« Anne Hidalgo fait comme si la banlieue n’existait pas »

Publié le 10/10/2016

Lundi 26 septembre, le conseil de Paris a adopté sans surprise le projet de piétonisation de la voie sur berge de la rive droite de la capitale. Le projet ferme donc définitivement la voie Georges-Pompidou à la circulation automobile sur 3,3 km du quai bas, depuis l’entrée du tunnel des Tuileries (1er arrondissement) jusqu’à la sortie du tunnel Henri-IV (4e arrondissement). Anne Hidalgo, la maire de Paris, s’est félicitée de cette « décision historique », ouvrant la voie selon elle à la reconquête de la Seine. Mais en périphérie, le projet suscite une vive polémique. Sylvain Berrios, maire de Saint-Maur-des-Fossés et vice-président de la métropole du Grand-Paris, accuse la maire de Paris de sacrifier la banlieue.

Les Petites Affiches – Le conseil de Paris vient d’adopter la piétonisation des voies sur berge. Quelle est votre réaction ?

Sylvain Berrios – Ce qui est très surprenant dans la réflexion menée par le conseil de Paris, c’est que l’environnement immédiat de la capitale est occulté. Cette décision a été prise comme si la banlieue n’existait pas. Or, Paris ne peut pas s’organiser sans sa banlieue. Sans banlieue, il n’y a par exemple aucune possibilité d’organiser des Jeux olympiques à Paris. L’égoïsme parisien risque de devenir le poison de la métropole. La mairie de Paris avait le choix : elle pouvait se poser en leader des projets métropolitains, ou se replier sur elle-même. C’est ce deuxième choix que vient de faire le conseil de Paris. Anne Hidalgo parle d’une victoire historique, mais à mon sens il s’agit au contraire d’une erreur historique. En faisant cela, elle monte Paris contre la banlieue. Elle aurait pu être un leader, se poser en rassembleur. Elle a fait l’inverse et fait figure de diviseur.

LPA – Ne partagez-vous pas l’objectif de diminuer le recours à la voiture ? Cela semble pourtant aller dans le sens de l’histoire…

S. B. – Je ne suis pas contre la piétonisation des voies sur berge dans l’absolu. Moi-même, en tant que maire de Saint-Maur-des-Fossés, j’essaie de rendre la Marne aux piétons. Je préside le syndicat Marne Vive, qui agit pour améliorer la qualité de la rivière et retrouver une eau de baignade. Je comprends et je partage l’objectif de réduire l’usage de la voiture et d’œuvrer pour un environnement plus sain. Ce que je dénonce, c’est la méthode. Il n’y a eu aucune concertation des communes de périphérie, la décision a été prise de manière unilatérale. Concrètement, cette décision aura un impact catastrophique sur la vie des habitants des banlieues. Cela affectera la vie quotidienne de deux millions et demi de personnes, dont un million deux cent mille en Val-de-Marne. Pour ces derniers, il existe actuellement deux solutions pour rejoindre Paris : soit prendre l’A86, où se situe chaque jour le plus gros bouchon d’Europe, soit prendre le RER A, la plus grande ligne de transports en commun d’Europe, complètement saturée aux heures de pointe. Fermer les voies sur berge, dans ces conditions, va entraîner une saturation encore plus importante de la ligne A du RER et occasionner une heure d’embouteillages supplémentaire pour ceux qui se déplacent en voiture. Cette heure perdue dans les transports a également un coût économique : cela représente, d’après la CCI, l’équivalent de 12 000 journées de travail par jour.

LPA – Qu’aurait-il fallu faire selon vous ?

S. B. – Il aurait fallu agir ensemble, de manière concertée. Avant d’entreprendre ce genre de projet, il convenait d’attendre que les transports en commun soient mieux développés autour de Paris. Depuis 20 ans, le STIF et la région ont déversé des millions d’euros pour que les Parisiens aient tous une bouche de métro au pied de chez eux. Il convient désormais de faire la même chose en banlieue. Les villes de banlieue se sont mises d’accord pour avoir un Grand Paris express, c’est-à-dire un métro orbital qui permet de lier les villes entre elles sans repasser par Paris. À Saint-Maur-des-Fossés, des travaux sont déjà en cours pour construire une gare souterraine… Ce réseau devrait voir le jour d’ici 2020 ou 2021, ce n’est qu’une question d’années… Il était donc possible d’attendre. En revanche, vous ne pouvez pas demander à un habitant de Saint-Maur-des-Fossés d’aller en vélo à La Défense ! Ce qui vaut pour les habitants de quelques arrondissements parisiens n’est pas transposable aux banlieues. Dans notre région, les emplois sont globalement à l’Ouest et les logements à l’Est. Il n’est pas possible de penser uniquement à Paris intra-muros. Il faut tenir compte de ce déséquilibre, avoir un prisme global sur ces questions, en prenant en compte les dynamiques du Grand Paris dans son ensemble.

LPA – D’après vous, c’est donc un conflit de Paris contre la banlieue qui se joue ?

S. B. – On a effectivement l’impression d’être des citoyens de seconde zone. La maire de Paris argumente en disant qu’il faut améliorer la qualité de l’air pour préserver la santé des enfants parisiens. Mais la santé des enfants en banlieue vaut bien celle des enfants de Paris ! Or, cette piétonisation des voies sur berge va générer encore plus d’embouteillage et donc de pollution dans notre département… On est bien dans une logique de Paris contre la banlieue. En outre, cette décision précarise particulièrement les banlieues les plus fragiles, comme la Seine-Saint-Denis et le Val-de-Marne. Pourquoi pousser ainsi la banlieue la plus pauvre dans une souricière ? D’autres villes, comme Lyon par exemple, ont mené ce genre de projets, mais cela a été fait avec l’aval du conseil départemental du Rhône et de la région. Les différents acteurs étaient alignés, d’accord sur le projet. C’est totalement différent de ce qui vient de se passer à Paris.

LPA – Vous avez été un des fers de lance de l’opposition à ce projet. Maintenant qu’il est officiellement adopté, que comptez-vous faire ?

S. B. – Il reste des recours possibles. Si la maire de Paris persiste dans son erreur, j’attaquerai devant les tribunaux administratifs pour faire arrêter la décision, car tout cela n’a pas été mené comme la loi le prévoit. Anne Hidalgo semble l’ignorer, mais ce projet relève de la compétence du préfet de police de Paris, car l’impact va bien au-delà de Paris. Or, le préfet s’est dit réservé sur ce projet. Par ailleurs, une commission d’enquête sur le projet a été déléguée. Elle a rendu un avis défavorable dont il n’a pas été tenu compte. Aucune enquête d’impact n’a été réalisée sur l’ensemble du territoire concerné. Je ferai donc valoir ces différents manquements devant les tribunaux. D’autre part, j’envisage d’autres moyens de pression, comme le fait de bloquer l’accès aux usines d’incinération d’ordures ménagères présentes sur le territoire du Val-de-Marne. Tous les jours, des camions viennent de Paris avec des tonnes d’ordures à traiter dans notre département. Si on bloque l’accès de Paris à nos habitants, je ne vois pas ce qui m’empêche de bloquer, en retour, l’accès de ces camions à mes usines. Il n’est pas question que la banlieue soit la poubelle de Paris.

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Référence : LPA 10 Oct. 2016, n° 121b1, p.4

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