Tiphaine Auzière : « Je voulais raconter les gens derrière les faits divers »

Publié le 05/04/2024

Dans son premier roman, Assises, Tiphaine Auzière, avocate au barreau de Paris, raconte la vie de femmes qui se retrouvent un jour au tribunal. On y rencontre Jeanne, une fillette abusée par son beau-père, Sandrine, harcelée sur son lieu de travail, Laura, accusée pour le meurtre de son conjoint. Fil rouge entre ces différentes vies, Diane, jeune avocate pénaliste du barreau de Boulogne-sur-Mer, qui les défend toutes avec passion. Un personnage de fiction certes, mais nourri par l’expérience professionnelle de son autrice. Rencontre.

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Actu-Juridique : Vous êtes avocate depuis 2009 et désormais romancière. Quel a été votre parcours professionnel ?

Tiphaine Auzière : J’ai fait des études de droit à l’université de Paris Panthéon-Sorbonne, où j’ai eu la chance de suivre le cours de Jean-Emmanuel Ray, qui a fait naître en moi une passion pour le droit du travail. Je me suis spécialisée dans cette matière à l’université, avant d’intégrer l’école de formation au barreau de Paris. J’ai commencé ma carrière au barreau de Lille, au sein d’un cabinet qui défendait les salariés et les syndicats. J’ai notamment accompagné les salariés licenciés lors de la fermeture de sites de sous-traitants automobiles dans le Nord. C’était humainement très fort. J’ai ensuite rejoint le barreau de Boulogne-sur-Mer, et j’ai alors accompli des permanences pénales. Je connaissais à l’époque le pénal uniquement à travers un prisme social, pour des situations de délit d’entrave ou de harcèlement. J’ai découvert le pénal général par le biais de cette défense d’urgence. Avec la naissance de mes deux enfants, j’ai été amenée à arrêter les permanences, difficilement conciliables avec la vie de famille. J’ai puisé dans cette expérience pour nourrir mon roman. J’exerce actuellement à Paris, en droit social, au sein du cabinet Challenges Avocats que j’ai cofondé avec Frédéric Moreas. Une quinzaine de personnes y travaillent et traite tout le spectre du droit des affaires, du droit social et fiscal. Nous accompagnons des entreprises, des fondations et des particuliers, tant en conseil qu’en contentieux. Je n’ai pour autant jamais oublié ces années où j’intervenais en comparutions immédiates, en correctionnelle ou aux assises. Elles m’ont marqué professionnellement et humainement.

AJ : D’avocate, comment êtes-vous passé à l’écriture ?

Tiphaine Auzière : J’ai toujours eu un goût pour l’écriture et le besoin de traduire par les mots les sujets qui me touchent. Lorsque j’assurais des permanences pénales à Boulogne-sur-Mer, j’ai été marquée par des destins, des vies brisées. J’ai alors ressenti le besoin d’écrire pour comprendre le basculement de la vie ordinaire. Pourquoi un jour on se retrouve confronté à la justice et surtout comment on peut y faire face et se relever. Pour le personnage de Jeanne par exemple, je me suis inspirée de mineurs victimes d’abus inimaginables qui m’ont impressionné par leur force et leur résilience. J’ai opté pour le roman plutôt que l’essai afin de donner une lecture qui ne soit pas celle de simples faits divers, mais au contraire pour permettre au lecteur de s’identifier aux personnages, qu’ils soient victimes, coupables ou auxiliaires de justice.

AJ : Votre livre est construit autour d’un grand procès, dont l’accusée est une femme victime de violence conjugale qui a tué son mari…

Tiphaine Auzière : Je suis intervenue dans des dossiers de violences conjugales qui m’ont extrêmement marquée et interpellée car ils m’ont révélé le chemin de la déconstruction psychologique. À travers le personnage de Laura, j’ai voulu décrire l’emprise, l’assujettissement, le basculement jusqu’au passage à l’acte meurtrier en questionnant le lecteur sur ses propres convictions. À la place de Laura, qu’aurait-il fait ? Et s’il était juge, quelle décision prendrait-il ? En ma qualité d’avocate, j’ai pu observer des décisions justes sur le plan légal mais humainement discutables. J’ai voulu retranscrire ce dilemme dans mon roman. L’opinion publique a tendance à juger des faits, tout comme les médias qui les égrènent dans leurs rubriques « faits divers ». À travers les personnages de mon roman, je voulais faire l’inverse et rappeler que la grandeur de notre institution réside justement dans ce qu’elle juge des hommes et non des faits et qu’elle est rendue par des hommes, qui eux aussi sont traversés d’affects.

AJ : Qu’est-ce que Diane, l’avocate de votre livre, a de commun avec vous ?

Tiphaine Auzière : J’ai mis à disposition de mon personnage mon bagage juridique, professionnel et humain. Je voulais raconter le lien fort qui se crée entre un avocat et son client. De la justice, on ne connaît souvent que les procès. Mais le travail de l’avocat commence bien avant, et il est peu connu et raconté. L’enjeu est de gagner la confiance de votre client, quelqu’un dont vous ignorez tout et qui va vous livrer son intimité. Le travail que l’on peut faire comme avocat découle de la qualité de cette rencontre… Aller à la découverte d’un client, c’est accepter de rencontrer l’altérité. Pour le reste, j’ai prêté à Diane mon amour pour la Côte d’Opale, que l’on retrouve comme décor de nombreuses scènes du livre. J’avais également en tête pour nourrir ce personnage des grandes figures du barreau qui m’ont inspiré comme Gisèle Halimi ou Robert Badinter. L’un comme l’autre ont épousé à leur époque des causes qui n’étaient pas consensuelles et ont réussi à faire en sorte que leur voix déborde des prétoires.

