Banque de France : « Il y a un décalage entre l’optimisme des chefs d’entreprise et nos prévisions macroéconomiques »

Publié le 05/06/2024
Banque de France : « Il y a un décalage entre l’optimisme des chefs d’entreprise et nos prévisions macroéconomiques »
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Après des chiffres de croissance exceptionnels de 6,8 % et 2,5 % en 2021 et 2022 à la sortie de la crise sanitaire, le PIB devrait connaître une hausse de 0,9 % en 2023. Un ralentissement causé par une forte inflation, la hausse des taux d’intérêt et les crises géopolitiques. Globalement, malgré ce constat, les chefs d’entreprise restent optimistes sur l’évolution de leur chiffre d’affaires, d’après les enquêtes de terrain réalisées par la Banque de France. Mais la conjoncture est très hétérogène et varie en fonction des secteurs d’activité. Investissements, défaillances, prêts garantis par l’État ou encore perspectives pour l’année 2024, la directrice des entreprises de la Banque de France, Émilie Quema et le médiateur national du crédit, Frédéric Visnovsky nous livrent leur analyse sur ces différentes questions. Entretien croisé.

Actu-Juridique : Globalement, quelles leçons tirez-vous de la conjoncture économique de l’année 2023 ?

Émilie Quema : Les entreprises ont débuté l’année 2023 avec de très bons fondamentaux. Grâce une activité très soutenue en 2021 et 2022, les sociétés ont bénéficié d’une croissance de leur chiffre d’affaires. Par conséquent, elles ont entamé l’année passée avec de très bons bilans et des taux de marge et d’endettement net satisfaisants. Globalement, cette situation a permis aux entreprises d’affronter et de résister à un certain nombre de chocs et d’incertitudes durant l’année 2023 comme l’inflation, la remontée des taux d’intérêt ou encore les crises géopolitiques. D’après nos projections, la croissance atteindrait 0,9 % en 2023. Cependant, nous avons revu nos prévisions à la baisse en 2024 à hauteur de 0,8 %.

Frédéric Visnovsky : Nous constatons effectivement une résistance très claire au travers de la crise sanitaire, de la sortie de crise et de l’inflation. Dans le même temps, nous observons aussi une détérioration progressive même si les entreprises partaient d’un niveau satisfaisant au début de l’année 2023. Mais il existe une situation paradoxale puisqu’il y a un relatif optimisme de la part des dirigeants constaté notamment dans nos enquêtes régionales bilan et perspectives. C’est en décalage par rapport à notre propre vision macroéconomique avec une projection à 0,8 % de croissance du PIB en 2024.

Émilie Quema : Ensuite, d’après les enquêtes mensuelles et les remontées de terrain, il existe une hétérogénéité des situations d’un secteur à l’autre et au sein d’un même secteur. Les soldes d’opinion sur la trésorerie sont dégradés par rapport à d’autres périodes. Concernant l’activité, la tendance est plus volatile et variable ; dans certains secteurs, les derniers mois n’étaient pas spécialement mauvais. Néanmoins, il y a aussi des signes de fragilité avec des incertitudes, et nous pouvons noter une remontée attendue des défaillances qui s’inscrit dans un phénomène de rattrapage. Ces procédures touchent des structures plus grandes avec davantage d’impact potentiel en termes d’emploi.

Frédéric Visnovsky : Par ailleurs, c’est intéressant de noter que l’investissement est un facteur important de soutien à la croissance sur les deux dernières années. En 2022, le PIB a augmenté de 2,5 % et l’investissement des entreprises a suivi un chemin linéaire avec une hausse de 3,9 %. En 2023, la croissance était de 0,9 % et l’investissement a augmenté de 2,7 %.

AJ : Comment expliquez-vous cette évolution de l’investissement ?

Frédéric Visnovsky : La croissance des crédits bancaires est essentiellement portée par l’augmentation du financement des investissements des entreprises. Nous avons l’impression que les sociétés ont anticipé leurs investissements au moment de la hausse des taux d’intérêt. Nous pourrions connaître l’effet inverse avec les dernières annonces du gouverneur et la prochaine baisse des taux à l’été 2024. Certains dirigeants pourraient décider de patienter avant d’investir ce qui pourrait expliquer en partie la baisse de 0,6 % prévue pour 2024, même si d’autres facteurs entrent en compte. Par conséquent, la croissance devrait être portée cette année par la consommation notamment avec la baisse de l’inflation à hauteur de 2 % et des gains de pouvoir d’achat pour les ménages.

Émilie Quema : Les entreprises ont investi notamment pour renouveler leurs équipements. D’autres ont décidé de s’engager dans une transition environnementale. Sur le financement, d’après nos évaluations, les entreprises engagent 30 Mds€ chaque année pour assurer la transition climatique. Les sociétés ne s’engagent pas suffisamment sur ce sujet car la rentabilité est perçue comme trop lointaine.

