Seine-Saint-Denis (93)

Coronapistes, écoles de vélo, ruptures de stock : toute l’Île-de-France s’est-elle mise au vélo ?

Publié le 30/09/2020 - mis à jour le 01/10/2020 à 9H51

Dans un quartier populaire de Montreuil, François Fatoux dirige une école de vélo qui dès le déconfinement et ce jusqu’au dernier week-end de juillet a appris à près de 150 Franciliens à tenir sur des vélos. Un signe que l’heure du vélo est arrivée en Île-de-France…

François Fatoux est un personnage. À presque 70 ans, ce passionné de vélo, a lancé il y a bientôt vingt ans l’une des premières vélo-écoles pour tous, qui forme en moyenne 70 adultes par semaine, sur 8 niveaux (3 € la séance). Des chiffres qui ont doublé après le déconfinement. Pendant des années, le soixante-huitard a représenté le lobby de la pédale dans sa commune et en Île-de-France, avec l’association Vivre à vélo en ville. C’était bien avant que les Vélib’ soient mis en place en juillet 2007 à Paris, une initiative « qui a donné un véritable coup d’accélérateur à la place du vélo à Paris et dans la petite couronne », se souvient-il, avant que les contresens cyclables et autres voies vélo-friendly se multiplient dans la région.

En 2002, le gaillard secondé par sa clique de militants du vélo, lutte et parvient à faire valider l’installation d’une piste cyclable entre le quartier populaire Bel Air et le lycée Jean Jaurès de Montreuil. La ville de Saint-Ouen l’appelle au même moment pour mettre des agents de la Maison de l’environnement sur des vélos, c’est là qu’il a le déclic : « Je me suis rendu compte que j’étais passé à côté de l’essentiel. À quoi ça sert d’avoir des pistes cyclables, si les gens ne savent pas faire du vélo ? ». En septembre de cette année-là, François dépose des flyers pour des cours au Forum des associations de Montreuil et la mayonnaise monte illico. « Trois femmes d’origine maghrébine se sont pointées tout de suite pour s’inscrire avec timidité et détermination. Elles n’étaient jamais montées sur une bicyclette ! ».

Depuis, la structure a mis en selle plus de 4 000 personnes, dont 90 % de femmes. Beaucoup de femmes actives qui viennent de familles modestes, de quartiers populaires, des femmes issues des Antilles, du Maghreb et d’Afrique, et qui veulent réaliser leurs rêves de vélo. Cela n’étonne toujours pas François Fatoux : « Si vous regardez les cyclistes à Paris, ce sont majoritairement des bobos blancs alors que les personnes originaires du Maghreb, des Dom-Tom ou de l’Afrique subsaharienne représentent quelque chose comme 20 % de la population francilienne ! ». D’objet commun, permettant à tous les « sans-voitures » de gagner l’usine ou l’école au milieu du XXe siècle, le vélo est devenu un privilège en 2020.

La grève des transports et le coronavirus ont mis les gens sur leur selle

Dans la cour du collège Lenain-de-Tillemont à Montreuil, le regard appliqué à suivre la ligne droite du terrain de sport, Dein, 26 ans, manie déjà bien son engin. La jeune étudiante en coopération internationale, s’est offert un vélo en décembre dernier et a réussi à l’apprivoiser seule, sur un parking vide grâce à des vidéos sur YouTube. « Je suis beaucoup tombée », sourit la jeune femme qui, grâce aux cours, perfectionne ses connaissances et sa confiance. « Avec la grève, je me suis rendu compte combien j’étais dépendante des autres, il fallait que je récupère ce pouvoir d’aller où je veux quand je veux ». Dans le groupe des plus aguerris, Bernadette, 42 ans, anime le cours avec François. L’énergique comptable est venue au cours à vélo, depuis Les Lilas, ce qui est le moindre de ses succès. « Je suis allée jusqu’au niveau 8 et surtout j’ai réalisé mon rêve : faire le tour du lac d’Annecy » ! Comme beaucoup, le manque d’opportunités l’a privée de cette activité, enfant. « À l’époque, c’était un jouet de garçon ». Comme d’autres élèves, Bernadette a voulu apprendre pour se balader avec ses enfants, mais surtout pour ressentir seule au guidon le frisson de liberté : « Quand on roule, on respire, c’est notre corps qui nous mène d’un point à un autre. Maintenant, je vais au boulot à vélo deux ou trois fois par semaine, je passe par la Villette, gare du Nord, Opéra, c’est beau ! ».

