des recherches rapides, à écrire des comptes rendus de réunion, tous ces aspects connus de l’IA.

Sur les IA métier, je suis plus circonspect pour en parler au présent, mais évidemment les éditeurs informatiques vont développer des solutions qui commencent à avoir un vrai intérêt. Il y a des progrès à faire mais c’est normal, car tout cela est très récent. Au cœur de nos missions, comme dans le cadre de la lutte contre le blanchiment des capitaux et le financement du terrorisme, l’IA peut désormais regarder à notre place dans plusieurs banques de données. Elle peut aussi aider à mettre en place des datarooms [coffre-fort virtuel, NDLR], ce qui nous aide à analyser certaines incohérences dans les dossiers. Enfin, globalement, nous allons avoir des gains de productivité sur les tâches répétitives.

AJ : Comment l’intégrer progressivement ?

Pierre Tarrade : L’IA, c’est un peu la revanche des seniors, mais les seniors de demain sont les juniors d’aujourd’hui. Il faut faire attention à la formation de nos successeurs dans le nouveau monde ouvert par l’IA. Une de nos actions a été de réorganiser l’ancienne commission numérique et d’y intégrer l’IA. Nous y réfléchissons aux cas d’usage et à ce que les notaires pourraient demander comme instruments adaptés. Mais il ne faut pas perdre de vue que les seniors de demain doivent apprendre le métier, en rédigeant, en effectuant des recherches, car l’IA doit quand même être relue et corrigée. Un senior peut relire les écritures d’un stagiaire, précisément car il a fait cet exercice dans le passé. Depuis environ un quart de siècle de pratique, j’ai vu le gain de productivité depuis mon arrivée, avec l’arrivée du fax puis du mail ! À chaque fois, la profession s’est dit que l’on allait pouvoir faire plus de choses. Mais quand j’ai commencé, un acte de vente faisait 12 pages. Maintenant il en fait 60 ! Parce que chaque fois qu’on a pu faire plus, on a fait plus : plus de contrôles, plus d’informations, etc. Ça s’explique juridiquement, car un notaire a une obligation de moyens, et même de moyens renforcés.

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