Seine-Saint-Denis (93)

Virginie Marques : « Le barreau de Seine-Saint-Denis a un coup d’avance sur le collectif » !

Publié le 18/10/2022 - mis à jour le 18/10/2022 à 10H03

Lorsqu’elle s’est installée à son compte en 2012, Virginie Marques, a choisi le barreau de la Seine-Saint-Denis sans hésiter. Elle préside aujourd’hui la commission pénale du conseil de l’Ordre. Pour Actu juridique, l’avocate explique son attachement à cette juridiction, jeune, engagée et innovante.

Actu-Juridique : Pourquoi avez-vous choisi de vous installer en Seine-Saint-Denis ?

Virginie Marques : J’ai grandi dans le 93, département où habitaient mes parents. J’ai eu un cursus de droit classique, et j’ai fait mes études à l’université Paris 2 Panthéon-Assas. Comme beaucoup de mes confrères de la Seine-Saint-Denis, j’ai travaillé en parallèle de mes études. Après quelques petits boulots alimentaires, j’avais trouvé un travail d’assistante de justice auprès d’un juge départiteur du conseil des prud’hommes de Bobigny. J’ai fait cela pendant quatre ans : c’était passionnant de voir la justice du côté des magistrats, et de rédiger des jugements sous le contrôle de ce juge. Cela a également été l’occasion de rencontrer les professionnels du droit de la juridiction. Quand j’ai cherché une collaboration, je peinais à avoir des réponses à Paris. Les contacts que j’avais créés m’ont donné l’opportunité d’intégrer, comme collaboratrice, l’un des meilleurs cabinets du département. J’en suis devenue la troisième collaboratrice. J’y suis restée six ans, pendant lesquels j’ai surtout fait du commerce et du civil. J’ai appris, pendant ces années de collaboration, tout ce qu’un avocat doit apprendre. J’ai vu à quel point le barreau du 93 était chouette. Quand je me suis installée en 2012, il n’était pas question d’en repartir ! Je suis aujourd’hui à Rosny-sous-Bois, une ville accessible, bien reliée à Paris et pas très loin du palais de justice.

Actu-Juridique : Pourquoi avez-vous finalement opté pour le pénal ?

Virginie Marques : Quand je me suis installée, plusieurs confrères m’ont envoyé des dossiers en matière pénale. Je me suis mise à en faire de plus en plus, jusqu’à ce que cela devienne l’essentiel de mon activité. Je continue de faire un peu de droit de la famille et un peu de civil, mais je ne fais presque plus de droit du travail, qui est pourtant la matière dans laquelle j’avais commencé. En droit pénal, plus que dans tout autre domaine, cela marche par bouche-à-oreille. Ce sont les clients qui vous recommandent en premier lieu.

Actu-Juridique : Avez-vous eu peur de l’image de Bobigny vis-à-vis des clients ?

Virginie Marques : On a parfois l’impression d’être perçus comme des avocats de seconde zone. Alors que, pour nombre d’entre nous, nous avons suivi le même cursus, fréquenté les mêmes facultés que nos confrères parisiens. Cette image vient entre autres du fait que, comme nous travaillons dans le département le plus pauvre de France, nous adaptons nos tarifs, quitte à pratiquer des honoraires moindres que ce que vaut notre travail. Nous le faisons car nous sommes un barreau militant et engagé, et que nous pensons que tout le monde doit pouvoir avoir accès au service d’un avocat compétent. Malheureusement, cela se retourne parfois contre nous car, surtout au pénal, les clients ont tendance à penser qu’un bon avocat est un avocat cher ! Le même genre de cliché circule au sujet des avocats commis d’office. Je suis souvent obligée d’expliquer que je tiens à faire des commissions d’office parce que j’aime ce travail, et que cela ne m’empêche pas d’être régulièrement choisie par ailleurs. Les avocats de Seine-Saint-Denis n’ont d’ailleurs pas le look des avocats que l’on voit dans les films américains. Ce n’est pas notre genre, ici, d’avoir une montre ou un sac à main hors de prix. Ce n’est pas l’âme de notre barreau. La nouvelle génération montre avec brio qu’on peut plaider en basket et avoir d’aussi bons résultats qu’un avocat qui porte une Rolex. Avec les années, nous avons réussi à démontrer que nous étions aussi bons, voire meilleurs, que les autres. En réalité, nous sommes un barreau hyperfort, très solide et très solidaire. Nous sommes de plus en plus nombreux à être issus de ce département, à y avoir grandi ou à y vivre. On a la niaque car nous avons un vrai attachement à ce territoire. De plus en plus d’avocats parisiens, dont certains qui bénéficient d’une certaine notoriété, nous rejoignent également.

Actu-Juridique : En quoi votre barreau est-il innovant ?

Virginie Marques : Notre barreau a 50 ans cette année et il a régulièrement un coup d’avance sur le collectif. On a mis en place avant tout le monde des permanences pénales collectives, c’est-à-dire des groupes de plusieurs avocats, pour faire face à la masse de contentieux de l’urgence qui arrive chaque jour. Notre barreau a montré que « collectif » et « pénal », deux mots que l’on n’associe pas souvent, peuvent aller ensemble. Ce fonctionnement de notre permanence est très efficace et a été repris comme modèle un peu partout.