AJ : Les clientes de Diane sont toutes des femmes qui ont subi la violence masculine. Pourquoi ce choix ?

Tiphaine Auzière : C’est un sujet qui me touche depuis longtemps. Je suis la marraine de la plateforme Droit direct, qui a pour vocation d’accompagner les victimes de violence conjugale. Cet engagement se retrouve en effet dans mon livre, qui met en scène une jeune fille victime d’inceste de son beau-père, une femme victime de harcèlement au travail et une femme accusée qui a tué son mari violent. Le procès de cette femme, Laura, structure le livre. Elle n’était pas prédestinée à tuer son conjoint. Je voulais que le lecteur puisse se mettre à sa place, et à celle de tous les personnages du livre. Qu’il puisse se demander : à la place d’une fillette abusée, aurais-je parlé ? À la place de la mère de cette petite fille, aurais-je su écouter ? À la place de Laura, aurais-je été capable de le quitter ? Et à la place des jurés et des juges, qu’aurais-je décidé ?

AJ : L’histoire de votre personnage principal rappelle un peu celle de Jacqueline Sauvage… pensez-vous que l’institution judiciaire traite ces accusées particulières comme elle le devrait ?

Tiphaine Auzière : Comme Jacqueline Sauvage, Laura est en effet à la fois victime et criminelle. Je ne sais pas si l’institution judiciaire traite ces femmes comme elle le devrait mais à titre personnel, je ne trouve pas que la grâce présidentielle soit une bonne solution. D’une part, parce que je pense que la distinction entre pouvoir exécutif et judiciaire est importante. D’autre part parce qu’une telle mesure ne bénéficie qu’à une femme, alors qu’il s’agit d’un sujet de société qui appelle une réponse collective. Il me semble plus intéressant de faire évoluer la législation pour toutes. C’est d’ailleurs le cas aujourd’hui, grâce à un renforcement de l’arsenal juridique avec des outils comme les mesures d’éloignement ou le téléphone grave danger. Par ailleurs, les condamnations au pénal ont enfin des répercussions en matière familiale notamment sur l’exercice de l’autorité parentale, ce qui est une réelle avancée. Mais le problème de la lenteur des procédures subsiste. Dans l’histoire que je raconte, Laura avait déposé plainte en réponse aux violences commises par son conjoint. Que se serait-il passé si la justice avait traité cette plainte dans un délai raisonnable ? Le dénouement aurait peut être été différent.

AJ : Votre roman narre également une histoire de désir entre l’avocate de la défense et l’avocat général. Pourquoi cette intrigue amoureuse ?

Tiphaine Auzière : Diane, comme les autres héroïnes du livre, n’échappe pas à son destin. J’avais envie qu’elle aussi soit chahutée par la vie, contrainte de remettre en question son édifice et ses certitudes. Qu’elle doive faire une introspection de la même manière qu’elle incite ses clientes à le faire. Cette histoire me permettait aussi de raconter la manière dont les différents auxiliaires de justice vivent les procès dans l’intimité. Je voulais qu’on les voie évoluer, et que, là aussi, le lecteur puisse se mettre à la place de chacun, dans le rôle qui est le sien, avec son prisme, son vécu. Les magistrats et les avocats sont remis en question par la pratique de leur métier. Les rendez-vous entre l’avocat général et l’avocate de la défense permettent de donner vie à leur ressenti pendant le procès, de montrer aussi que chacun évolue. Le procureur a des doutes, comme d’ailleurs la présidente de la Cour dont le feeling et l’intuition influent sur les débats. La justice est rendue par des humains, je voulais le montrer.

AJ : Vous faites dire à votre héroïne, Diane, qu’il est plus difficile d’assister une victime qu’un coupable. On entend généralement l’inverse…

Tiphaine Auzière : On a en effet tendance à penser qu’il est plus noble pour un avocat d’être du côté des auteurs. L’idée derrière cette affirmation est que certaines personnes sont indéfendables, et on s’imagine donc qu’on ne serait pas capable d’être à leurs côtés. Mais lorsqu’on assiste un coupable qui reconnaît les faits, l’enjeu est d’obtenir atténuation de peine. Cela peut être humainement moins impliquant que d’assister une femme comme Laura, qui aux yeux de la loi est coupable mais que l’on peut humainement considérer comme une victime. Elle n’est ni une coupable idéale, ni une victime exemplaire. Dans mon roman, la culpabilité au sens juridique entre en collision avec la réalité de sa vie.

AJ : Allez-vous continuer à écrire ?

Tiphaine Auzière : On m’a demandé si j’écrirais la suite de cette histoire. Je ne le crois pas car j’aime l’idée que chaque lecteur puisse imaginer la manière dont se poursuit la vie de ces personnages. En revanche, je pense continuer à écrire. J’ai besoin pour cela de trouver le bon sujet, qui me touchera profondément. J’aimerais aujourd’hui écrire sur la fin de vie et la quête des origines.

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