HISTOIRE. Coupe-bourse, tire-laine, fourlineur…les mille et un noms des voleurs d’autrefois

Publié le 10/07/2025 à 9h00

Savez-vous ce qu’est un carreur, un sans-chagrin ou encore un robignoleur ? Me François Martineau* exhume pour nous ces mots truculents qui servaient autrefois à désigner les voleurs. C’est le premier volet de notre série de l’été consacrée à l’histoire de la justice et de la police. À retrouver tous les jeudis. 

HISTOIRE. Coupe-bourse, tire-laine, fourlineur…les mille et un noms des voleurs d’autrefois
Affiche du film Vidocq, réalisé par Jean Kemm (1922-1923).

Comme le gris, il y a 50 nuances de vol, et surtout de mots pour le dire.  La langue française, n’en déplaise aux croque-morts de notre vocabulaire, est en effet d’une richesse infinie pour désigner ceux qui s’approprient frauduleusement le bien d’autrui.

Depuis l’histoire des larrons publiée en 1651 par François Calvi ou les mémoires de Vidocq ou de Canler, tous les deux célèbres chefs de la police au 19ᵉ siècle à Paris, nombreux sont ceux qui, sous couvert de mettre en garde les honnêtes gens en leur révélant les trucs et manières des voleurs, nous ont ainsi transmis la manière pittoresque de les appeler.

Un exercice d’entomologie

Ces différents auteurs procèdent dans leur description à la manière des entomologistes, en distinguant les espèces de voleurs par leur mode opératoire ; pour ce faire, ils se servent généralement des richesses de l’argot : Victor Hugo n’a-t-il pas écrit dans « Choses vues » … « L’argot est un vestiaire où la langue, ayant quelque mauvaise action à faire, se déguise et se revêt de mots masques et de mots haillons ».

Commençons donc par les voleurs à la tire, c’est-à-dire par ceux qui opèrent dans la foule et profitent de la presse pour subtiliser qui un portefeuille, qui une montre, qui aujourd’hui un smartphone, sans que son propriétaire s’en aperçoive ! Pour commettre leurs forfaits, point de menace, d’armes ou de violence, mais une ruse et surtout une adresse redoutable : le secret de l’industrie du tireur consiste, en effet, dans la souplesse et la prestesse de sa main ; il est inoffensif à l’égard des personnes. Au Moyen Âge, on les appelait les coupe-bourses ou tire-laines ; au dix-huitième siècle, des filous ; au dix-neuvième siècle des fourlineurs, et bientôt au vingtième siècle, sous l’influence anglaise, des pickpockets. Le mot est d’ailleurs entré dans le vocabulaire français à la fin du siècle.

Le tireur est un aristocrate de la fauche

Dans le milieu des filous, les tireurs se considéraient comme les aristocrates de la pègre Sauval. Un auteur du début du 18ᵉ siècle le confirme : dans la description qu’il nous donne de la Cour des Miracles, endroit sordide situé à Paris non loin de la rue des Tournelles, là où réunissaient les gueux de Paris, c’était, écrit-il, un honneur d’être affecté par les « Cagoux » et les «Archisuppôts », officiers   de la corporation des gueux, dans la compagnie des tireurs. Il fallait, en effet, passer de nombreuses épreuves initiatiques et suivre une formation pour y parvenir. Au demeurant, il semble que certains Grands du Royaume ne rechignaient pas à mener l’activité de coupeurs de bourse ou de tire-laine ; d’après Vidocq, Gaston d’Orléans, le propre frère du roi, le comte de Rochefort ou le comte d’Harcourt auraient fait partie de la confrérie des « Mions de boules » autre nom donné aux voleurs à la tire…

Il est vrai qu’il n’est pas donné à tout le monde de savoir tirer les portefeuilles : cet art nécessite la maîtrise de chacune des phases de la commission du vol : préméditation, observation, choix de la victime, exploitation des conditions, sang-froid, capacité de tirer et enfin et surtout repérage d’un chemin de fuite, au cas où, par extraordinaire la victime, la clameur publique, ou la maréchaussée auraient poursuivi le délinquant découvert, parce que trop malhabile !

Le carreur exerce avec un batteur de dig-dig

Mais les tireurs ne sont pas les seuls filous à fréquenter les tribunaux et les prisons. Canler cite aussi les « carreurs » ou voleurs de bijoux ; les carreurs, habillés avec l’élégance qui convient pour se présenter chez un bijoutier, se font montrer plusieurs pièces, diamants ou rubis, qu’ils réussissent à subtiliser en détournant l’attention du commerçant, généralement avec un complice, appelé batteur de dig-dig ou sans-chagrin ! Si le renforcement des mesures de sécurité chez les grands bijoutiers et la multiplication des systèmes de vidéosurveillance a fait pratiquement disparaître cette forme de filouterie, en revanche subsistent toujours les robignoleurs,  nom ancien du joueur de bonneteau que l’on rencontre encore lors de certaines réunions populaires, aux abords des stades ou des Puces.

