Seine-et-Marne (77)

Claude Eulry : « Le recours aux procédures collectives devrait augmenter dès septembre. L’APESA 77 se prépare à cet afflux » !

Publié le 10/06/2022 - mis à jour le 10/06/2022 à 10H24

Lancé en 2013, le dispositif d’aide psychologique pour les entrepreneurs en souffrance aiguë (APESA), s’est implanté progressivement dans toute la France. Désormais installées au sein de 78 juridictions membres, les associations locales ont pris en charge plus de 4 600 chefs d’entreprise en presque 10 ans. Les entrepreneurs qui souhaitent être accompagnés peuvent bénéficier de 5 consultations gratuites auprès d’un psychologue agréé APESA. « Le plus difficile pour eux est de faire le premier pas vers un professionnel », explique Claude Eulry, président d’APESA Seine-et-Marne, la première structure créée en Île-de-France en 2016.

Actu-Juridique : Malgré la crise sanitaire et ses conséquences sur les activités des entreprises, l’APESA Seine-et-Marne a reçu moins d’alerte ces deux dernières années qu’en 2019. Nous aurions pu imaginer l’inverse. Comment expliquez-vous ces données ?

Claude Eulry : Aussi contre-intuitif que cela puisse paraître, la crise sanitaire n’a pas engendré de hausse spectaculaire des procédures collectives (sauvegarde, redressement judiciaire et liquidation judiciaire), bien au contraire. Grâce aux nombreuses aides de l’État (prêts garantis par l’État, reports de charges, chômage partiel, etc.), les entreprises ont réussi à préserver leurs activités. Le fameux « quoi qu’il en coûte » a aidé des entreprises, peut-être non viables, à traverser la tempête et réduire ainsi le nombre de dépôts de bilan. Cela, conjugué à un cadre économique moins favorable du fait des confinements, a engendré une baisse des alertes pour des chefs d’entreprises en détresse psychologique.

Cependant, inutile de se réjouir, les chiffres, pour le début de l’année 2022, sont clairs. Le nombre d’alerte repart à la hausse aussi bien au niveau national que local. Nous en avons eu, en Seine-et-Marne, 22 jusqu’à présent, contre 39 pour toute l’année précédente, et très honnêtement nous craignons le pire pour le deuxième semestre et 2023. Le retour à la réalité économique risque d’être brutal pour certains entrepreneurs. Le recours aux procédures collectives devrait augmenter dès la rentrée de septembre. À cela s’ajoute la hausse des prix des matières et les difficultés d’approvisionnement dans le contexte de la guerre en Ukraine. L’APESA 77 se prépare donc à cet afflux et à une hausse des besoins d’aides psychologiques pour les entrepreneurs.

Actu-Juridique : Quel est le portrait-robot type du chef d’entreprise que vous aidez ?

Claude Eulry : Permettez-moi de rappeler d’abord que le dispositif d’Aide psychologique aux entrepreneurs en souffrance aiguë (APESA) a pour objectif essentiel de prévenir le risque suicidaire des chefs d’entreprise et de leur permettre de rebondir psychologiquement après une liquidation judiciaire, notamment. Créé en 2013, à Saintes, le dispositif s’est progressivement répandu dans toute la France, et notamment en Île-de-France, avec un premier ancrage au tribunaux de commerce de Melun et de MEAUX depuis 6 ans. Aujourd’hui, en Seine-et-Marne, nous avons mis en place un réseau de  150 sentinelles – c’est-à-dire 150 personnes (juges, mandataires et administrateurs judiciaires, greffiers, avocats ainsi que les membres fondateurs et leurs collaborateurs) – qui sont formés pour détecter les signaux de détresse psychologique chez les entrepreneurs. Ces sentinelles constituent un premier relais vers les 37 psychologues auxquels il est fait ensuite appel pour aider les personnes concernées. En moyenne, entre la création d’une fiche d’alerte, par une sentinelle, et le premier entretien téléphonique dont bénéficie un chef d’entreprise, il ne s’écroule que 29 minutes. C’est vous dire l’efficacité du dispositif et le maillage dont nous disposons. Aussi, précisons que grâce à notre dispositif un chef d’entreprise peut bénéficier d’un accompagnement gratuit de 5 séances.

