Hauts-de-Seine (92)

Maïlys Cantzler : « Il faut que l’habitat inclusif se développe » !

Publié le 20/09/2022 - mis à jour le 20/09/2022 à 10H23

Maïlys Cantzler : « Il faut que l’habitat inclusif se développe » !

Chaque année, la fondation du crédit coopératif récompense les structures les plus innovantes dans le domaine de l’économie sociale et solidaire (ESS). Trois prix ont été remis cette année à des structures franciliennes. Le Club des Six, association du secteur de l’habitat inclusif située à Malakoff (92), a bénéficié d’une dotation de 4 000 euros de cette fondation. Maïlys Cantzler, fondatrice de l’association, nous explique la genèse de ce projet né en 2013 pour répondre aux besoins de sa petite sœur, handicapée après un accident de la route.

Actu-Juridique : Comment est né le Club des Six ?

Maïlys Cantzler : Le Club des Six est une association du secteur qui, depuis 2017, s’appelle l’habitat inclusif. L’association propose à des personnes en situation de handicap un logement en milieu ordinaire sous forme de colocation, avec un service d’accompagnement. J’ai créé cette association en 2013, pour répondre aux besoins de ma sœur, Sabrina. Dernière d’une fratrie de 5 enfants, Sabrina a eu un accident de voiture à l’âge de 18 ans. Elle venait de passer brillamment son bac à 18 ans et était inscrite en prépa HEC à la rentrée. Après son accident, elle a passé quelques mois dans le coma, puis quelques années en rééducation. Au bout de 4 ans, alors qu’elle était âgée de 22 ans, elle a dû libérer sa place et rentrer chez nos parents. Ils se sont très bien occupés d’elle pendant presque dix ans. Nous nous demandions néanmoins ce qui se passerait quand ils ne seraient plus là pour s’occuper d’elle. D’autre part, cela ne correspondait pas au désir de Sabrina de rester vivre chez nos parents. Elle a un lourd handicap, qui ne l’empêche pas de très bien savoir ce qu’elle veut et ce qu’elle ne veut pas ! Et ce qu’elle voulait, c’était une vie comme tout le monde, chez elle, sans personne pour lui dicter le planning de la journée ou lui dire de quoi elle devait déjeuner à midi…

Actu-Juridique : Que faisiez-vous pendant ces dix ans où votre sœur était chez vos parents ?

Maïlys Cantzler : J’ai toujours été entrepreneur. Avant le Club des Six, j’avais monté en 2003 le réseau Crèche attitude, une des premières entreprises de crèche privée. Je l’ai dirigée pendant dix ans et vendue en 2013. Pendant ce temps, l’entreprise a connu un développement incroyable, passant de moi, seule salariée, à 1 500 personnes. Ce furent des années très prenantes. En 2013, j’avais des enfants en bas âge et je pensais ne pas reprendre d’activité professionnelle pour me consacrer à eux. Je me disais qu’ayant travaillé très intensément, je pouvais me permettre de travailler moins longtemps. Et puis, j’ai créé ce projet pour ma sœur. J’ai ouvert une première colocation en 2014 à La Croix Valmer, commune du Var où résident mes parents. La mairie a tout de suite adhéré au projet et m’a trouvé un terrain. Cela m’a permis de faire construire ce premier bâtiment avec, au rez-de-chaussée, la colocation du Club des Six, et à l’étage, des logements sociaux. Je pensais créer un seul centre ; je n’avais pas imaginé me lancer dans une nouvelle entreprise entrepreneuriale. J’ai finalement dupliqué ce projet. Ce n’était pas prévu, mais c’est l’histoire de ma vie de ne pas prévoir… Je laisse les projets venir à moi et m’emmener !

Actu-Juridique : À quoi ressemblent les colocations ?

