Arthur Sauzé, le juriste bidouilleur

Publié le 18/12/2020 - mis à jour le 21/12/2020 à 10H01

Ex-avocat au barreau de Paris, influenceur legaltech, conférencier international, TEDx speaker, et cité tout récemment par Vanity Fair comme faisant partie des moins de 30 ans qui vont « changer la France », comment décrire Arthur Sauzé ? Avec ses multiples casquettes, le juriste de 27 ans brouille les pistes mais sait très bien où il veut arriver. Produit de son époque, il emploie couramment le vocabulaire de la Macronie, mais ne souscrit pas pour autant à la cruauté parfois brutale du monde de l’entreprise. Il estime que les nouvelles technologies peuvent améliorer la qualité des missions remplies par les avocats mais qu’elles doivent être utilisées à des fins précises. Électron libre, il se qualifie volontiers de rebelle dans un rire sincère et amusé. Casser les codes, il aime ça, au risque de se mettre à dos une partie des avocats réticents à l’immiscion des nouvelles technologies dans les méandres du droit.

À l’origine était le verbe. Celui d’Arthur Sauzé est à son image : rapide, foisonnant, et en même temps clair dans la démonstration. Aussi rapide qu’une mise à jour d’ordinateur. Le jeune homme de 27 ans est un autodidacte des nouvelles technologies. Son histoire d’amour avec elles, parfois chaotique, commence en 2015. À ce moment, il est en école de commerce à l’EM Lyon, après avoir suivi des cours à la fac de droit. De son aveu, il y va plus par conformisme entrepreneurial que par véritable passion. Mais c’est une révélation. Il traîne ses guêtres dans l’incubateur de l’EM Lyon, qui est « l’un des plus grands de France, après station F ». Entre deux cafés et trois algorithmes, il découvre un univers qui le fascine. Fintech, foodtech, RH tech, il se familiarise avec un plaisir non dissimulé à l’innovation et à sa sémantique. Petit à petit, prenant conscience des enjeux de l’intelligence artificielle et du big data, il se dit que le droit aussi aurait sa carte à jouer dans ce monde de données infinies. « En droit social, beaucoup de choses que je faisais s’avéraient répétitives, de nombreux raisonnements pouvaient être modélisables. J’ai commencé à m’intéresser au sujet ». À cette période, les premières start-up du droit, comme Predictice, Doctrice, voient le jour. Le jeune homme décide donc de creuser le lien entre droit et tech. Modeste, il le reconnaît, il partait « de zéro ». Il apprend dans son coin.

Un heureux hasard arrive :  l’un de ses amis l’informe de la tenue du premier legal hackathon organisé par le ministère de la Justice. Nous sommes en 2018. « Je me suis dit que je n’avais rien à perdre, que ce serait l’occasion de rencontrer de nouvelles personnes. En 48 h, il fallait développer la plateforme de l’Agence nationale de travail d’intérêt général, les alternatives aux peines d’emprisonnement. Et j’étais le seul juriste parmi 150 candidats » ! Le hackathon se soldera par une victoire d’Arthur Sauzé et de sa petite équipe. « Grâce à ma casquette de juriste, nous étions les seuls à avoir vraiment compris les procédures, les problématiques, les délais, les notifications. On a vraiment modélisé la plateforme autour des problématiques juridiques, pour fluidifier la procédure, et en deux jours, nous avons pu livrer une plateforme » !

Son surnom : « le Benalla du droit »

Résultat : Arthur Sauzé, auréolé de cette victoire, est propulsé dans le petit monde des legaltech. « Premier hackathon du droit, premier élève avocat à parler des legaltech… Sans le vouloir, j’ai eu la chance d’être assez relayé par les médias. Cela m’a permis de gagner des prix, comme celui de l’innovation à l’EM Lyon, de l’école d’avocat de Versailles. Cela m’a crédibilisé et a montré que j’existais ». La preuve, Stéphane Baller, associé chez E&Y, en charge de l’innovation et de la prospective, « un précurseur sur l’innovation dans le droit », comme le qualifie le juriste, s’empresse de le contacter. Quand il lui demande d’intervenir dans le DU « transformation digitale du droit et legaltech » à l’université Paris II Panthéon-Assas, Arthur a quelques sueurs froides. « J’étais assez impressionné car j’étais encore élève avocat ! ». Mais il est flatté et assure ses fonctions avec plaisir. Très rapidement, il est embauché chez E&Y, à un poste d’avocat et de chef de projet legaltech, « dont le but était d’accompagner la transformation digitale du département de droit social, sur deux points principaux : l’automatisation des documents contractuels et la data extraction ». Le jeune homme voit ses aspirations professionnelles se concrétiser.

