Ce que disent les notes

Beethoven selon Nikolaus Harnoncourt

Publié le 24/05/2016

Nikolaus Harnoncourt avait commis le projet de réenregistrer l’ensemble des symphonies de Beethoven avec son Concentus Musicus Wien. Il n’aura pu le mener à son terme. Voilà sans doute deux exemples d’un travail approchant de près le « dernier mot », offrant la fraîcheur et la spontanéité du concert, les deux symphonies ayant été captées live au Musikverein de Wien en mai 2015. Rarement aura-t-on entendu autant creuser l’écart dynamique, autant pousser la rythmique aussi loin, faisant ressentir la pulsation même ; alors que le marquage de mesure n’a que peu à voir avec une rigueur métronomique, rappelle le chef. Et autant vu scruter le texte dans ses moindres recoins : de chaque mouvement, de chaque phrase, de chaque accent, pour en libérer le sens premier. Ajouté à cela la patine des musiciens de son orchestre livrant des exécutions plus que magistrales, loin d’être « old fashioned » : on tient là quasiment des versions de référence dans le domaine de l’exécution sur instruments non modernes. La Quatrième Symphonie op. 60 débute par une introduction adagio très lente, évoquant une sorte de chaos initial, comme celui de La Création de Haydn, précise le maître, et le surgissement du tutti en apparaît encore plus éclatant. Avec l’allegro vivace commence cette « droite ligne qui va jusqu’à la fin de l’œuvre ». L’aspect dansant souvent mis en avant cède le pas ici à une scansion qui peut frôler le martèlement. Les derniers accords seront secs, abrupts. L’adagio est pris à un rythme soutenu comme le scherzo mené à vive allure avec un impulse progressant sans rémission. Le trio offre quelque rusticité que la sonorité perçante du hautbois viennois pare d’une agréable note claire. Et la reprise est un brin encore plus véhémente. Muni d’une articulation très appuyée, l’allegro ma non troppo final marque la différence avec bien des interprétations, non pas tant en termes de tempo que de scansion. Harnoncourt libère une énergie interne contagieuse, le développement se faisant de plus en plus rapide, l’épilogue en particulier avec sa série d’accords répétés très secs, quasi frénétiques. À la coda, la montée en puissance est proprement irrésistible, les tuttis mêlés jusqu’à marquer comme un point d’arrêt et les accords terminaux sont là encore abrupts. Harnoncourt s’est expliqué sur cette manière d’asséner les accords conclusifs.

Il en va de même de la Cinquième Symphonie op. 67. Harnoncourt prévient : c’est ici bien autre chose que « ta ta ta taa… », qui n’« est pas un thème ». L’entame du con brio est preste et brillante, formidablement articulée, chaque silence déclenchant une nouvelle salve. Et le chef les tire avec une rare vitalité. Cela bombarde de partout lors du tutti central. Et soudain la mélopée du hautbois solo semble donner le signal du répit. Une pause de courte durée car la péroraison se vit comme une série de décharges où les vents ont leur part dans ce rythme fol. L’andante con moto est « comme une prière… un désamour qui passe », là encore caractérisé par l’alternance de forte assénés et de phrases s’enroulant aux cordes pour laisser aux bois distiller leur petite musique sereine. Les cors de l’allegro suivant tranchent sur un début de discours pianissimo et cela progresse solidement, les traits de violoncelles, placés à gauche de l’échiquier en contrepoint des altos, ferraillant fort. Aux passages ppp fait écho la déclamation des cors. Harnoncourt joue la reprise ici par souci d’architecture. La transition piano est fascinante : pizzicatos des cordes aiguës, interrogations des instruments graves, contrepoint des cors jusqu’à l’attacca intervenant après un bref crescendo pour ouvrir le finale. Celui-ci est glorieux, c’est peu de le dire, soulevé par une force tellurique qui conjugue une dynamique extrêmement large et un choix de tempos des plus étudiés. La coda se déploie tel un feu dévastateur qu’accentuent des cuivres resplendissants. Quel souffle !

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Référence : LPA 24 Mai. 2016, n° 114y8, p.16

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