Vincent Vantighem : « Je voulais raconter les hommes derrière la robe » !

Publié le 21/06/2024

Dans Les défendre tous, dont il a emprunté le titre au grand avocat, Albert Naud, le journaliste Vincent Vantighem fait une déclaration d’admiration aux avocats pénalistes. Il a choisi d’en raconter dix, à travers une histoire ou un client particulier. On y retrouve des affaires emblématiques, telles que le procès de Dominique Cottrez ou celui de Michel Fourniret. D’autres sont moins connues, comme le combat pour la reconnaissance des personnes intersexe, ou le procès du voisin du petit Tony pour non-dénonciation de sévices sur un enfant. Ces affaires diverses par leur sujet, petites ou grandes, médiatiques ou non, ont en commun de montrer des avocats habités par un engagement qui dépasse largement le cadre de leur métier. En montrant la justice à hauteur des hommes qui la font, le livre peut également se lire comme un plaidoyer pour la profession d’avocat, souvent mal comprise du grand public. Rencontre.

Vincent Vantighem : « Je voulais raconter les hommes derrière la robe » !
Les défendre tous, Vincent Vantighem, éditions du Rocher

Actu-Juridique : D’où vous vient cette passion pour le pénal ?

Vincent Vantighem : J’ai une admiration pour les pénalistes, qui vient du constat que je serais totalement incapable d’exercer leur métier. Je n’arriverais pas à supporter la pression de tenir dans mes mains la vie de quelqu’un. Aux assises, il faut pouvoir encaisser cette responsabilité, immense, ainsi que celle de porter le fardeau de ce que les accusés ont pu commettre. D’autre part, je vois les audiences d’assises ou de correctionnelle comme un petit théâtre de la vie. L’audience ne se passe jamais exactement comme on l’imaginait. Il y a toujours un moment donné où quelque chose bascule. Cela m’a toujours surpris. C’est alors passionnant de voir comment se positionne chacun. Plus on couvre ces audiences, plus on devient coutumier des codes de chacun. C’est fascinant de voir les stratégies se dessiner.

AJ : Combien de procès avez-vous suivi ?

Vincent Vantighem : Au moins une centaine. J’ai été chroniqueur judiciaire pendant quinze ans, d’abord dans le Nord-Pas-de-Calais puis pour des médias nationaux. Je prenais ma valise et je faisais le tour de France des cours d’assises et des tribunaux correctionnels. Je trouvais cela génial ! Pendant 15 jours, on a un peu le sentiment de vivre dans un monde parallèle, dans une bulle, dans une ville qu’on ne connaît pas. On prend ses habitudes dans une ville étrangère, on dort dans le même hôtel que les avocats, on prend tous notre petit-déjeuner au même endroit. On les retrouve ensuite dans l’enceinte de la cour d’assises où l’on passe de longues journées avant de retrouver le soir nos collègues et les avocats, tous ces gens avec qui on partage ce centre d’intérêt pendant un moment très précis. Des liens d’amitié se tissent, on échange en permanence. Après les sessions d’assises, on a besoin de 48 heures pour décompresser et reprendre pied dans la vie normale. On n’a rien vu de ce qui se passait autour. Pour les avocats, ce jour d’après est creux et vide tant le procès a été intense. Nous, journalistes, nous le vivons aussi. Sur les grosses audiences d’assises, de par notre simple présence tous les jours à la même place, on est un morceau de cette pièce de théâtre qui se joue devant nous. Cela vient percuter nos sentiments, nos valeurs, notre façon d’être. Une sorte de transfert se fait. Moins sur les dossiers exceptionnels, tels que le procès de Francis Heaulme ou de Michel Fourniret. Mais quand un homme est devenu violent au point de tuer un enfant, oui.

AJ : Comment avez-vous choisi ces 10 affaires ?

Vincent Vantighem : Mon éditeur voulait au départ que j’écrive sur les « indéfendables » de l’histoire judiciaire, avec par exemple les procès Barbie ou Ranucci. Cela me semblait déjà fait. Je voulais raconter des histoires que je connaissais. Je lui ai proposé une liste de 15 dossiers, différents les uns des autres. J’avais quelques objectifs : que, parmi les conseils, les femmes soient présentes autant que les hommes, qu’on y trouve du politico-financier, du terrorisme, du civil. Au final, je pense que le livre est équilibré même si, d’après les retours que j’ai, les gens retiennent surtout les gros dossiers criminels.