C’était le temps des robignoles

Aujourd’hui, le bonneteau se pratique avec des cartes à jouer, mais au 18ᵉ siècle le filou utilisait de petites coquilles de noix et des boules de liège appelées robignoles ! Leur truc consistait à spéculer sur le goût des chalands pour les jeux de hasard ; on connaît l’astuce : il convient de miser sur la carte rouge, autrefois sur la coquille sous laquelle se trouvait la robignole ; le précédent parieur – un complice –  semble gagner avec une étonnante facilité, mais dès que le « pente » c’est-à-dire la victime, a parié et mis son billet sur la caisse en carton du filou, les manipulations de ce dernier deviennent si rapides qu’il est quasiment impossible de gagner ! Et si d’aventure le parieur, par l’effet du hasard, désigne la bonne coquille ou la bonne carte, les compères alors prétendent qu’il a triché et se montrent menaçants…

À côté de cette catégorie de filous, on trouve des voleurs dont les actes délictuels sont parfois plus graves, puisqu’ils supposent soit une effraction, soit la violation d’un domicile : ce sont des cambrioleurs. Le mot provient d’une expression argotique employée par les membres d’une célèbre bande criminelle du 18ᵉ siècle, celle du fameux Cartouche, qui fut roué sur la place de Grève, le 28 novembre 1721. La cambriole, en argot cartouchien, désignait une chambre garnie ; le cambrioleur était donc celui qui dévalisait les chambres et par synecdoque, en prenant la partie pour le tout, celui qui pillait les appartements, les maisons ou autres locaux habités. L’expression, apparue pour la première fois en 1828 dans les mémoires de Vidocq, reçut une naturalisation lexicographique à la fin du dix-neuvième siècle dans le grand dictionnaire de Pierre Larousse. Le cambriolage est devenu un terme générique qui désigne aujourd’hui tous les vols de force, non contre les personnes, mais contre les biens.

Six catégories de cambrioleurs

Le chef de la police de Napoléon III, Canler, distingua ainsi dans ses mémoires six catégories de cambrioleurs, classées selon leurs techniques d’effraction  : le caroubleur  qui s’introduit dans les domiciles avec de fausses clés (une carouble en argot), le cambrioleur à l’esbroufe qui prend la précaution de sonner chez sa victime avant d’y pénétrer ; le voleur au fric frac qui brise les portes avec un pied de biche en fer, le boucarnier qui dévalise les boutiques ( en argot une boucarne ), le venternier, voleur nocturne qui s’introduit par les fenêtres, en argot une venterne, et enfin la dernière fraction la plus dangereuse, les escarpes à la cambriole, qui  ne reculent pas devant un assassinat pour assurer le succès de leur entreprise. Aujourd’hui, on évoquerait les cambrioleurs à la découverte, c’est-à-dire ceux qui pénètrent dans les immeubles ou propriétés, sans idée préconçue, volant le plus rapidement  possible  bijoux,  argent, s’ils en trouvent, et matériel informatique, en un mot tout ce qui se revend facilement, sans repérage des lieux ni préparation ; à l’inverse des « nourrisseurs » qui, eux, étudient avec minutie les conditions de leur vol ; les perceurs de coffre-fort, les voleurs de tableaux ou d’objets d’art ayant parfois reçu commande appartiennent à cette catégorie, dont, hélas, il est plus difficile de se protéger.

Aujourd’hui, les statistiques du ministère de l’Intérieur et du ministère de la Justice retiennent des qualifications plus fonctionnelles et moins poétiques pour tenter de quantifier cette délinquance d’appropriation frauduleuse. Elle représentait, en 2023, 1,41 million de signalements sur 3,138 millions de crimes et délits, dont  8 739 vols avec armes à feu ou arme blanche, 54 453 vols avec violence, mais sans arme, 643 027 vols sans violence contre les personnes, 217 632 cambriolages de logement, 140 448 vols de véhicule automobile ou de deux-roues motorisés, 254 771 vols dans les véhicules, autrefois appelé vol à la roulotte.

Enfin, quoiqu’il faille se méfier de l’interprétation des statistiques, en matière d’évolution de la délinquance, le nombre de vols, toutes catégories confondues, semble s’être stabilisé, et même avoir diminué entre 2016 et 2023 ; on a, par exemple, enregistré une diminution de 2% en moyenne des cambriolages …

Il n’en reste pas moins que le vol reste toujours la forme la plus banale des comportements déviants, quel que soit le nom qu’on lui donne.

 

*Auteur de Fripons, gueux et loubards, une histoire de la délinquance de 1750 à nos jours – Lattès 1986

 

À suivre, jeudi 24 juillet : Quand l’ancien régime tentait de réglementer la prostitution. 

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