Que ce soit pour le plaisir ou pour la nécessité d’être moins dépendants des transports en commun à cause des grèves ou du Covid-19, les Franciliens se sont mis au vélo ces derniers mois. En décembre 2019, bien avant le confinement donc, les compteurs avaient enregistré entre 4 000 et 5 000 vélos pendant les grosses journées de grève sur la coulée verte des Hauts-de-Seine, reliant Malakoff à Châtillon. Un peu plus du double du trafic normal. À Paris, la mairie a annoncé une fréquentation de 93,9 passages par heure en moyenne en décembre, soit le double des données enregistrées à la même période en 2018. Ces chiffres éloquents avaient poussé la présidente de la région, Valérie Pécresse, à annoncer une dizaine de dispositions dans le but de tripler le nombre de cyclistes dans les rues avant 2021 (augmentation du parc Véligo, aide à l’achat de vélos électriques, etc.). Une révolution qui s’est confirmée après le confinement : la région n’a jamais été autant parcourue par les cyclistes. Le ministère de la Transition énergétique a même mis en place une prime de 50 euros pour la réparation des vélos, complétant la subvention de la région, pour encourager les Franciliens à ne pas se ruer sur les transports en commun.

Ce qui s’est senti en magasin et en ateliers de réparations où certains vendeurs indépendants spécialisés ont vu une hausse des ventes de 100 % par rapport à 2019. Les magasins Décathlon de la région ont été dévalisés, comme l’explique le service de presse de l’enseigne : « Actuellement tous les segments et modèles sont concernés tant au niveau de la demande que d’une temporaire indisponibilité : les vélos enfants/adultes, VTT/VTC, VAE… Des vélos neufs mais aussi d’occasion (en lien avec la reprise) ».

François Fatoux, lui a vu une hausse de 40 % de ses inscriptions lors du déconfinement. « Passé le déconfinement et le ramadan, nous avons accueillis plus de 150 élèves de tous niveaux tous les week-ends avec beaucoup de cyclistes qui voulaient se perfectionner, ce qui est une nouveauté ». Face à cet afflux qui a été une épreuve pour les formateurs bénévoles, le directeur fait ses constatations : « la demande est colossale, l’offre dérisoire », mais il espère que le message est passé. « L’équipe de la vélo-école de Montreuil est relativement âgée, j’espère que de nouveaux bénévoles vont nous rejoindre pour permettre aux gens de faire du vélo en toute sécurité ».

Le vélo passera-t-il le test de la deuxième couronne ?

Avancée remarquable liée au coronavirus : la mise en place de près de 150 km de coronapistes dans de nombreuses collectivités de la région. Une partie de ces dernières devraient être pérennisées. « Cela a demandé un certain courage politique », concède François Fatoux. « Mais je pense que ça n’a pas été fait de façon très maligne sur certains secteurs, où les passagers des bus de banlieue qui n’ont pas de véhicules personnels mais ne savent pas non plus faire du vélo paient une double peine. Avec des voies entières de circulation consacrées au vélo, les ralentissements les poussent à rester massés dans les bus ».

Mais selon le cycliste aguerri, les coronapistes peuvent avoir pour avantage d’ouvrir des axes jusqu’ici très dangereux pour les vélos, en particulier au-delà de la première couronne. « C’est vrai que des vélos, jusqu’à présent on n’en voyait que très rarement en banlieue. C’est dangereux car la circulation est moins dense donc plus rapide et que les automobilistes ne sont pas habitués », explique le cycliste invétéré qui régulièrement roule de Montreuil à Champigny-sur-Marne ou Noisy-le-Grand, deux villes qui se situent sur le futur projet de la région de « RER cyclable » ou RER V, un projet annoncé en avril dernier et qui implique la mise à disposition de plus de 650 km de voies cyclables dans toute la région. Partenaire du projet, le collectif Vélo Île-de-France (https://velo-iledefrance.fr/) a mis en place une carte intéractive très riche compilant les pistes cyclables existantes et du futur projet de RER V. Une bonne occasion d’enfourcher son vélo pour découvrir les bords de Marne cet été !

À lire également

Référence : LPA 30 Sep. 2020, n° 156b3, p.3

Plan