Raphaël Mayet, bâtonnier du barreau de Versailles : « Un avocat isolé est un avocat en danger » !

Publié le 23/04/2024

Avocat au barreau de Versailles depuis décembre 1992, Me Raphaël Mayet a été secrétaire de la Conférence en 1994-1995 et membre du Conseil de l’ordre de 2008 à 2013. Son activité est axée sur « deux piliers » : le droit des soins sans consentement, pour lequel il a posé plusieurs questions prioritaires de constitutionnalité, faisant évoluer la loi en cette matière ; et le droit social, avec son associé depuis 2000, Me François Perrault, dans un joli cabinet situé place du marché à Versailles. Aujourd’hui, bâtonnier du barreau de Versailles, il relève pour Actu-Juridique les défis qui l’attendent en cette année de Jeux olympiques mais également à l’aune du bicentenaire du Barreau. Rencontre.

Actu-Juridique : Qu’est-ce qui vous a motivé à vous présenter aux élections du bâtonnat ?

Raphaël Mayet : Je suis inscrit au barreau de Versailles depuis plus de 30 ans, ce sont donc un barreau et des juridictions que je pratique depuis longtemps. Je me suis aussi investi dans des fonctions ordinales par le passé, que ce soit en tant que membre du conseil de l’ordre, président de la commission pénale, puis de la commission des hospitalisations sous contrainte. J’ai notamment participé à la mise en place de l’intervention des avocats aux côtés des personnes hospitalisées sans consentement. C’est toute cette confluence, entre l’expérience et l’énergie, qui fait que je me suis présenté pour les années 2024-2025, dont l’une est marquée par les Jeux olympiques, et l’autre le bicentenaire du barreau.

AJ : Ces deux événements ont-ils été un moteur à votre candidature, ou est-ce un hasard du calendrier ?

Raphaël Mayet : Il n’y a pas forcément de hasard mais ça n’a pas forcément été un moteur. C’est, selon moi, l’occasion de donner une image renouvelée du barreau de Versailles, une image dynamique. C’est ce à quoi je m’attache depuis le début de l’année, avec une communication renouvelée via des réseaux qui étaient peut-être sous employés comme Instagram ou LinkedIn.

AJ :En quoi les JO vont-ils impacter le barreau ?

Raphaël Mayet : Le département des Yvelines est le troisième en termes d’accueil d’épreuves. Nous attendons énormément de monde sur le territoire. Les juridictions se préparent à ce qu’il y ait potentiellement plus d’activités liée à l’arrivée de ces nombreuses personnes. Ce sera un défi de répondre à cet accroissement dans une période estivale qui est habituellement plus calme dans notre activité judiciaire. Le marathon va aussi passer aux pieds de la maison de l’avocat… ça sera une année particulière !

AJ : Vous attendez-vous à des perturbations ?

Raphaël Mayet : Ce sont des questions travaillées avec les juridictions et la préfecture. Des accès vont être limités et les transports en commun très sollicités. Est-ce qu’il y aura beaucoup plus d’activité judiciaire ? C’est probable. Dans quelles proportions ? Nous ne le savons pas mais on s’y prépare. Il se peut qu’il y ait des infractions aux biens, des vols dans les transports qui pourraient avoir lieu de manière plus importante comparé à une année lambda. Les derniers JO à Paris ont eu lieu en 1924… Nous n’avons donc pas vraiment de recul. Quoi qu’il en soit, toute situation qui implique l’intervention d’avocats sera satisfaite.

AJ : Votre prise de fonction date du 1er janvier 2024. Êtes-vous bien installé ? Avez-vous déjà rencontré des difficultés ?

Raphaël Mayet : C’est une fonction extrêmement enrichissante et passionnante, qui exige pas mal de disponibilités et dans le même temps qui vous fait travailler en équipe. Ce que j’imaginais moins, c’est la difficulté profonde dans laquelle se trouvent certains confrères et consœurs, des difficultés de précarité économique et d’épuisement mental. La charge mentale a beaucoup augmenté ces dernières années, comme pour beaucoup de professions, après les épisodes de crise sanitaire. Ce sont des situations individuelles délicates qu’un bâtonnier doit aussi gérer au mieux de ses capacités. Nous avons 760 avocats et avocates en exercice et il faut être attentif à chacun et chacune et se montrer accessible. C’est un sujet qui m’occupe beaucoup. Nous pouvons seulement en mesurer l’ampleur lorsque nous sommes directement face à ces situations. C’est une époque difficile de ce point de vue.

AJ : Avez-vous réfléchi à des solutions ?

Raphaël Mayet : Une commission ordinale a été élargie et s’appelle maintenant « aide aux confrères et la santé au travail ». Car nous ne pouvons pas dissocier la difficulté économique et la détresse, au sens général du terme. La commission réfléchit à des actions de prévention du burn-out. On souhaite améliorer la détection des souffrances au travail. Ce n’est pas facile parce qu’on va parfois s’apercevoir tardivement car les confrères ou consœurs ne souhaitent pas répondre. Nous devons prendre en compte l’ensemble des difficultés en apportant non seulement un secours financier, mais aussi expliquer comment faire pour obtenir des moratoires sur les paiements, intervenir auprès d’organismes sociaux, etc. Quand l’avocat exerce seul, il peut être en grande fragilité. 42 ans d’exercice c’est un marathon. Or, souvent, dans les marathons, c’est son voisin ou sa voisine qui nous fait aller plus loin, plus vite, plus fort. Un avocat isolé est un avocat en danger. Il peut être vulnérable. C’est pourquoi, nous incitons les avocats à se regrouper. La profession d’avocat est une profession indépendante mais elle s’exerce dans un cadre collectif. L’avocat fait partie d’un destin collectif, au-delà de son activité individuelle. C’est une grande richesse et c’est quelque chose de très épanouissant, même si ça peut être fatigant.

