Sophie Coudré : « Il faut lutter contre l’érosion progressive de la présence des femmes dans nos métiers d’expert-comptable ou de commissaire aux comptes »

Publié le 16/12/2022 - mis à jour le 16/12/2022 à 15H08

Malgré un taux élevé de diplômées, le métier d’expert-comptable peine encore à atteindre la parité. Actuellement, seuls 29 % des professionnels inscrits à l’Ordre des experts-comptables sont des femmes. L’association Femmes expertes-comptables a pour objectif notamment de « renforcer l’attractivité du métier d’expert-comptable auprès des femmes, défendre la féminisation de la profession et la parité dans les instances professionnelles ». Sophie Coudré, présidente du cabinet Solutio, codirige l’association depuis un an. Selon elle, les femmes « n’osent pas ou trop peu » face à des directions « encore très masculinisées ». Rencontre.

Actu-Juridique : Quelles sont les missions de l’association ?

Sophie Coudré : L’association Femmes expertes-comptables (AFEC) a été créée en 2010. En l’espace d’une dizaine d’années nos missions n’ont pas réellement évolué puisque notre profession est encore confrontée à la même problématique : le manque de représentation des femmes dans les cabinets. Concrètement, actuellement 50 % des diplômés sont des femmes. Pourtant, elles ne représentent que 29 % du nombre total d’experts-comptables que compte notre pays (21 000). Pire, elles ne sont que 21 % commissaires aux comptes. Où sont donc passées les autres et la parité constatée au moment du diplôme ? Voilà la raison d’être de l’association : lutter contre cette érosion progressive de la présence des femmes dans nos métiers.

Actu-Juridique : Comment expliquez-vous cette « érosion » dont vous parlez ?

Sophie Coudré : De notre expérience, nous observons principalement deux phénomènes. Le premier touche au modèle présenté aux femmes tout juste diplômées. Temps de travail, mentalité, manque d’équilibre entre vie privée et vie professionnelle, toutes ces craintes poussent beaucoup de diplômées à quitter les cabinets pour rejoindre une entreprise. Les femmes, mais aussi les jeunes en général, ne se reconnaissent plus dans un modèle calqué sur d’anciennes façons de travailler et de faire. Aussi, deuxième point, beaucoup de femmes qui sont entrées dans un cabinet n’ont pu atteindre un poste de direction et sont restées à un poste d’encadrement. Et ce pour de multiples raisons : l’organisation des cabinets, en particulier, conduit les femmes à se freiner dans leurs carrières. Les vieilles habitudes font que les expertes-comptables s’empêchent de « réclamer » ce qui leur est dû du fait de leur expérience par exemple. Culturellement, les hommes osent demander, les femmes, elles, n’osent pas ou trop peu. Nous veillons donc avec l’association à changer cela pour briser le « plafond de verre ».

Avec Éliane Lévêque-Griffanti, coprésidente de l’association, nous travaillons concrètement à une double action : transformer le mode d’organisation des cabinets et pousser les femmes expertes-comptables ou commissaires aux comptes à s’affirmer en tant que telles pour évoluer plus facilement dans le monde de l’entreprise.

Actu-Juridique : Au quotidien comment vos actions se déclinent-elles ?

Sophie Coudré : D’abord nous continuons, sans cesse, de former les membres de l’association. Nous leur proposons ainsi une offre de formation complète, à distance ou en présentiel, sur des sujets aussi variés que le leadership, les neurosciences ou l’identité vocale. Aussi, nous développons le mentorat pour que les professionnels les plus expérimentés puissent aider les plus jeunes. Le partage d’expérience et de compétences est aujourd’hui essentiel pour évoluer. Enfin, nous nous chargeons d’organiser un maximum de rencontres (ateliers, conférences, défis sportifs), principalement en région, pour renforcer le lien entre toutes et aider à la construction d’un réseau. Bien sûr chacune de nos actions doit nous aider à atteindre notre objectif principal : la parité déjà évoquée.

Actu-Juridique : Observez-vous des changements chez la nouvelle génération d’expertes-comptables du fait des évolutions observées dans la société ? Les jeunes s’affirment-elles plus que leurs aînées ?

Sophie Coudré : Les jeunes expertes-comptables sont, il est vrai, plus à l’aise face aux dirigeants d’entreprises, elles ont peut-être moins d’appréhension qu’à mon époque, néanmoins les problématiques générales restent les mêmes. Les directions sont encore très masculinisées, les réflexes de chacun ont ainsi du mal à évoluer. Les hommes experts-comptables de moins de 35 ou 40 ans perçoivent mieux les problématiques liées à la parité or ce ne sont pas eux qui sont, généralement, aux postes de décideurs. Nous observons donc une amélioration très lente de la situation. Une forme de domination perdure malheureusement. Et cela commence dès les entretiens d’embauche. Les questions posées aux femmes ne sont pas les mêmes que celles posées aux hommes pour des compétences égales. Ces questions suggèrent des habitudes culturelles très genrées et généralement défavorables aux femmes.

Actu-Juridique : Que diriez-vous à une étudiante ou nouvelle diplômée qui souhaiterait devenir experte-comptable ou commissaire aux comptes ?

Sophie Coudré : Ne surtout pas lâcher si elle en a l’envie. C’est une question d’envie principalement il me semble. Je ne lui mentirai pas en lui disant qu’elle pourra faire 9 h-17 h tous les jours et qu’elle ne fera jamais d’heures supplémentaires. Les métiers de commissaire aux comptes ou d’experts-comptables sont soumis à des impondérables. Néanmoins, le monde du travail évolue, et il est plus simple aujourd’hui, par exemple, de concilier vie de famille et vie professionnelle. Cela demande des efforts mais il faut s’arracher pour y parvenir. Les hommes, même si les mentalités changent, ne peuvent pas tout. C’est aux femmes aussi de faire en sorte que les choses changent. Or le meilleur moteur reste l’envie. Avec de l’envie, et du travail, les jeunes femmes peuvent renverser les tendances et les idées reçues.

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