Essonne (91)

« Les TPE situées en Île-de-France résistent mieux à la conjoncture actuelle »

Publié le 30/12/2022 - mis à jour le 30/12/2022 à 10H41
TPE, petite entreprise, café, boutique indépendante
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Le Syndicat des Indépendants (SDI) représente au niveau national, depuis sa création en 1993, les très petites entreprises (TPE). Actuellement, 25 000 dirigeants sont adhérents à cette organisation interprofessionnelle patronale. Remises tout juste de la crise sanitaire, les TPE sont aujourd’hui bousculées par certaines conséquences de cette crise et la situation économique actuelle. Si les entreprises présentes en Île-de-France s’en sortent mieux, les perspectives pour l’année 2023 sont inquiétantes. Jean-Guilhem Darré, délégué général du SDI, analyse ces évolutions conjoncturelles pour les TPE.

Actu-Juridique : Quelle est la conjoncture économique actuelle des très petites entreprises (TPE) et des indépendants ?

Jean-Guilhem Darré : La conjoncture économique des TPE et des indépendants est mauvaise depuis mars 2020 et la période Covid. En 2020, nous avons constaté des baisses importantes de chiffre d’affaires et de résultats. Ces diminutions ont été partiellement compensées par les aides de l’État. Par conséquent, tout n’a pas été totalement négatif. Par rapport à l’année 2021, le conseil supérieur de l’ordre des experts-comptables a sorti une enquête sur l’évolution des chiffres d’affaires des TPE en 2021 par rapport à 2019. Nous constatons une augmentation de 1,9 % pour les très petites entreprises. C’est loin de correspondre à l’augmentation générale de l’économie française sur 2021. La croissance a atteint plus de 6 %. Ensuite, quand on parle de chiffre d’affaires, on ne parle pas de résultats. L’augmentation du chiffre d’affaires des TPE est peut-être positive. Mais quand on se concentre sur le résultat et les bénéfices, ils ont été moins bons pour les TPE par rapport aux grandes entreprises. Un chiffre d’affaires identique, avec des charges qui augmentent, donne un résultat moins important. C’était déjà le cas en 2021, avec les augmentations salariales ou les hausses des prix. Cette situation a été encore plus d’actualité en 2022. Le gouvernement a aussi parlé de l’augmentation des rendements de l’impôt sur les sociétés. Nous ne l’avons pas constaté pour les indépendants et les TPE. Il faut donc distinguer l’économie globale et les petites entreprises.

Actu-Juridique : Qu’en est-il pour le premier semestre de l’année 2022 ?

Jean-Guilhem Darré : En 2022, les TPE ont ressenti encore plus les difficultés avec les conséquences des années 2020 et 2021. Il y a eu deux fois plus de cessations volontaires d’activité en 2022 par rapport à 2020. Plus de 200 000 dirigeants ont décidé de fermer leur société de façon volontaire. Ce ne sont pas des liquidations ou des cessations de paiement. Ces chefs d’entreprise n’ont pas de perspectives. Ils préfèrent cesser leur activité tant qu’il en est encore temps. C’est-à-dire qu’ils ont encore cette possibilité de payer le passif avec l’activité disponible. Ils anticipent le passage devant le tribunal de commerce. Puis, le président de la République a parlé de la fin de l’abondance. Ce terme sonne comme un avertissement pour certains chefs d’entreprises en difficulté. Nous nous attendons donc à des temps difficiles à venir.

Actu-Juridique : Vous parlez ici de chefs d’entreprises qui ferment leur société de manière volontaire. Mais comment évoluent les défaillances des TPE et des indépendants ?

Jean-Guilhem Darré : D’après les chiffres de la Banque de France, au deuxième trimestre 2022, les TPE ont retrouvé leur niveau de défaillance de 2019. Sur un plan global, en considérant toutes les entreprises, il y a un tiers de défaillances en moins par rapport à 2019. Il y a donc une accélération plus importante des défaillances pour les TPE par rapport à l’ensemble de l’économie. Un phénomène particulièrement axé sur les TPE travaillant en B to C. Nous sommes actuellement en train de réaliser une enquête sur l’état des TPE. Elle n’est pas encore finalisée, mais d’après les premières réponses, la principale problématique est la restriction de la consommation. À partir du moment où vous êtes en lien avec les consommateurs, vous êtes impactés par la baisse de la consommation. Les consommateurs sont inquiets pour l’avenir et leur pouvoir d’achat. Ils diminuent donc certaines dépenses non-contraintes. Plusieurs secteurs sont touchés, comme ceux de l’habillement, de la restauration, de l’esthétique ou encore de la coiffure.

Actu-Juridique : Quelle est la situation pour les TPE qui travaillent en B to B ?

