HISTOIRE. Mettray : de l’époque des Barons à celle de l’abomination
Mettray fut un modèle pour son époque, avant de devenir, dans l’entre-deux-guerres, un « bagne pour enfants ». Quand la bascule s’est-elle opérée ? En 1887, la découverte de deux pensionnaires menottés ensemble déclenche un scandale. Me Jean-Michel Sieklucki, dans ce deuxième volet de l’histoire de Mettray, analyse cet événement et ce qu’il nous apprend sur la dérive de la colonie qui suivit la mort de son fondateur.

Alexis Danan, le grand reporter, l’avait dit lors d’une visite à Mettray en 1969, soit un peu plus de quinze ans après sa réouverture en tant qu’institut médico-professionnel (IMPRO) à l’initiative du professeur de pédiatrie Pierre Boulard : il y a eu trois Mettray. Le premier, celui qu’il nomme « des barons » et auxquels il tire son chapeau, le troisième, l’actuel*, qu’il dit « irréprochable » et enfin le second qu’il qualifie « d’abomination ».
Il parait intéressant de rechercher de façon plus précise dans quelles conditions et à quel moment l’abomination a succédé aux barons. C’est l’objet de cette étude.
Un succès reconnu par tous
Qui sont les barons évoqués par Danan ? A l’évidence les fondateurs en 1839 de la société La Paternelle, à savoir Frédéric-Auguste Demetz et Louis Hermann de Brétignières de Courteilles. Le second apportant ses sept cents hectares sur la commune de Mettray et son intérêt reconnu pour le sort des mineurs délinquants et le monde carcéral. Le premier l’idée d’origine, son humanisme et ses relations parisiennes en tant que magistrat à la cour d’appel de Paris. Sachant que les deux fondateurs ont dirigé ensemble la Colonie de 1839 à 1852, date de la mort de Courteilles, et que Demetz l’a dirigée seul jusqu’à son propre décès en 1873, on peut déjà admettre que pendant ses trente-quatre premières années d’existence la Colonie agricole et pénitentiaire de Mettray fût un succès absolu, reconnu par tous, y compris par Alexis Danan, devenu au XXème siècle son plus farouche détracteur.
S’il fallait s’en convaincre, il serait facile de consulter aux archives départementales d’Indre-et-Loire le recueil des lettres de reconnaissance des anciens colons (jeunes délinquants placés à la Colonie par décision de justice) de cette période à l’égard de Demetz, celui qu’ils ont baptisé « le père », ce qui signifie beaucoup. Il serait aussi possible de faire référence au magnifique discours prononcé par le bâtonnier Polyeucte Berlier de Vauplane pour le cinquantenaire de la Colonie. Il rappelle les propos de monsieur Duruy, alors ministre de l’instruction publique, lors d’une visite à Mettray : « Veuillez m’expliquer, monsieur le directeur, comment il se fait que dans les institutions que j’ai visitées, les récriminations contre la tenue de la maison ou les exigences des maîtres soient si nombreuses et qu’ici, où vous avez le rebut de ces établissements, aucune plainte n’ait été formulée et qu’au lieu du blâme j’aie trouvé l’éloge ? »
Mais il est certain qu’en 1889 le bâtonnier de Vauplane, qui est aussi administrateur de la Paternelle, fait abstraction d’une polémique récente pour se concentrer avec pertinence sur l’œuvre de Demetz et la reconnaissance de la Colonie en tant que modèle européen.
La présente étude a précisément pour objet d’évoquer ladite polémique datant de 1887 pour savoir si elle constitue réellement le moment où tout a basculé. Mais rien ne s’est fait en un jour et la difficulté d’apprécier précisément cette évolution du bien vers le mal est grande. Appuyons-nous alors sur ce qui est sûr, d’un côté comme de l’autre, avant de resserrer l’étau autant que nous le pourrons.
« Nous étions à Mettray (…) sans avoir franchi de murs, de barbelés, de ronces » J. Genet.
Comme nous l’avons dit, la réussite de 1839 à 1873 n’est pas discutable. L’enseignement et la formation des colons y est prioritaire. Au début de 1870, on sait que 90% des colons savent lire et écrire pour l’avoir appris lors de leur séjour à Mettray. L’école primaire n’est devenue obligatoire en France qu’en 1882 et il est certain que les jeunes colons, issus des couches les plus défavorisées, arrivaient à Mettray sans aucune connaissance. De plus, on ne recense quasiment aucune évasion ni tentative. Soulignons pourtant la facilité de cette dernière dans la mesure où l’établissement ne possède ni murs ni barreaux, comme le soulignera plus tard son plus célèbre pensionnaire, Jean Genet : « Nous étions à Mettray et j’eus la stupeur et l’épouvante de constater que nous y étions sans avoir franchi de murs, de barbelés, de ronces, de pont-levis » (Miracle de la rose). Aucun scandale, aucune polémique ne viennent assombrir le « règne » de Demetz qui consacra la deuxième partie de sa vie et son incroyable énergie à la formation, à l’éducation et à la réinsertion des jeunes déshérités, le plus souvent délinquants.