AJ : Quels ont été les autres sujets abordés lors de vos premiers mois de mandat ?

Raphaël Mayet : Celui du domicile professionnel, par exemple. Je considère qu’il doit s’adapter à l’évolution de la technologie, au travail à domicile et à toute cette révolution qui est intervenue avec la période des restrictions sanitaires. Le conseil de l’ordre a débattu de cette question, pour soumettre des solutions de partage de locaux. La vision du domicile professionnel comme on l’envisageait il y a vingt ans – permanent, avec un avocat présent 5 jours sur 7 à la même place – va être assouplie, en conformité avec nos règles professionnelles. D’un côté législatif, la proposition de loi en cours d’examen sur la confidentialité des consultations des juristes d’entreprise, que je considère comme un premier pas vers les avocats en entreprise, nous préoccupe. Le barreau de Paris a manifesté un certain enthousiasme, en tout cas un avis favorable. Ce qui n’est pas du tout le cas pour moi. L’avocat doit être indépendant. Me André Damien, notre illustre prédécesseur, disait que l’indépendance était d’abord vis-à-vis de son client. Il n’y a pas d’avocat sans indépendance et l’avocat ne peut être subordonné de son client.

AJ : Vous avez signé le 28 février dernier la Charte internationale des jeunes avocats. Pourquoi ?

Raphaël Mayet : Nous sommes le premier barreau d’Île-de-France à l’avoir signée, car il est important que le barreau de Versailles soit attractif pour les jeunes avocats. L’attractivité n’est pas que financière, elle doit aussi pouvoir répondre aux questions : est-ce que je vais être heureux en m’inscrivant au barreau de Versailles ? Est-ce que je me projette dans dix ans avec ma robe sur le dos au sein du barreau de Versailles ? Cette charte est une manière de soutenir les avocats qui à travers le monde risquent beaucoup en exerçant leur métier. C’est une marque de solidarité. Et puis c’est aussi le fait d’encourager les jeunes avocats à participer aux structures de la vie ordinale. Ce n’est pas par jeunisme mais pour que tout le monde se sente impliqué. Quelques semaines après la signature, nous avons d’ailleurs décidé que les avocats honoraires pourraient assister au conseil de l’ordre. Je souhaite aussi que cette année il y ait un membre du jeune barreau si possible dans chaque commission de l’ordre. Parce que le jeune barreau n’est pas le barreau de demain, c’est le barreau d’aujourd’hui, comme je ne suis pas le barreau d’hier ; nous sommes tous le barreau d’aujourd’hui.

AJ : Vous avez également très vite pris en main les visites des lieux de privation de liberté. Où en êtes-vous ?

Raphaël Mayet : J’ai déjà visité la maison d’arrêt de Bois-d’Arcy, pour laquelle j’ai déjà écrit un rapport. J’ai également effectué une visite de l’établissement pénitentiaire pour mineurs de Porcheville, l’un des six établissements pour mineurs en France. Il est intéressant parce qu’il propose une prise en charge adaptée des détenus en considérant d’abord que ce sont des mineurs. C’est une mission qui me tient à cœur. Le rapport sur Bois-d’Arcy a été adressé au Contrôleur général des lieux de privations de liberté ainsi qu’aux autorités de la profession d’avocat. Il sera visible sur le site du CNB prochainement. Avec un taux de 180 % d’occupation ça donne des conditions d’incarcération qui ne sont pas dignes et qui ne donnent pas des gages d’avoir de bonnes conditions de fin de peine. Pour Porcheville, un pré-rapport sera adressé pour observation à la direction de l’établissement. Parmi les points soulevés dans les précédents rapports, certains ont été rectifiés. Il y a encore des éléments à améliorer comme la pratique des activités d’extérieur, puisqu’il y a un terrain qui était conçu pour être au centre de l’activité mais qui n’a toujours pas été remis en état. C’est un peu dommage, parce que ça rendrait l’outil encore plus fonctionnel. Des questions se posent aussi sur le quartier disciplinaire pour lequel nous allons faire des observations. De façon générale, ces visites sont des moments d’échange.

AJ : Est-ce que vous vous considérez dans la continuité des précédents bâtonnats ?

Raphaël Mayet : Il y a bien sûr une continuité de la fonction de bâtonnier, mais les deux bâtonnats précédents ont été impactés par les effets de la crise sanitaire. Il y a aujourd’hui tout un schéma de reprise de relation avec les juridictions et de rencontres qui se mettent en place. Nous avons repris les soirées avec nos barreaux jumelés, comme avec celui de Verviers en Belgique. Après la crise, la vie reprend. Ce qui peut être plus nouveau, c’est un souci de remettre en place des activités comme relancer l’association sportive. C’est aussi se rencontrer en dehors des dossiers. Je pense que c’est ce qu’attendent les confrères et consœurs. J’ai le souhait de projeter le barreau à la rencontre des justiciables, des associations et des intervenants du monde judiciaire.

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