Mais il se retrouve un peu seul sur le sujet et pas assez soutenu. Si le sujet est dans l’air du temps, les mentalités n’étaient peut-être pas encore prêtes à l’accueillir à bras ouverts ? Cette « solitude », il l’a rencontrée souvent. Alors quand Mathieu Davy, le fondateur d’Avotech,  lui propose de cofonder Young Avotech, avec sa consœur Julie Serrier, il y voit presque une planche de salut. « Aujourd’hui, on a l’impression que les legaltech sont très répandues, mais dans l’ancien temps, (rires), on était seuls et on était isolé. Mathieu Davy a eu la bonne idée de nous réunir afin que nous puissions nous former ensemble et constituer la nouvelle génération de jeunes juristes augmentés. Au début, cela avait un côté très thérapeutique, on se sentait moins seuls ! On se disait “Enfin des gens qui s’y intéressent, avec qui je peux parler de ça, sans être jugé et critiqué”. Cela faisait du bien ». Une vraie bouffée d’air.

Son expertise se précise, désormais Arthur Sauzé intervient dans les écoles d’avocat de Strasbourg, Paris, Lille, Orléans, etc. « Cela nous a permis de rencontrer tout l’écosystème legaltech et de beaucoup apprendre, notamment d’acquérir davantage de méthodes ».

Arthur Sauzé devient, malgré lui, selon ses propres termes : « le visage visible de cet écosystème, de la jeune génération d’avocats qui bougent ». Mais avec cette lumière viennent aussi les inimitiés. « Les legaltech étaient assez mal vues », concède-t-il. Mal vues ? C’est un euphémisme. Dans sa conférence TEDx de février dernier, Arthur Sauzé déballe des jugements à l’emporte-pièce qu’il a entendus : « Vous déshonorez la profession », lui lance un jour un « vieux bâtonnier bedonnant » ou encore « Voilà le Benalla du droit ».  « À l’école d’avocat, j’étais le seul à m’intéresser à cela », se souvient-il.

Ce frein, il l’attribue à une forme de « méconnaissance ». « Les gens ne comprenaient pas les enjeux. Aujourd’hui, je trouve que les questionnements sont beaucoup plus justifiés, parce qu’on parle de points très précis, très techniques, il y a des débats très intéressants. Avant, il s’agissait de réticences idéologiques et caricaturales, qui prenaient la forme d’une hostilité totale. Car les avocats ne visualisaient pas ce que cela pourrait prendre comme forme. Il y avait cette vision du robot qui allait prendre le pouvoir. Mais aujourd’hui, globalement, on parle avec des gens qui sont plus “éduqués” ». En souhaitant injecter plus d’horizontalité dans les cabinets, en rendant le droit accessible, Arthur Sauzé et ses acolytes sont vites considérés comme les « braconniers du droit » – son expression – ceux qui vont brader, casser et dénaturer la profession. Comme partout, les nouvelles technologies balaient tout sur leur passage. Mais les choses ont changé. « Avant, les gens se demandait pourquoi. Maintenant c’est le comment qui les intéressent »…

Le blues du cabinet

Ce vent qui tourne de façon favorable nourrit la machine intérieure d’Arthur Sauzé, qui se sent également appelé par autre chose, une autre vie. « J’arrivais le matin, devant cette grande tour à La Défense. Je voyais tous ces gens en costard, tristes, faire la queue devant la tour, pressés. J’arrivais et j’avais la boule au ventre. J’avais l’impression d’être déconnecté du monde et de ne plus avoir les pieds sur terre ». Le blues le prend aux tripes. Alors, malgré le choix cornélien devant lequel il se trouve, il part de chez E&Y. Une décision difficile – son poste et le cabinet sont prestigieux – mais il pressent qu’un autre destin est possible. « Pas mal de confrères m’appelaient en me disant “j’aimerais faire cela, quelle techno tu me conseilles d’intégrer ? J’aimerais aller plus vite dans ces contrats, il y a plein de technologies dans le secteur, qu’est-ce que tu me conseilles là-dessus ?” », se rappelle-t-il. Le juriste estime donc qu’il serait judicieux de se lancer dans le conseil en stratégie digitale. Encore lui faut-il définir la plus-value de son expertise. Épiphanie : « C’est la maîtrise des solutions technologiques. Je pense qu’un bon consultant digital doit savoir de quoi il parle et maîtriser ses solutions. Mais comment faire pour que les gens sachent que tu maîtrises ? En faisant des vidéos ! ». Désormais, les vidéos apparaissent comme un levier de marketing d’expertise. En homme de son époque, Arthur Sauzé adopte « un format assez proche de celui du gaming. Un youtubeur teste un jeu vidéo, moi je teste une solution. C’est assez cohérent dans l’approche ».

Là encore, il part de zéro. Autodidacte dans l’âme, on vous dit. « Je regardais les tendances, ce qui marchait bien, même si les vidéos ne parlaient pas de droit. Leurs points communs ? Leurs formats étaient rythmés, avec des zooms, des cuts, des incrustations d’images, plutôt en face camera et pas en motion design. Et les youtubeurs étaient habillés en mode décontracté ». Enfin, il faut définir une ligne éditoriale, afin de dépoussiérer les vidéos d’avocat. « Je parle d’un sujet qui n’intéresse personne, ou pas grand monde. Les legaltech, c’est de l’ultra niche, le droit c’est ennuyeux à la base, et la tech pas toujours fun, alors il fallait que je rende le tout sympa et engageant. Quand on dit “cabinet d’avocat”, c’est synonyme d’austère mais quand on dit “start-up nation”, c’est cool. Dans cet univers, les gens sont sympas, il y a une super ambiance, alors je me suis dit que j’allais essayer de retranscrire cette bonne ambiance, cette bienveillance… D’où ce format décontracté et sympa dans mes vidéos », lâche-t-il, débonnaire.

