« Tracances », « tracances », est-ce que j’ai une tête à être en « tracances » ?

Publié le 16/08/2022 - mis à jour le 16/08/2022 à 10H47

Un nouveau mot est en passe de devenir à la mode dans les médias, celui de « tracances ». Michèle Bauer, avocate au barreau de Bordeaux, spécialiste en droit social, met en garde contre la capacité de ce terme, apparemment séduisant, à gommer la frontière nécessaire entre le travail et la vie privée du salarié. 

"Tracances", "tracances", est-ce que j'ai une tête à être en "tracances" ? 
Photo : ©AdobeStcok/AkinOzcan

« Tu es en tracances ou en vraies vacances ? ».

Voilà une interrogation qui pourrait bien entrer dans les mœurs  à en croire la presse qui s’amuse de cet affreux néologisme.

Mais qu’est-ce donc que des « tracances » ? C’est un mot-valise composé  de travail et de vacances qui m’a fait penser à l’émission de mon enfance « Croque-vacances ». La première syllabe claque et la deuxième fait rêver, c’est plus vendeur que « vacail » qui aurait eu le même sens, mais sans l’aspect volontairement séduisant de la novlangue.

Télétravailler au paradis, le rêve ?

Les « tracances » nous viendraient du Canada où les employeurs financeraient les déplacements des salariés, plutôt jeunes cadres, afin de leur permettre de télétravailler dans des pays lointains.

Car le sens exact des « tracances », c’est télétravailler hors de son domicile dans un lieu habituellement destiné aux vacances.

Dans le code du travail, le terme « tracances » n’existe pas, on ne connait que les congés payés (pour vacances) et le télétravail.

Aussi, est-il particulièrement choquant de lire que de nombreux français, séduits par les « tracances »,continuent à exercer leur métier sur leur lieu de vacances, comme si le travail c’était des vacances ou les vacances du travail…

Au-delà du manque de rigueur juridique, parler de « tracances » et en vanter les mérites est dangereux. Ce terme efface en effet la frontière nécessaire entre le travail et la vie privée du salarié.

On sait combien le télétravail pose le problème de la déconnexion, au point qu’il a fallu créer un droit à la déconnexion.

« Tracances » comme tracas ou traquer

Une étude a démontré que durant le confinement, les télétravailleurs ont vu leur temps de travail augmenter et leurs conditions de travail se dégrader (troubles du sommeil, douleurs).

Car télétravailler n’est pas de tout repos, le salarié est constamment sur son lieu de travail que ce soit chez lui ou sur une île aux Baléares. Son ordinateur à portée de main et ses notifications de mails à portée d’oreille l’incitent à travailler plus que de raison au détriment de sa santé.

Dans « tracances », il y a tracas, on peut entendre aussi « traquer », décidément que ce mot est vilain.

Ne soyons pas dupes, les « tracances » ne sont pas une faveur, contrairement à la manière dont la presse se plait à présenter le phénomène. Grands Princes, les employeurs accepteraient que les salariés prolongent leur séjour en leur permettant de télétravailler sur leur lieu de vacances ou au contraire d’avancer leur départ et de télétravailler avant d’être en vacances. Cette mansuétude n’est pas désintéressée, l’employeur espère certainement que durant les vraies vacances, le salarié ne déconnectera pas et télétravaillera un peu ou beaucoup, par exemple pour ne pas être trop chargé durant ses « tracances ». C’est l’effet pervers de cette nouvelle manière de travailler dans des lieux de vacances. Le pire est que certains salariés doivent penser être libres et pouvoir organiser leur temps comme bon leur semble en « tracances » alors qu’ils sont pris au piège, celui du travail en continu, corvéables à merci mais corvéables consentants.

Les congés payés sont inscrits dans le code du travail à l’article L3141-1 du Code du travail, tout salarié y a droit à la charge de l’employeur. Le Préambule de la Constitution de 1946 mentionne par ailleurs le droit au repos garanti par la Nation.

Par conséquent, soit le salarié travaille, soit il est en vacances, il n’existe pas d’entre d’eux ; les « tracances » sont un mythe inventé par les cadres « hypes » qui ont ainsi trouvé une nouvelle manière d’imposer d’être « corporate » : ne plus jamais se reposer.

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