Actu-Juridique : La juridiction essaye de limiter les audiences tardives. Est-ce que cela fonctionne ?

Virginie Marques : Depuis un an, les audiences tardives sont en effet surveillées. L’époque où on plaidait à 3 heures du matin est, je l’espère, révolue. Les avocats, les greffiers, les magistrats étaient épuisés. Curieusement, on constatait parfois qu’en plaidant tard, nos résultats étaient presque meilleurs. Désormais, on termine plutôt vers 21 heures, parfois à 23 heures, exceptionnellement après. Corollaire de cette volonté de terminer ces audiences plus tôt, on renvoie des dossiers car il y a toujours plus de déferrements. Dans ce contexte, il suffit que les personnes n’aient pas de domicile pour terminer en détention, alors que si elles étaient jugées le jour même, il n’y aurait sans doute pas de mandat de dépôt prononcé. Ces personnes précaires paient ainsi les dysfonctionnements de la justice et les surcharges d’audience, et on s’en accommode, hélas ! Plutôt que de s’interroger sur l’heure de fin des audiences, il faudrait à mon sens s’interroger sur pourquoi et qui on défère. On juge en comparutions immédiates des dossiers que l’on devrait prendre le temps d’instruire au calme. Quand j’ai commencé, les personnes qui transportaient de la drogue, que l’on appelle des « mules »- un terme que je n’aime pas – étaient envoyées devant un juge d’instruction. Il arrivait que cela permette d’avoir des informations sur les commanditaires. Désormais, ces personnes sont jugées en comparution immédiate, assistées par un avocat qu’elles ne connaissent pas, dans les vêtements sales avec lesquels elles ont voyagé, au mépris de leur dignité élémentaire.

Actu-Juridique : Comment voyez-vous évoluer les audiences de comparution immédiate ?

Virginie Marques : Les audiences de comparution immédiates sont devenues le lieu de la misère. Il y a dix ans, on y jugeait des infractions plus classiques : des violences qui nécessitaient que le parquet poursuive en comparution immédiate. Aujourd’hui, on y voit des gens en situation de grande précarité, sans domicile, sans papiers, avec des addictions lourdes. Ils sont déférés car au vu de leur précarité, le parquet pense courir le risque de ne pas les revoir s’ils étaient convoqués libres, et que la mise en place d’un contrôle judiciaire serait compliquée. Il y a quelques années, une deuxième chambre de comparutions immédiates a été ouverte. Elle est déjà saturée. Les comparutions immédiates sont la voie pour juger vite. Elles sont aussi le marqueur de la politique pénale du département. Le choix de cette procédure d’urgence a pour but de montrer que le parquet poursuit, que les juges sanctionnent, et qu’on ne reste donc pas sans agir face à la délinquance. C’est éminemment politique…

Actu-Juridique : La lutte contre les violences conjugales est devenue une priorité de la juridiction. Qu’en pensez-vous ?

Virginie Marques : C’est évidemment très bien qu’on mette le paquet sur ce sujet. Accélérer les procédures, améliorer le dépôt de plainte au commissariat, recruter et former des professionnels : cela va dans le bon sens. Mais que fait-on pour éviter la récidive ? Lorsque, à l’issue de leur garde à vue, des hommes sont convoqués, ils ont l’interdiction, en attendant l’audience, d’entrer en contact avec leur partenaire ou de revenir au domicile conjugal. Quand il se passe 6 mois avant l’audience, il y a des risques que ça dégénère, surtout s’ils n’ont pas les moyens de se reloger, de se payer un déménagement en plus du loyer familial. Quelqu’un qui est à la rue va avoir envie de rentrer à la maison, s’il est en couple depuis très longtemps sa femme parfois peut même lui dire de revenir. Cela crée aussi des contentieux concernant les enfants. Il serait intéressant de travailler de manière à ne pas précariser davantage ces personnes. De prendre en charge les mis en cause pour éviter que ça commence. On ne lutte pas assez sérieusement et efficacement. C’est du spectacle. Quel travail fait-on en amont sur la violence, l’alcool, la maltraitance vécue dans l’enfance, l’emploi, la déscolarisation, bref sur tous les sujets dont on sait qu’ils contribuent à la violence ? Le département de Seine -Saint-Denis a souvent été pionnier sur ces sujets et réfléchit à un moyen de mettre en place des logements pour les personnes poursuivies pour violences conjugales, avec par exemple comme contrepartie de se soigner…

Actu-Juridique : Quels sujets portez-vous à la commission pénale de l’Ordre ?

Virginie Marques : Je suis responsable de la commission pénale. Notre sujet est de faire accepter les droits de la défense. Nous rappelons les principes du Code de procédure pénale, pour faire valoir nos droits d’avocats de la défense, et ceux de nos clients. Nous revendiquons des conditions d’accueil dignes et des comportements corrects à leur égard à tous les stades de la procédure : en garde à vue, au dépôt, lors du jugement et de la détention. En défense, nous sommes trop souvent considérés comme un caillou dans une chaussure. Pourtant, soulever des irrégularités de procédure, dire que des dysfonctionnements ont lieu à l’audience, ce n’est pas s’en prendre aux professionnels de la justice. C’est juste faire notre travail. J’espère que des magistrats reconnaissent au fond qu’en faisant cela, en ne lâchant rien, même si on est épuisés, on contribue à l’expression d’une justice de qualité.

X