La formule semble fonctionner. Dès septembre 2019, il y a un an, les vidéos cartonnent. Arthur Sauzé est contacté par beaucoup de legaltech pour faire des vidéos. Mais l’entrepreneuriat est un parcours semé d’embûches. S’éloignant peu à peu de sa casquette d’avocat – il vient de raccrocher le barreau, enfin « pour l’instant » – il découvre les difficultés du monde du conseil, « qui ne vient pas tout seul ! La concurrence était là, des gens compétents présents depuis longtemps, qui ont leur réseau et en fait le process de vente est très long dans le B to B. Mais je suis rodé désormais ».

Conférencier professionnel

S’il a quitté la robe – « je me trouve assez créatif or le droit enferme dans des schémas, je me sentais bridé » –, ce ne fut pas de gaité de cœur. Et il garde de sa carrière d’avocat le principe du contradictoire dans ses vidéos. « Moi ma ligne c’est indépendance et bienveillance, 80 % de use case et 20 % de pistes d’améliorations. » Ainsi quand il évalue une solution, il « donne les points positifs ou négatifs », et laisse les acteurs de la legaltech s’expliquer. « Dans l’immense majorité des cas, ils sont d’accord et reconnaissent que c’est perfectible sur ce point ».

Le sens de l’entrepreneuriat a pris le pas. « J’ai commencé à monétiser le contenu de mes vidéos. Concrètement, dès que je parle d’une solution, j’ai pu constater qu’il y avait des lead entrants qui arrivaient. Même quand j’étais critique ». La preuve qu’il est devenu prescripteur, plus qu’un autre medium ou qu’un relais médiatique. « Mes vidéos sont devenues un outil marketing pour les legaltech, car j’ai une communauté hyper qualifiée, composée de spécialistes de la question et qui veulent acheter. S’ils s’abonnent chez moi, c’est qu’ils ont une bonne raison. On ne le fait pas pour le plaisir… Sauf ma mère (rires) ! Ce que je fais a une valeur ». Une valeur – ses vidéos engageantes et pédagogiques montrent bien l’apport de la solution dans des cas précis – que le Village de la justice a bien repérée : depuis septembre, ses vidéos y sont automatiquement publiées, et ils rédigent une newsletter commune sur l’innovation, « Les 5 minutes du juriste augmenté ».

Aujourd’hui, Arthur Sauzé va mieux. Parce que ces derniers moins ont été éprouvants. Entre une double fracture des poignets qui l’a immobilisé à la suite d’un accident de la route et un contrat en or dans un cabinet à cheval sur Paris et Londres, comme « legaltech engagement manager » tombé à l’eau pour cause de crise sanitaire, il a déchanté. Mais le confinement a finalement eu pour effet d’accélérer sa production de vidéos. « J’ai produit des vidéos comme un malade, deux par semaine. Et en un mois, j’ai doublé mon nombre d’abonnés. Mon public ? Des avocats et des directions juridiques. 84 % de son public sont des professionnels du droit, et la moitié des internautes ont entre  25 et 35 ans, 20 % sont dans la fourchette 35-45 ans, et très peu ont plus de 45 ans » !

Le monde change, Arthur Sauzé en est conscient. Pour autant, lui aussi a un peu changé son fusil d’épaule. À l’avenir, les legaltech seront certes un outil précieux mais utilisées avec parcimonie, et plus pour l’assurantiel que le contentieux, histoire, par exemple, de « savoir quoi provisionner ». Il pense que, grâce à elles, les avocats ne vont pas moins travailler, mais « travailler différemment. On va faire des choses qui sont plus intéressantes, qui ont plus de valeur pour l’avocat et le client. Quand j’automatise une partie de ma production, je suis tout ce que je fais avec des dash boards et des suivis. Demain, je suis capable d’appeler le client et de lui rappeler qu’il a un délai qui expire. Pour moi, on va davantage passer du temps sur du coaching (préparer sa négociation ou l’entretien) ». L’avocat de demain sera-t-il un as du développement personnel ? Une chose est sûre, aujourd’hui, Arthur Sauzé se positionne comme un conférencier professionnel. Et à ses yeux, il existe deux types d’entrepreneurs : les génies et ceux qui ont les moyens d’entreprendre. « Moi je ne suis ni l’un ni l’autre, il faut se débrouiller. Je suis un bidouilleur », se marre-t-il.

Il a beau avoir raccroché, il garde un souvenir ébloui de sa rencontre avec Kami Haeri, son coach pour la conférence TEDx. « Il est dans le top 5 des avocats en France. Bénéficier de ses conseils, ça valait de l’or. Je regardais déjà des conférences de lui quand j’étais en licence. Il est mon héros de la profession ». Avocat un jour, avocat toujours…

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Référence : LPA 18 Déc. 2020, n° 156u0, p.3

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