Yvelines (78)

Bâtiment : des écueils et des marges de progression en Île-de-France

Publié le 13/10/2022 - mis à jour le 13/10/2022 à 10H42
Chantier, travaux
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Inflation, pénurie de matériaux, manque de main-d’œuvre, le secteur du bâtiment (comme beaucoup d’autres en Île-de-France) pâtit des tensions économiques internationales. Néanmoins, les marges de progression existent pour les professionnels, comme les Jeux Olympiques et Paralympiques (JOP) de 2024. « Les entreprises du bâtiment sont des entreprises résilientes, elles savent évoluer, changer, et s’adapter au marché et ses réalités », souligne Édouard Durier, le vice-président chargé des Affaires économiques de la Fédération française du Bâtiment Grand Paris Île-de-France.

Actu-Juridique : Chiffre d’affaires en hausse, mais croissance « atone » selon vos termes, quel état des lieux dressez-vous du secteur du bâtiment en Île-de-France ?

Édouard Durier : En réalité, l’activité n’est pas tout à fait revenue au niveau de l’avant Covid. Les chiffres, comme attendu, progressent par rapport à 2020 qui était une année exceptionnellement mauvaise pour le secteur, mais nos prévisions pour 2022 (soit 38,18 milliards d’euros de chiffre d’affaires) se situent encore légèrement en deçà de 2019 (38,77 milliards d’euros).

Toutefois, il est utile de différencier ce qui concerne le secteur du neuf et celui de la rénovation. Ainsi, le logement neuf reste en retrait de plus de 17 % (hors effet prix) par rapport à 2019 selon nos estimations. Les mises en chantier de logements peinent à retrouver leur rythme dans la région Île-de-France, contrairement à la tendance nationale. Le segment de l’entretien-rénovation, quant à lui, se redresse : il est en hausse de 0,5 % sur un an et encore en recul de 5 % comparé à 2019. Ce secteur est notamment soutenu par l’outil « MaPrimeRénov’ », qui permet de financer des travaux de rénovation énergétique. Nous avons noté également une chute du marché des Certificats d’Économies d’Énergie (CEE).

En résumé, le secteur du bâtiment est confronté à une situation pour le moins mitigée en Île-de-France. Une situation à laquelle il faut désormais ajouter l’inflation, le coût des matériaux et la longue attente pour leurs livraisons.

Actu-Juridique : Quels sont précisément, en Île-de-France, les principaux obstacles au bon développement du secteur ?

Édouard Durier : Les prix des matériaux et le manque de main-d’œuvre ralentissent énormément l’activité dans la région capitale. À ces problèmes se superposent, bien sûr, la complexité des réglementations environnementales avec l’objectif de zéro artificialisation nette (ZAN) des sols. Les maîtres d’ouvrage, qu’ils soient publics ou privés, hésitent de plus en plus avant de lancer un projet et ne savent pas nécessairement comment s’y prendre pour avoir les autorisations légales, compte tenu de cette accumulation de réglementations. Cet ensemble d’incertitudes crée une réelle tension pour les acteurs du marché, et plus particulièrement pour les petites entreprises, les artisans, qui n’ont pas forcément les capacités de surmonter par exemple une envolée des prix des matériaux. Si le nombre de défaillances est encore limité, bien que déjà en augmentation, il pourrait vite monter si ces difficultés devaient trop perdurer.

Actu-Juridique : Les mauvaises nouvelles économiques, notamment l’inflation et le coût de l’énergie, ont-elles raison de la volonté des particuliers qui voudraient réaliser des travaux ? Vous disent-ils qu’ils préfèrent attendre une meilleure conjoncture avant de se lancer ?

Édouard Durier : Il est encore difficile de l’affirmer, mais il est évident qu’une situation économique dégradée n’est pas sans effet sur notre activité. Aussi, les conséquences financières que pourrait avoir un hiver froid peuvent inciter les propriétaires à effectuer des travaux dans leurs logements. Ajourner un projet de rénovation énergétique, par exemple, n’est pas nécessairement un bon calcul pour le porte-monnaie, bien au contraire.