Il n’est pas davantage discutable que l’entre-deux guerres fût à la Colonie un enfer. Quand Alexis Danan parle de bagne d’enfants et dénonce les méfaits criminels de gardiens comme Guépin, Bienvault et d’autres, il a mille fois raison. La Colonie, en butte à l’administration pénitentiaire qui sape ses bases avec un esprit de revanche incontestable, est alors privée de moyens financiers dignes de ce nom et glisse vers un régime dit « tout-disciplinaire », abandonnant l’idéal humaniste de ses fondateurs. Les évasions sont alors quasi quotidiennes et les scandales de plus en plus nombreux. C’est vraiment l’abomination évoquée par le reporter de Paris-soir.
L’administration pénitentiaire passe à l’offensive
Mais quarante années séparent le décès de Demetz et la première guerre mondiale. Où placer le curseur du changement ? Il est important de savoir que le successeur de Demetz fut Louis Blanchard, un homme issu de l’école des contremaîtres créée de toutes pièces par le fondateur de la Colonie. Blanchard était à l’évidence imprégné de l’esprit de la Colonie d’origine et on peut penser que, directeur de 1873 à 1884, il s’est efforcé de conserver celle-ci dans l’esprit qu’avait insufflé son prédécesseur. Y est-il parvenu jusqu’au bout de son mandat ? Rien n’est moins sûr. On sait, en effet, que dès le décès de Demetz, l’administration pénitentiaire, qui ne supportait pas l’idée qu’une mission de service public comme l’emprisonnement soit confiée à une société privée et s’exerce dans un établissement sans cellules et sans barreaux, est rapidement passée à l’offensive en obtenant la diminution du prix de journée des pensionnaires et des subventions publiques et en imposant un règlement intérieur plus sévère que celui existant dans les établissements d’état. On sait aussi que parallèlement les financeurs privés d’origine, attachés principalement à Demetz, commençaient à se lasser.
Par ailleurs le scandale de 1887 que nous allons évoquer laisse à penser que la situation, maintenue au départ par Blanchard s’est progressivement dégradée. Avant même d’évoquer ledit scandale, il est important de rappeler que la société La Paternelle était une société privée dirigée par un conseil d’administration. Elle était entièrement autonome et ne relevait du ministère de l’intérieur que dans la mesure où celui-ci y plaçait des enfants et pouvait donc à tout moment les retirer. De ce fait, l’état possédait un simple droit de surveillance sur la bonne marche de l’établissement. Ajoutons, pour être complet, que le directeur choisi par le conseil d’administration devait recevoir l’agrément de l’Etat.
Il est aussi important de noter l’extrême division, pour ne pas employer un mot plus fort, qui existe en France à cette époque et jusqu’à la loi de 1905, entre cléricaux et républicains. Les échanges de presse que nous allons évoquer en témoignent. Certes la Colonie est un établissement privé, mais nul ne peut nier que la religion catholique y est présente. La chapelle se tient majestueusement au milieu du village, au fronton des dortoirs est inscrit « Dieu te voit », une dizaine de religieuses y œuvrent pour tenir infirmerie et buanderie et un aumônier vit sur place. Aux dires de la presse républicaine, ce sont ces représentants de l’église qui dirigeraient la Colonie. Affirmation qui semble hâtive et non démontrée.
Deux enfants menottés ensemble
Venons-en au scandale annoncé. Début mars 1887, deux membres de la commission de surveillance dépendant du conseil général se rendent à la Colonie pour s’y livrer à une inspection. Il s’agit de monsieur Lardin de Musset, secrétaire général de la Préfecture et de monsieur Maurice, président du tribunal civil. Ils constatent que dans des cellules se trouvent deux enfants « les mains derrière le dos, prises dans des menottes en cuir qui les réunissait au moyen d’un écrou à vis, non pas d’une manière brutale et de façon à les blesser, mais qu’on maintenait pas moins les enfants dans cet état très gênant d’avoir les deux mains prises et liées derrière le dos » (propos de monsieur René Goblet, président du Conseil devant la chambre des députés le 2 avril 1887 – Journal d’Indre-et-Loire du 3 avril 1887).