Jean-Guilhem Darré : Les TPE sont au bout de la chaîne économique. Elles subissent en cascade les augmentations des prix qui sont imposées par les fournisseurs. C’est compliqué pour les TPE de répercuter ces hausses sur le consommateur. Elles craignent la fuite des clients. Concernant l’investissement, nous constatons un accroissement pour les TPE, d’après les retours du terrain et les données de la Banque de France. La problématique actuelle pour ces sociétés ; et qui peut poser des difficultés importantes dans l’avenir, ce sont les trésoreries. Vous avez aujourd’hui plus de 520 000 TPE qui ont un prêt garanti par l’État (PGE) en cours de remboursement. Puis, vous en avez près de 200 000 qui ont à la fois un PGE et des cotisations Urssaf à régulariser. Actuellement, elles sont donc en train de rembourser les conséquences du Covid. Ce remboursement pénalise leur trésorerie et leur capacité d’investissement. Le banquier, face à ces TPE, considère qu’il faut déjà réduire les dettes en cours et aviser ensuite.

Il faut admettre que les pouvoirs publics ont accompagné les entreprises. C’est indéniable. Mais les aides comme le PGE et le report des créances sociales deviennent aujourd’hui des contraintes difficilement surmontables. Dans l’absolu, en 2020, c’était un bouclier économique efficace avec un accompagnement de l’État. Les banques nous ont aidés aussi, avec par exemple des reports de crédit sur des périodes de six mois. Très honnêtement, tous les partenaires ont joué le jeu. En 2021, il y a eu un report d’un an du début du remboursement du PGE pour les dirigeants qui le souhaitaient. Près de 50 % des sociétés ont pris cette décision. Néanmoins, aujourd’hui, certains chefs d’entreprise sont au pied du mur. Ils vont devoir rembourser un PGE sur quatre ans au lieu de cinq ans. Le montant des mensualités est donc plus important. Puis, la conjoncture économique actuelle est défavorable et potentiellement très défavorable en 2023.

Actu-Juridique : Face à ces problématiques, qu’est-ce que qu’est-ce que vous préconisez à la SDI ?

Jean-Guilhem Darré : Nous avons conscience que la politique du « quoi qu’il en coûte » est terminée. Nous ne demandons pas d’argent à l’État. Nous demandons plutôt un allègement de la pression, en allongeant la maturité des dettes. Il faudrait donc rallonger la durée du remboursement des PGE, sur deux ans supplémentaires par exemple. Il y a aussi la possibilité d’étaler le paiement des charges sociales sur 12, 24 ou 36 mois. À propos des artisans et des commerçants, nous avons une proposition concernant les baux commerciaux, notamment sur Paris. Aujourd’hui, les propriétaires peuvent répercuter les évolutions de la taxe foncière sur les locataires. Dans un loyer, la taxe foncière représente entre 10 et 15 %. Nous souhaitons que le propriétaire soit le seul à payer cette taxe, sans possibilité de répercussion. Ainsi, la trésorerie des professionnels travaillant dans des locaux commerciaux, artisanaux ou dans des bureaux serait préservée. Nous portons ces trois propositions dans le cadre de la prochaine loi de finance et loi de finance de la sécurité sociale pour 2023.

Actu-Juridique : Si nous faisons un focus sur l’Île-de-France, comment se portent les TPE en région parisienne ?

Jean-Guilhem Darré : L’Île-de-France résiste mieux que le reste du pays. Globalement, au deuxième trimestre 2022, le taux de défaillance a augmenté de 29 % par rapport au deuxième trimestre 2021. La hausse est de 49 % au niveau national. C’est le meilleur taux régional du pays. Ensuite, concernant les cessations volontaires d’activité, entre janvier et août 2020, il y en a eu 28 000 en Île-de-France. En 2022, le chiffre atteint 49 000. C’est assez loin du doublement que j’ai évoqué tout à l’heure au niveau national. La région parisienne a une conjoncture économique plus favorable par rapport aux autres régions. En revanche, le taux de vacances commerciales, c’est-à-dire les commerces mis en location ou en vente, atteint 12 % en Île-de-France. C’est un chiffre inquiétant. Nous constatons effectivement des difficultés sur les activités des commerçants de centre-ville ou les cafés et restaurants de la région parisienne. Plusieurs phénomènes nous interrogent pour l’avenir, en Île-de-France. D’abord, l’éventuel renforcement du télétravail, en raison du Covid ou pour des raisons environnementales pour limiter les déplacements. Pour les commerces et les restaurants, il peut y avoir un impact important.

Actu-Juridique : Quelles sont les perspectives pour l’année 2023 ?

Jean-Guilhem Darré : Nous sommes inquiets, notamment pour les 200 000 TPE qui ont un PGE et des dettes sociales à rembourser, d’après une étude réalisée par la Cour des comptes. Certaines ont commencé à rembourser leur PGE en juin dernier, et les dettes vis-à-vis de l’Urssaf en février. Ces charges supplémentaires représentent environ 40 % de leurs bénéfices « normaux », en prenant en référence 2019. Il y a cette situation difficile à laquelle vous ajoutez la hausse des prix de l’énergie, des matières premières et la baisse de la consommation. Les TPE se retrouvent donc face à un effet ciseau, entre l’augmentation forte des coûts et la baisse des ressources. Nous nous demandons vraiment comment les TPE vont s’en sortir en 2023, sans étaler dans le temps les remboursements. La situation risque d’être extrêmement compliquée pour des dizaines de milliers de TPE.

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