Concernant le profil des personnes accompagnées, ce sont en grande majorité des hommes (72 %), avec une moyenne d’âge de 51 ans qui pour près des deux tiers d’entre eux ont vu leur activité cessée du fait d’une liquidation judiciaire. Parmi les secteurs principalement concernés, nous retrouvons : construction et bâtiment (33 %) ; commerce, vente et grande distribution (31 %) ; et les services à la personne (10 %).

Actu-Juridique : Existe-t-il un schéma habituel qui permet de déceler les difficultés psychologiques d’un chef d’entreprise ?

Claude Eulry : Il y a une règle qui se vérifie malheureusement souvent, celle des 3D : dépôt de bilan, divorce et dépression. À cela se superpose évidemment des ennuis financiers. Vous avez là un cocktail explosif pour des personnes qui ont consacré parfois toute leur vie à bâtir une entreprise ou pour qui le travail est constitutif de leur être.

Actu-Juridique : Comment faites-vous pour savoir si telle ou telle personne à besoin de votre aide ? Y a-t-il des signes récurrents ?

Claude Eulry : Nos sentinelles sont formées à cela, 50 personnes l’ont été l’an passé. Cela passe évidemment par de l’écoute, l’expression de certaines phrases telles que : « J’en peux plus », « Je veux tout arrêter », « Je ne m’en sortirai jamais », etc. Malheureusement, une personne dont l’état psychologique laisse supposer qu’elle aurait besoin d’une aide se remarque assez facilement. Les sentinelles apprennent surtout à réaliser le premier accompagnement, la fameuse fiche alerte qui constituera ensuite une base informative pour un psychologue. Tout débute avec une question-clé : « Est-ce qu’une aide psychologique pourrait vous aider ? » ou « dois-je m’inquiéter pour vous ? ».

Actu-Juridique : En presque 10 ans d’existence, dont 6 en Seine-et-Marne, diriez-vous que le sujet des difficultés psychologiques des dirigeants est moins tabou ? Il est vrai que l’on imagine souvent un chef d’entreprise comme un leader, fort, et sans échecs…

Claude Eulry : Nous notons une libération de la parole depuis la création d’APESA, c’est évident. Auparavant, le chef d’entreprise qui perdait son entreprise, se retrouvait complètement seul pour faire face à cette situation, désormais ce n’est plus cas. Pour autant, il reste beaucoup d’efforts à faire. Les concernés eux-même parfois se réfrènent. Ils ont dû mal à assumer leurs problèmes et ne souhaitent pas en parler. Comme vous le disiez, l’image d’un leader n’est pas celle de quelqu’un qui pourrait avoir des faiblesses.

Depuis la création d’APESA 77, en 2016, la première en Île-de-France, le dispositif s’est fait connaître, les chefs d’entreprise savent qu’ils peuvent solliciter notre aide en cas de besoin. Le plus difficile pour eux est de faire le premier pas vers un professionnel. Là, avec APESA, ce premier pas, ils ne le font plus seuls, ils le savent et cela peut les soulager.

Actu-Juridique : Savez-vous si cette aide psychologique est efficace ? Notez-vous une capacité de rebond significative après les 5 consultations dont vous parliez ?

Claude Eulry : Il m’est impossible de vous répondre précisément, ces éléments relèvent du secret médical. Néanmoins, grâce au réseau créé et à notre expérience, nous savons que beaucoup de chefs d’entreprises accompagnés parviennent à se relancer ensuite à rebondir. Nous recevons souvent des témoignages en ce sens.

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