AJ : Les entreprises ont aussi subi la fin définitive des aides exceptionnelles accordées par l’État dans le cadre de la relance économique après la crise sanitaire…

Frédéric Visnovsky : Il y a un facteur psychologique évident sur les mesures de soutien et sur le relèvement des taux d’intérêt. L’intervention de l’État a été massive avec 145 Mds€ de prêts garantis par l’État (PGE) accordés et près de 100 Mds€ d’aides directes. Ces mesures gouvernementales ont permis de sauvegarder des entreprises et les emplois pendant la crise sanitaire. À la sortie du Covid, il y a eu l’augmentation de l’inflation amplifiée par la guerre en Ukraine et la hausse des taux d’intérêt. Nous nous retrouvons avec des entreprises qui ont évolué dans un environnement inhabituel pour elles depuis de nombreuses années.

Émilie Quema : Cette conjoncture a eu un impact sur la décision d’investir des entreprises. Dans une enquête sur les freins à l’investissement, le coût du crédit arrive en premier à l’heure actuelle. Il y a eu un véritable changement de paradigme avec la hausse des taux d’intérêt, mais le coût du crédit devrait être amené à baisser. Le rythme dépendra des décisions des banques centrales. Jusqu’à présent, le choc a été atténué en raison de la structure à taux fixe et à maturité longue de la dette des sociétés non financiaires (SNF) françaises. L’effet des taux devrait se ressentir notamment dans nos analyses du mois de juin 2024 sur les données de l’année 2023. Le poids des frais financiers dans les excédents bruts d’exploitation augmente en moindre mesure par rapport à des pays où les taux variables sont pratiqués. Les conditions de crédit sont donc restées plus favorables en France relativement aux autres grands pays européens et l’accès au crédit est bon pour les entreprises.

Frédéric Visnovsky : Des données de la médiation du crédit viennent appuyer ce constat. Nous avons traité 1 400 dossiers en 2023 pour des sociétés qui rencontrent des difficultés pour accéder à un crédit. Durant la période avant la crise sanitaire, nous étions à des niveaux proches de 1  100 dossiers. Dans les statistiques de dynamique du crédit du mois de janvier 2024, nous avons une croissance du crédit d’investissement de 4 % en un an. En revanche, le crédit de trésorerie est en baisse de 7,4 %. Une évolution expliquée en partie par le remboursement par les entreprises des crédits déjà en cours.

AJ : Quelle est la situation du niveau d’endettement des entreprises ?

Émilie Quema : L’endettement a connu un pic en 2020 mais depuis le taux d’endettement net est en baisse.

Frédéric Visnovsky : L’endettement rapporté aux capitaux propres des entreprises s’est amélioré grâce à l’amélioration des résultats. Globalement, d’un point de vue macroéconomique, le taux de marge des entreprises se maintient. D’après les chiffres de l’INSEE, il avait baissé en 2021 et 2022 avant de remonter en 2023 en s’inscrivant à des niveaux stables pour 2024 et 2025. Certaines entreprises sont capables de répercuter la hausse de leurs coûts dans leurs prix. Ce n’est pas le cas de toutes les sociétés. Mais ce taux de marge est global. La situation est différente en fonction des secteurs.

AJ : L’année 2023 a marqué une forte hausse des défaillances d’entreprises. Comment analysez-vous cette évolution ?

Émilie Quema : En 2023, nous comptons près de 58 000 défaillances d’entreprises. Un chiffre encore en dessous de la moyenne de 59 342 entre 2010 et 2019. Nous prenons en compte la moyenne sur la dernière décennie pour obtenir une analyse plus représentative. L’année 2019 était particulièrement basse en termes de défaillances. Depuis la fin de l’année 2021, nous constatons un mouvement de hausse. Une évolution à relativiser puisque les niveaux atteints durant la crise sanitaire étaient extrêmement bas. Nous nous attendions à ce rattrapage qui a été relativement progressif. Mais il y a aussi l’effet du ralentissement actuel de l’économie, même si la croissance reste positive. Le point d’attention concerne les défaillances d’entreprises de plus grande taille. Dans la période prépandémique, nous enregistrions une trentaine de défaillances en moyenne pour les entreprises de taille intermédiaire (ETI) ou les grandes entreprises. En 2023, 56 ont été concernées. Cependant la grosse majorité des entreprises concernées par une procédure collective reste les microentreprises : 53 000.