Maïlys Cantzler : Tous les lieux sont pensés sur le même modèle : six colocataires cohabitent dans un grand appartement ou une maison de 300 mètres carrés. Chacun a sa chambre et sa salle de bain individuelle, et partage avec les autres les espaces salon, séjour et cuisine. Toutes les colocations ont une chambre d’amis, ce qui permet d’accueillir d’autres personnes pour de courts séjours, et aux colocataires de changer parfois de lieu. Cela crée du mouvement en permanence ! Ma sœur est domiciliée à La Croix Valmer, où elle vit avec les mêmes colocataires depuis 4 ans. Régulièrement, elle fait de courts séjours dans d’autres colocations du réseau qui sont pour elle autant de résidences secondaires. Toutes nos colocations sont également pourvues d’un studio tremplin, le seul de l’appartement à être équipé d’une petite cuisine. Il est destiné aux personnes qui auraient un projet de vie à l’extérieur de l’établissement. Ils passent par ce studio pour réapprendre l’autonomie avant d’intégrer un logement individuel. Ces logements permettent aux colocataires de reprendre une vie plus normale, avec de l’autonomie, sans vivre seuls pour autant. Ils ont le très grand avantage d’offrir aux colocataires un service d’accompagnement couvrant tous les actes de la vie quotidienne : se lever, manger, s’habiller, faire des courses.

Actu-Juridique : Comment financez-vous cet accompagnement ?

Maïlys Cantzler : Les colocataires bénéficient de la prestation compensatoire du handicap (PCH). Chacun bénéficie d’un nombre d’heures de prise en charge suite à une évaluation de ses besoins par le département. La colocation leur permet de mutualiser les heures pendant lesquelles ils bénéficient de l’aide d’une auxiliaire de vie. C’est très important. Ma sœur handicapée avait besoin d’une assistance 24 heures sur 24 mais bénéficiait seulement de six heures de prise en charge par jour. Cela peut paraître faible, mais cela représentait quand même presque 4 000 euros par mois versé par le département. En 2010, quand j’ai imaginé ce projet, l’idée de mutualiser ces heures d’auxiliaires de vie n’était pas acceptée, car ces droits sont pensés comme étant individuels. Le gouvernement a œuvré pour convaincre les départements d’accepter la mise en commun des heures pour ce type de prise en charge. Cela nous a beaucoup aidés.

Actu-Juridique : Qu’est-ce que cette colocation a changé pour Sabrina ?

Maïlys Cantzler : Il y a eu plusieurs métamorphoses. La première, la plus visible, a été son changement d’apparence. Quand elle habitait chez mes parents, Sabrina compensait son absence de projet de vie par la nourriture. Elle passait son temps avec mes parents et leurs amis, qui avaient 40 ans de plus qu’elle, et ne se souciait pas de son apparence. Elle était très en surpoids. C’était un cercle vicieux : en fauteuil et en surpoids, il lui était impossible d’aller essayer des vêtements dans une boutique. Ma mère n’avait pas d’autres choix que de lui commander des habits grande taille dans les catalogues. Être avec des gens de son âge lui a redonné envie de plaire. La première année de colocation, elle a perdu 20 kilos. Cela lui a permis de gagner en mobilité. Elle a pu aller choisir ses propres vêtements, accompagnée de ses auxiliaires. Elle a commencé à se maquiller, à aller chez le coiffeur. Elle est redevenue la très jolie jeune femme qu’elle était avant son accident et a retrouvé confiance en elle. Elle a ensuite retrouvé de l’autonomie. Tant qu’elle était chez nos parents, comme beaucoup de personnes en situation de handicap, elle était tellement maternée et prise en charge qu’elle n’avait plus de champ d’action. Mes parents, par bienveillance et affection, décidaient beaucoup à sa place. En colocation, elle était chez elle et devait elle-même organiser ses journées.

Actu-Juridique : Qui peut être accueilli dans ces colocations ?

Maïlys Cantzler : Nous veillons à un équilibre entre hommes et femmes, et avons fixé un âge limite de 55 ans à l’entrée. Pour le reste, des personnes porteuses de tout type de handicap peuvent être accueillies, à condition néanmoins qu’on puisse assurer leur sécurité et celle des autres colocataires. Cela implique qu’elles n’aient pas de besoins médicaux non programmables. Ainsi, une personne sujette à des crises d’épilepsie importantes avec risques d’étouffement ne pourra pas être accueillie, car les auxiliaires de vie n’ont pas le droit d’intervenir pour de la réanimation. Il ne faut pas qu’elles puissent mettre elles-mêmes ou les autres en danger. Nous ne pouvons donc pas accueillir des personnes qui auraient des accès de violence, ou qui, si elles ne savent pas traverser une route, le feraient sans avoir la présence d’esprit d’aller chercher de l’aide auprès d’une auxiliaire. Enfin, il faut que le reste des colocataires soient enthousiastes à l’idée de la cohabitation. Pour cela, nous organisons trois séjours test : le premier dure une semaine, le deuxième 15 jours, et le troisième, entre un et deux mois. Lors de ce dernier séjour, on réunit les colocataires qui donnent ou non leur accord pour accueillir le candidat. Normalement, au bout du troisième séjour, c’est une formalité. Mais il est arrivé que le groupe ne donne pas son accord. Il faut l’accepter car ce sont eux qui vont vivre avec le nouvel arrivant.