Indignés par cette pratique, ils rapportent leurs constatations à la Préfecture qui adresse le 17 mars un rapport à monsieur Goblet, ministre de l’Intérieur et des Cultes. Ce dernier délègue immédiatement sur place monsieur Boursans, inspecteur général du service pénitentiaire. Il passe deux jours complets à la Colonie afin de se faire une idée précise de la situation. Il faut savoir qu’à cette époque, la Colonie était dirigée par monsieur Quesnel, inspecteur faisant fonction de directeur intérimaire, homme dont la réputation n’était guère favorable. Il assura ces fonctions plusieurs mois entre le départ de monsieur Roger de Cayla et la nomination, en plein milieu de cette polémique, de monsieur Philippe Cluze, ancien capitaine de frégate.
La presse dénonce des « cellules infectes »
C’est alors que commence la querelle journalistique entre L’Union libérale, journal républicain et le Journal d’Indre-et-Loire à tendance cléricale. Cependant il semble que ce soit un article paru dans La Petite France, quotidien républicain, qui soit à l’origine de cet affrontement. La réalité présentée par cet article de presse prend aussitôt un aspect infiniment plus dramatique de nature à mieux saisir l’opinion publique dans sa sensibilité : « …constate que sept ou huit enfants avaient été mis au cachot dans des cellules infectes avec les bras attachés derrière le dos dans la position la plus fatigante et la plus douloureuse. Ces enfants dont l’ainé n’avait pas quatorze ans, étaient obligés de se souiller dans leurs vêtements se trouvant dans l’impossibilité de satisfaire autrement leurs besoins naturels. On assure qu’aucune faute grave n’a pu être relevée contre eux et que l’un d’eux était puni de cette torture pour avoir volé…du PAIN » (Union libérale 23 mars 1887).
L’Union libérale, démontrant sa volonté politique, porte immédiatement le débat sur la composition du conseil d’administration de la société La Paternelle qui, selon elle, ne compterait que deux républicains sur dix-neuf membres.
Il est certain que l’utilisation de menottes ou de camisole de force à titre de punition ne peut être compatible avec le règlement intérieur édicté par Frédéric-Auguste Demetz qui prohibe expressément tout châtiment corporel. Il est difficile de penser qu’à son époque de telles pratiques existaient, à tout le moins à titre de punition. Pourtant l’Union libérale dans ses articles laisse à penser qu’il s’agit d’une pratique ancienne. A cet égard, monsieur de Cayla, directeur de 1884 à 1887 tint à faire une mise au point en écrivant à l’Union libérale, lettre évoquée dans l’édition du 28/29 mars 1887 : « Il affirme n’avoir pendant deux ans mis des menottes que dans deux cas absolument exceptionnels, afin de préserver la vie des gardiens et des détenus, menacés par deux forcenés condamnés à la cellule pour des fautes d’une excessive gravité ».
Il convient tout de même de rappeler que la Colonie reçoit des mineurs déclarés « non discernants » par les juridictions pénales, dont certains peuvent être des criminels. Il est aussi à noter que l’Union libérale évoque à loisir les dramatiques incidents survenus en 1886 dans la Colonie de Porquerolles où les mauvais traitements sur les enfants avaient été avérés et condamnés par la justice. Il n’y a aucune commune mesure entre les deux faits.
Une querelle des républicains contre les cléricaux
Dans son édition du 30 mars 1887, l’Union libérale revient violemment à la charge contre les religieuses et l’aumônier attachés à la Colonie :
« Depuis de nombreuses années la direction de la Colonie appartient à l’aumônier et aux sœurs de l’Espérance. Le fanatisme le plus intolérant règne en maître dans l’établissement. La Colonie de Mettray est en Touraine la plus grosse forteresse de la réaction cléricale ».
Bien évidemment le Journal d’Indre-et-Loire se plait à citer à ce sujet son confrère Le Monde qui s’exprime en des termes non moins choisis :
« La direction de la Colonie pénitentiaire et agricole de Mettray n’est cependant pas une direction congréganiste ; elle est purement laïque ; mais elle a le tort d’employer des sœurs pour l’administration. Cela suffit pour exciter les colères des énergumènes de l’Hôtel de Ville » (Journal d’Indre-et-Loire 28/29 mars 1887)
Avant même le 26 mars, l’inspecteur général Boursans a déposé son rapport d’enquête. Curieusement chaque journal, à sa lecture, fête ce qu’il considère être sa victoire. Le Journal d’Indre-et-Loire dans son édition du 26 mars écrit :
« Monsieur Boursans, inspecteur général, a terminé son enquête et La Petite France est obligée ce matin d’annoncer sa déconvenue…Le jeune protégé de la Petite France n’a pas fait dans sa culotte ».