AJ : Comment avez-vous travaillé ?

Vincent Vantighem : J’ai sollicité différents avocats. Je voulais absolument certains d’entre eux, comme Fabienne Roy-Mansion, l’avocate de Fabienne Kabou. J’avais couvert en intégralité le procès de Fabienne Kabou. Fabienne Roy-Mansion m’a donné un rendez-vous de deux heures à son cabinet de Boulogne, qui finalement a duré une journée entière. D’autres ont hésité. D’autres enfin m’ont dit non. Tous m’ont opposé que, même sur les affaires définitivement jugées, ils avaient un secret professionnel à tenir. Mais je ne voulais pas raconter la manière dont ils avaient pris le dossier en main. Simplement montrer comment l’homme avocat avait rencontré l’homme accusé. Est-ce qu’il leur avait fait peur ? Est-ce qu’ils l’avaient trouvé bête ? Quand Grégory Vavasseur raconte sa rencontre avec Fourniret, on sent qu’il a été glacé. Il se rappelle au mot près de leur rencontre. L’idée n’était pas de dire pourquoi on défend, mais comment. Comment on arrive à avoir une relation avec eux pour les défendre du mieux possible. Je voulais montrer les hommes derrière la robe. Depuis la sortie du livre, des avocats me sollicitent et me parlent d’autres affaires. On pourrait faire un tome 2 !

AJ : Et donc, comment se crée cette relation ?

Vincent Vantighem : Lorsque Fabienne Roy-Mansion rencontre Fabienne Kabou, qui a abandonné sa fille de 15 mois aux vagues d’une plage de Berck-sur-Mer, cette dernière lui dit : « je suis indéfendable ». Ce à quoi l’avocate répond : « Dans ce cas, je vais vous accompagner ». Pour m’expliquer la nature de cet accompagnement, Fabienne Roy-Mansion m’a dit : « J’ai mis ses godasses, elles étaient trop grandes mais il fallait que je les enfile pour pouvoir marcher à côté d’elle ». Fabenne Roy-Mansion savait qu’elle allait se diriger vers l’irresponsabilité. Elle a mis beaucoup de temps à mettre en place sa défense. Beaucoup se seraient dit à sa place qu’il n’y avait rien à faire. Elle, elle est retournée à la bibliothèque, a ouvert des bouquins de philosophie et d’anthropologie sur le vaudou et les croyances africaines. Elle est parvenue à faire comprendre aux jurés que la peine la plus juste n’était pas la peine maximale. Qu’il fallait essayer de comprendre sa cliente, même si elle n’était pas dans le même monde qu’eux, pour la juger le plus justement possible. Dans les comptes rendus d’audience, on se focalise sur le procès, les explications, la culpabilité, la motivation de la cour. C’est bien normal. Mais cela ne permet pas de raconter ce pan de la vie des avocats qu’est la construction de la relation avec un client, d’une stratégie, et des insomnies quand celle-ci s’effondre à l’audience. Je trouve cela intéressant de le montrer.

AJ : Pourquoi commencer par l’avocat qui protège un enfant avec sa robe ?

Vincent Vantighem : Cette scène a eu lieu lors du procès d’un couple dont un enfant était mort sous les coups du père. Le grand frère du petit garçon de cet enfant mort, âgé de 9 ans, devait raconter à la cour le calvaire de son frère qui avait fini par mourir sous les coups. Cet enfant avait sa peluche dans les mains à la barre et évitait de croiser le regard de sa mère qui avait laissé son compagnon tuer son petit frère. Son avocat a alors déployé les pans de sa robe pour le protéger du regard de sa mère. Cela nous a tous bouleversés dans la cour d’assises. Comme tous les autres témoins de ce moment, cela m’a profondément marqué. J’ai découvert la justice et compris tout ce que signifiait être avocat ce jour-là.