Actu-Juridique : Combien leur coûte ce logement ?

Maïlys Cantzler : Le logement coûte 450 euros, auxquels s’ajoutent environ 350 euros mensuels de frais de bouche, de chauffage et d’entretien. Cela fait un budget de 800 euros par mois, financé grâce à l’allocation adulte handicapé de 920 euro mensuels. Les colocataires bénéficient d’autres allocations, qui leur permettent d’avoir un budget global de 1 200 euros par mois. Il leur reste donc 400 euros pour les vêtements, sorties, produits de toilette. Les heures avec les auxiliaires de vie ne leur coûtent rien, puisque le principe est justement que ce soit intégré dans le logement.

Actu-Juridique : Vous devez être débordés de candidatures…

Maïlys Cantzler : Il y a bien une dizaine de familles qui nous contactent chaque semaine. Pour le moment, nous arrivons à gérer les demandes en proposant des créneaux dans les chambres d’amis des colocations. L’habitat inclusif se développe de plus en plus et commence à parler aux gens. Il y a encore 5 ans, personne ne connaissait. Certains colocataires sont venus par eux-mêmes après le confinement. Ils avaient eu beaucoup de temps et nous avaient découvert en navigant sur internet. Nous avions neuf colocations fin 2021. Nous en aurons 17 à la fin de l’année et 30 en 2023. Entre les séjours test, la chambre d’amis, le studio tremplin, nous avons des capacités d’accueil. Ces différents modes d’accueil permettent aux colocations d’héberger une trentaine de personnes différentes. J’ai aujourd’hui l’ambition de créer 100 colocations en 10 ans. Après tout, j’ai déjà créé 100 crèches en 10 ans ! En juin 2020 a été remis un rapport intitulé : « Demain je pourrai choisir d’habiter avec vous »,qui a été remis au gouvernement, à la demande du chef de l’État. Ses auteurs estimaient que d’ici la fin de la décennie, 100 000 personnes vieillissantes en perte d’autonomie et 50 000 personnes handicapées vivront dans des habitats inclusifs.

Actu-Juridique : Que représente le trophée de l’ESS ?

Maïlys Cantzler : Nous avons déjà les retours positifs des colocataires, mais les entendre également de la bouche de personnes extérieures fait plaisir. Tout prix est une marque de reconnaissance de ce qu’on fait. J’ai en plus une histoire avec le Crédit coopératif, qui est la banque qui a financé ma première crèche. Ce prix nous donne également de la notoriété, et il peut donner des idées aux collectivités qui peuvent nous aider à monter des projets. Des familles peuvent avoir envie de nous imiter. Dans l’économie sociale et solidaire, nous ne voyons pas ceux qui se lancent dans le même domaine que nous comme des concurrents. Au contraire. On est vraiment dans l’entraide. L’habitat inclusif, si on veut que ça marche, il faut que ça se développe. Il faut qu’il y ait d’autres acteurs pour développer l’offre. Les crèches privées se sont développées parce que d’autres acteurs se sont lancés. Plus le secteur est représenté, plus il est visible, plus il est financé. Depuis 2017, le gouvernement a mis des moyens sur la table, d’abord à titre expérimental, puis de manière plus importante. En 2017 et 2018, le montant global pour tous les projets en France était de 700 000 euros. Cela permettait de financer une dizaine de projets. Ce budget, en 2022, est de 45 millions. Ces crédits augmentent parce que l’offre augmente. Si elle n’augmente pas ou qu’elle décroît, le gouvernement pourrait se dire que ce n’était finalement pas une si bonne idée. Aujourd’hui, l’État mise sur un développement de notre secteur, et nous espérons que cela se poursuive.

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