Frédéric Visnovsky : D’après les chiffres des administrateurs judiciaires, nous sommes à environ 243 000 emplois menacés à cause des défaillances des entreprises en 2023. Cependant, il y a quand même eu un million de créations de sociétés en 2023 avec de nombreuses microentreprises ou TPE. Dans les structures enregistrées au registre du commerce, il y a environ 600 000 créations, entre 300 000 et 400 000 radiations volontaires et 50 000 défaillances. Les ordres de grandeur permettent de constater une dynamique de création d’entreprises et d’emplois. Les défaillances concernent aussi des activités qui se sont créées durant la crise sanitaire et qui n’ont plus de marché aujourd’hui. En revanche, les secteurs sont impactés quasiment de la même manière en 2023 par rapport à 2019. Seul le rythme est différent. Certaines activités ont connu des difficultés plus tôt par rapport à d’autres comme le commerce de détail de l’habillement. En 2023, c’est l’immobilier et la construction qui ont été en difficulté. D’autres domaines ont progressé plus rapidement. En revanche, des secteurs n’ont pas atteint la moyenne prépandémique. Il y a un décalage dans le rattrapage et c’est le cas pour la construction par exemple.

AJ : Comment les entreprises gèrent-elles le remboursement de leur prêt garanti par l’État ?

Frédéric Visnovsky : La très grande majorité des prêts garantis par l’État est en cours de remboursement. Sur l’ensemble du capital correspondant aux PGE octroyés, près de 55 % des encours ont déjà été remboursés. Ces remboursements correspondent au rythme attendu initialement. Par ailleurs, 16 % des encours ont déjà intégralement remboursé.

Émilie Quema : À la Banque de France, nous avons fait des estimations sur les pertes brutes par rapport aux PGE pour l’État. Pour l’instant, nous sommes au niveau de nos prévisions avec près de 6,4 Mds€ de pertes ramenés à 3,5 Mds€ grâce aux primes de garantie, perçues par l’État, sur les 145 Mds€ attribués à travers les PGE.

Frédéric Visnovsky : Néanmoins, dans le remboursement du PGE, certaines sociétés peuvent rencontrer des difficultés. Des dispositifs permettent d’étaler les échéances de ce prêt à travers des procédures de conciliation ou des mesures mises en place par la médiation de la Banque de France. Entre 2022 et 2023, nous avons eu un total 1  100 demandes de médiation et il y a eu près de 6 000 conciliations. Parmi ces dossiers, il y en a avec des PGE. Par conséquent, c’est un potentiel de 7 000 entreprises éventuellement concernées par une restructuration de PGE sur un total de 680 000 bénéficiaires. Les proportions des problématiques liées à ce dispositif exceptionnel sont donc très faibles.

Émilie Quema : D’après les remontées du terrain et des enquêtes, certaines entreprises, notamment des TPE, privilégient le remboursement au détriment du développement d’activités, d’investissements ou parfois de rémunération du dirigeant. Nous pourrons analyser ce type de phénomène grâce aux chiffres de bilan des années 2023-2024. En général, le taux de défaut des crédits PME dans les banques est de 4 %. Nous sommes dans cet ordre de grandeur dans la situation actuelle des PGE, en cohérence avec nos prévisions.

AJ : Quel est votre sentiment par rapport aux perspectives économiques de l’année 2024 ?

Frédéric Visnovsky : L’élément optimiste de ce début d’année 2024 est le retour au niveau d’inflation recherché autour des 2 %. Cette évolution va permettre de dynamiser la consommation qui avait ralenti. Nous devrions connaître un retour à des taux d’intérêt plus favorables notamment face à cette évolution de l’inflation. Dans les enquêtes réalisées, cette perspective est ancrée dans les anticipations des chefs d’entreprise. Il y a donc de la visibilité pour les dirigeants de sociétés. Cependant, la conjoncture est moins favorable. L’activité de 2023 reposait sur les carnets de commandes de 2022. En 2024, elle va reposer sur des commandes qui ont été plus faibles l’année dernière.

Émilie Quema : Le niveau d’optimisme des dirigeants d’entreprise qui transparaît dans les enquêtes de fin 2023 et du début de l’année 2024 peut apparaître en décalage par rapport à l’évolution macroéconomique. On constate par ailleurs une dégradation sur les retards des paiements qui fragilisent les entreprises. Le crédit fournisseur représente 800 Mds€. C’est deux fois et demie les crédits bancaires destinés aux trésoreries. Les plus petites entreprises étaient dans la moyenne et leur retard a augmenté de deux jours en 2023. Les retards imposés par les plus grandes entreprises représentent pour les plus petites un manque de trésorerie d’un montant de 12 Mds€, d’après une estimation réalisée à partir des comptes de 2022. C’est un signe de fragilité notamment sur les conditions des trésoreries des TPE. Nous devons donc rester vigilants sur ce point même si la moitié des entreprises respectent les délais avec un montant qui n’a jamais été aussi élevé.

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