AJ : Votre livre montre des avocats qui sortent souvent du cadre de leur métier…

Vincent Vantighem : Je les ai sélectionnés pour cela. Les pénalistes, vraiment animés par leur situation sont nombreux à le faire. Pas pour être bien vus par le président ou leur client, encore moins pour avoir un article dans les journaux. Ils le font sans en parler, parce que c’est naturel pour eux. Les avocats dont je parle dans le livre sont à la fois amis, conseillers financiers, psychologues, assistants sociaux, ou même bailleurs HLM quand il faut trouver un logement pour leur client. Ils portent leurs clients sur leurs épaules, pas seulement dans le prétoire mais aussi dans la rue à la sortie du tribunal ou de la prison. Ainsi, Xavier Noguerras achète un chien à Jawad Benadoud pour qu’il se sente moins seul. Grégory Saint-Michel emmène son client Abdulqader, un pirate somalien mis en cause pour la prise d’otage du Ponant et acquitté en 2012 après de longues années de détention provisoire voir la campagne à sa sortie de prison. Ils sont extrêmement nombreux à considérer que cela fait partie de leur métier. À l’exception de Frank Berton qui ne veut pas vivre avec des fantômes. Il part du principe qu’il ne peut pas vivre avec les dossiers de ses clients. Ces derniers savent très bien, néanmoins, que s’ils ont de nouveau un problème un jour, il sera là. Beaucoup ont ce lien parce que ce qui les motive, c’est la rencontre humaine. Beaucoup d’entre eux font un projet de sortie de détention pour un homme qui a fait 30 ans de prison. Ils savent que la dernière main qui se tend est celle de l’avocat.

AJ : Votre livre illustre, par certaines histoires, l’adage selon lequel le pire ennemi d’un avocat est son client…

Vincent Vantighem : Un avocat ne sait jamais comment son client va se comporter à son procès, même s’il l’a préparé. On peut avoir le meilleur plan sur le papier et tout peut pourtant s’effondrer en un claquement de doigts à l’audience. Cécile Bourgeon, qui comparaissait pour son compagnon pour le meurtre de sa fille, Fiona en 2013, racontait des horreurs sans aucun filtre. Pour l’affaire Balkany, Romain Dieudonné avait défini avec son client une stratégie qui consistait à ne pas répondre aux questions du juge d’instruction. Cela n’a pas empêché Patrick Balkany de se mettre à tout déballer en fanfaronnant devant les yeux ébahis de son avocat. Frank Berton découvre à l’audience que Dominique Cottrez, accusée d’avoir tué 8 bébés, lui a menti pendant toute l’instruction en prétendant que ces enfants étaient le fruit d’un viol commis par son père. Toute sa stratégie de défense s’est alors effondrée en un instant. Et pourtant, il a su gérer cette situation et a obtenu un très bon résultat (Dominique Cottrez a été condamnée à 9 ans de réclusion criminelle le 2 juillet 2015, NDLR). J’admire cette capacité de rebond des avocats. Finalement, en dépit de tout le travail effectué en amont, la stratégie s’élabore souvent en direct, à l’audience. Xavier Noguerras raconte que c’est en voyant Jawad Bendaoud raconter en roue libre n’importe quoi devant les juges qu’il a réalisé que la meilleure stratégie était de le laisser se montrer sous son vrai jour. Son attitude disait bien qu’il était trop bête pour être animé d’un idéal terroriste. Cette stratégie s’est avérée payante, puisqu’il a été acquitté en première instance. (Jugé en appel en mars 2019, Jawad Bendaoud a été condamné à quatre ans de prison, NDLR).

AJ : Vous montrez également ce que cela implique, dans la vie privée de ces avocats, d’être aux côtés de ce que la société considère comme indéfendables…

Vincent Vantighem : Beaucoup d’avocats subissent dans leur vie les conséquences de l’exercice de leur métier. Ils sont en effet victimes de menaces, d’insultes. Fabienne Roy-Mansion raconte que les voisins de sa mère ne lui parlent plus depuis qu’elle a accepté de défendre Fabienne Kabou. Certains sont suivis dans la rue par des gens qui leur disent qu’ils savent où leurs enfants vont à l’école. Cet amalgame entre un avocat et son client n’est pas acceptable. J’essaye de montrer également dans ce livre qu’endosser la responsabilité de défendre quelqu’un ne signifie pas qu’on pense comme lui. Si on refuse que ces accusés soient défendus, on se prive de la possibilité de les comprendre.

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