Hommage à Édouard Balladur

Publié le 01/09/2026 à 16h47

L’ancien Premier ministre Édouard Balladur est décédé lundi, à l’âge de 97 ans. Nous publions ci-après l’hommage qu’a souhaité lui rendre le constutionnaliste Bertrand Mathieu en tant que membre du Comité de réflexion sur les institutions de la Vᵉ République, surnommé le « Comité Balladur », qui conduisit en 2007 à une importante révision constitutionnelle. 

Hommage à Édouard Balladur
Edouard Balladur en 1993. Il fut premier ministre du 29 mars 1993 au 27 mai 1995 (Photo : DR)

Édouard Balladur, qui s’est éteint hier, est un personnage singulier dans l’histoire de la Vᵉ République. Il a été l’un des deux premiers ministres qui a, conformément au texte constitutionnel, gouverné la France (c’est-à-dire déterminé et conduit la politique nationale), sous réserve des compétences propres du Président de la République. Cette action a été menée dans le cadre d’une cohabitation, dont il était l’un des défenseurs, qui a permis un fonctionnement normal des institutions. Il a également connu les arcanes du pouvoir, proche de deux Chefs d’État diminués par la maladie, Georges Pompidou et François Mitterand, fidèle collaborateur du premier, adversaire respectueux du second. Il a fait partie de ceux dont les sondages ont fait les vainqueurs d’une élection présidentielle à venir, avant d’être finalement battu par un outsider. La singularité de cette défaite tient au fait qu’il a dû l’assumer face à un « ami de trente ans » Jacques Chirac. Fort de son action à Matignon, il a cru devoir s’écarter de ce qui aurait été un arrangement visant à soutenir la candidature de Jacques Chirac. Devenu un « sage » de la République, oracle consulté, Édouard Balladur a su, jusqu’au terme de sa vie, prendre part aux grands débats de notre temps. Ainsi le libéral, naturellement pro-européen qu’il fût a su avec une rare perspicacité dénoncer les risques et les travers de l’Europe institutionnelle, notamment, dans un récent petit essai (L’Europe et notre souveraineté, Fondapol, 2023).

Mais c’est en tant que membre du Comité de réflexion sur les institutions de la Vᵉ République que l’auteur de ces lignes entend rendre un hommage plus personnel à Édouard Balladur.

Il ne s’agit ici aucunement d’un travail d’exégèse sur les travaux du Comité, mais de raviver, près de 20 ans plus tard, le souvenir d’une aventure qui a conduit, en 2007, à la plus importante révision de la Constitution de 1958 jusqu’à ce jour. On retrouvera dans diverses études des analyses personnelles ou plus doctrinales de ces travaux (cf. par exemple,  B. Mathieu, « Le Comité Balladur, ses travaux, son rapport, vues intérieures », RFDC, hors série, 2008, p. 19). Incidemment, le retour sur ces travaux, les débats qui les ont animés, les échecs et les réussites des réformes qui en sont issues, n’est pas sans intérêt, alors que, dans la perspective de la prochaine élection présidentielle, des projets de révision seront débattus.

Le fait de confier à Édouard Balladur la présidence de ce comité n’était pas étranger aux liens particuliers entre ce dernier et le nouveau président de la République, Nicolas Sarkozy. Il traduisait incontestablement le respect et la confiance que lui portait le président de la République. La place à ses côtés de deux vice-présidents, Pierre Mazeaud et Jack Lang, constituait, au surplus, un gage de réelle représentativité du Comité et d’équilibre en son sein. Les rapports d’Édouard Balladur avec ces deux fortes personnalités ne furent pas toujours faciles, mais il sut canaliser l’impétuosité (souvent perspicace) de l’un et supporter du second des comportements qui pouvaient heurter le classicisme de ce qu’il considérait probablement être une « bonne éducation ».

« La disparition d’Édouard Balladur marque probablement la fin d’un monde où la qualité d’homme d’État n’excluait ni la force des convictions ni un « savoir vivre » qui s’est largement perdu »

Si la composition du Comité était diversifiée (professeurs de droit, Hauts fonctionnaires, intellectuels, responsables politiques…), certains d’entre nous ont pu s’étonner de la décision qui avait conduit le Président de la République à faire porter son choix sur l’ancien Premier ministre. Étonnement produit peut être par la méfiance instinctive (et réciproque) qu’éprouvent les universitaires vis-à-vis des « politiques ».

Manifestement, le Président Balladur se trouvait entouré de personnalités dont certaines ne lui étaient pas familières ni dans la connaissance personnelle qu’il pouvait en avoir, ni dans leur mode de pensée. D’un autre côté, certains d’entre nous s’interrogeaient sur la manière dont l’ancien Premier ministre était susceptible de conduire ces travaux. Par ailleurs, les clivages se sont précisés assez rapidement sur certaines questions fondamentales, par exemple sur la nature du régime (présidentiel, primo ministériel ou … en l’état). De ce point de vue et d’emblée, le Président Balladur avait admis la formulation de telles opinions à partir du moment où elles seraient brièvement exposées, tout en souhaitant qu’elles soient le moins nombreuses, ou le plus limitées possible, ce qui fut le cas.

La présidence d’Édouard Balladur a fait l’objet d’une appréciation positive unanime qui n’a fait que se renforcer au cours des travaux. Il serait excessif de dire qu’Édouard Balladur fut un président engendrant un climat de « franche camaraderie ». Son attitude un peu hautaine, assez distante (qui ne l’avait probablement pas aidé à s’imposer lors de l’élection présidentielle de 1995 et qui l’avait conduit à être caricaturé en un personnage «emperruqué » et siégeant sur une chaise à porteurs) imposait un formalisme assez strict. Ainsi nous comprîmes rapidement qu’il convenait de s’adresser à lui en invoquant son ancienne fonction primo-ministérielle et non cette présidence de circonstance. Mais derrière ce « masque » Édouard Balladur manifestait une civilité, un peu désuète aux yeux de certains mais qui pourtant donnait aux moments d’échanges plus personnels une tonalité d’un grand raffinement. Plus encore, et c’est probablement ce qui a rendu cette présidence pertinente et efficace, Édouard Balladur s’imposait par une autorité naturelle évidente, l’ancien Premier ministre a su se montrer parfois directif, tout en manifestant une grande capacité d’écoute, voire en acceptant de faire évoluer ses impressions premières à la suite de telle ou telle discussion. Ces discussions furent d’ailleurs très libres, parfois vives, toujours cordiales. J’en garde, pour ma part, le souvenir d’un moment privilégié par la qualité des échanges et des relations humaines. Aucun d’entre nous n’a pu parvenir au projet qu’il aurait souhaité en rentrant dans ce comité mais aucun n’a été contraint à des renoncements fondamentaux. Par ailleurs, chacun a pu évoluer sur telle ou telle question à la suite de ces échanges.

La remise du rapport au président de la République a témoigné par des gestes parfois inaccoutumés en ces circonstances, le respect et l’amitié que le Chef de l’État prodiguait à l’ancien Premier ministre.

La disparition d’Édouard Balladur au-delà du bilan qui peut être dressé de son action politique, comme plus modestement des travaux de ce Comité, marque probablement la fin d’un monde où la qualité d’homme d’État n’excluait ni la force des convictions ni un « savoir vivre » qui s’est largement perdu, alors que la forme et le fond vont de pair.

 

 

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