Actuellement, les particuliers comme les entreprises sont surtout très attentifs aux coûts des matériaux. Un chantier doit être rentable pour être intéressant. Il doit aussi être réalisé dans un temps acceptable, or les délais sont extrêmement longs en ce moment.

Actu-Juridique : Selon votre expérience, avez-vous déjà constaté de tels délais ?

Édouard Durier : En 30 ans de carrière, je n’ai jamais vu cela. Peut-être que les plus anciens ont déjà connu pareille situation, mais moi jamais. D’ailleurs, rappelons que ce ralentissement des approvisionnements s’inscrit dans les pas d’une pandémie inédite. Ce n’est donc pas un passage complexe isolé, mais plusieurs turbulences qui se suivent pour le secteur.

Actu-Juridique : La tenue, bientôt, des Jeux Olympiques et Paralympiques (JOP), constitue-t-elle une aubaine pour le secteur du bâtiment francilien ?

Édouard Durier : Oui, très certainement. C’est un évènement majeur pour l’économie en général, et particulièrement pour le bâtiment. Jusqu’à présent, les entreprises installées en Île-de-France ont glané 87 % des marchés attribués. Ce sont particulièrement les grands groupes qui se chargent du gros œuvre qui ont pu profiter de l’effet Jeux Olympiques. Nous allons désormais être attentifs à ce que les plus petites entreprises franciliennes en bénéficient également. Pour l’heure, elles n’ont réussi à remporter que 9 % du montant des marchés attribués. C’est trop peu. Toutes les épreuves se déroulant en Île-de-France doivent profiter d’abord aux entreprises du territoire. C’est, il me semble, un enjeu écologique.

Actu-Juridique : Excepté les JOP, quelles sont les perspectives pour le bâtiment francilien ? Malgré le contexte évoqué, êtes-vous optimiste ?

Édouard Durier : Nos difficultés n’ont pas débuté ces dernières années ; je dirai que cela fait dix ans désormais que tout devient « délicat ». C’est une norme avec laquelle nous sommes obligés de faire et qui nous oblige à nous adapter. Les entreprises du bâtiment sont des entreprises résilientes, elles savent évoluer, changer, et s’adapter au marché et ses réalités.

Aussi, je crois que dans les années à venir, le bâtiment sera un acteur clé pour la société tant il sera central pour la rénovation énergétique. 1,2 million de résidences principales sont des passoires énergétiques. Imaginez le travail que cela représente. C’est un secteur d’avenir. De surcroît, la région Île-de-France est en train de réviser son schéma directeur. Le nouveau document, le « SDRIF-E », devrait faire une large part à la rénovation énergétique. Nous ne sommes donc pas inquiets pour le futur du secteur dans la région. Nous nous concentrons à former suffisamment de jeunes pour répondre à la demande.

Actu-Juridique : En parlant de demande, quelles sont les requêtes que vous formulez aujourd’hui auprès des pouvoirs publics pour vous aider ?

Édouard Durier : Nous espérons que l’ensemble des aides financières (type « MaPrimeRénov’ »), soient augmentées, compte tenu de l’inflation ou que le dispositif Pinel d’investissement locatif ne soit pas affaibli, pour soutenir le secteur. Dans la même lignée, il est essentiel de rétablir en 2023 le crédit d’impôt en faveur de la rénovation énergétique des locaux tertiaires des TPE/PME.

Nous devons également discuter du sujet de l’artificialisation, sinon nous risquons de faire face très vite à un dilemme impossible à résoudre. En effet, si l’on ne peut plus construire ni surélever les bâtiments existants, nous ne pourrons pas répondre à la demande de logement et aux besoins des nouvelles populations. De façon plus générale, le secteur du bâtiment est vecteur de solutions pour préserver l’environnement. Tous les acteurs y consentent et veulent être actifs en ce sens. Nous avons besoin des pouvoirs publics, et les pouvoirs publics ont besoin de nous pour y parvenir.

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