Et le journaliste qui signe J.D. de s’en prendre au député d’Indre-et-Loire monsieur Belle qui a annoncé publiquement qu’en cas de rapport insatisfaisant il posera directement à la Chambre une question au ministre de l’Intérieur. La suite de l’article est savoureuse et donne une idée de la liberté que s’octroyait la presse à cette époque :
« Un discours de monsieur Belle. Quel rêve ! Pour un peu nous donnerions à quelque jeune colon en cellule le mauvais conseil de faire dans sa culotte afin de procurer à notre éloquent député l’occasion de monter à la tribune. C’est un sujet qui ne serait point commun à traiter et qui laisserait des traces à la Chambre. Mais ce qui nous rend timide, c’est que monsieur Belle, orateur « intentionniste », ne dit jamais plus volontiers qu’il parlera que s’il est sûr qu’il n’aura rien à dire ».
Toujours dans son édition du 26 mars le Journal d’Indre-et-Loire évoque le rapport Boursans dont il cite des extraits :
« Ils visitèrent le quartier de punition où plusieurs enfants étaient en cellule ; l’un d’eux avait les mains attachées derrière le dos avec des menottes en cuir. Dans une cellule où était enfermé un enfant atteint de gâtisme l’atmosphère était viciée. Tout le reste de la Colonie fût trouvé parfait. Les deux faits signalés plus haut sont les seuls qu’aient relevés les membres de la commission de surveillance.
Pour la cellule où les inspecteurs ont constaté une mauvaise odeur elle était occupée par un gâteux et tout le monde connait les inconvénients inhérents à cet état ».
De son côté, face au même document, l’Union libérale triomphe pareillement :
« Monsieur l’inspecteur général a interrogé tout le monde, employés et colons ; et si nous sommes bien renseignés, son enquête a abouti à la constatation des faits que nous avions signalés ».
« Il y a deux ans, un garçon de seize ans s’est pendu de désespoir »
Comprenant sans doute que le rapport Boursans ne répondait pas totalement à ses vœux anticléricaux, l’Union libérale dans son édition du 27 mars 1887 dénonce sans le moindre élément de preuve deux autres faits susceptibles de noircir le tableau :
« Il y a deux ans un garçon de seize ans s’est pendu de désespoir dans une cellule. L’année précédente en 1884 un enfant nommé Mascret a été écrasé par un bloc de pierre que l’on faisait extraire dans une carrière de la Colonie ».
Le journal Le Monde, cité in extenso par le Journal d’Indre-et-Loire dans son édition du 28/29 mars est explicite :
« L’enquête faite par monsieur Boursans, inspecteur général du service pénitentiaire, a démontré que les faits avaient été grossis et dénaturés. Telle est l’affaire dont les radicaux ont voulu faire un pendant à celle de Porquerolles ».
Il est aussi important de savoir que le président du conseil d’administration de La Paternelle, le sénateur Gouin, a écrit dès l’annonce des faits au ministère pour indiquer qu’en cas d’abus confirmés, il était prêt à prendre toutes les dispositions utiles et les sanctions nécessaires contre les responsables. Mais le Journal d’Indre-et-Loire n’est pas dupe et dans son édition du 30 mars s’adresse à son adversaire :
« Que ne publiez-vous ce terrible rapport qui justifie si manifestement vos indignations ?… Rien de plus comique, à notre avis, que le zèle des journaux de monsieur Wilson (La Petite France et L’Union libérale) pour arracher aux cléricaux l’éducation pénitentiaire de Mettray. Ah ça, messieurs, avez-vous donc la prétention de faire de la Colonie une école de fonctionnaires ? Si vous voulez y former des sous-préfets ou des magistrats, je vous comprends ; mais si vous tenez seulement à vous assurer des sentiments républicains de tous les vauriens mis en correction, vous prenez une peine bien inutile. Ils n’ont pas besoin de vos leçons pour devenir républicains. Il suffira, chacun le sait, qu’ils restent vauriens ». Là encore le nommé J.D. utilise des formules d’une violence qui n’aurait plus cours aujourd’hui.
« Des exagérations ont été commises »
C’est alors que, tenant ses promesses, l’Union libérale publie, le 31 mars et le 1er avril, deux lettres à elle adressées par d’anciens colons qui dénoncent d’horribles pratiques en utilisant au surplus de menaçants sous-entendus. Que peut-on en penser ? On sait seulement, par la seule affirmation du journaliste, que la première lettre émane d’un homme qui mène aujourd’hui « une vie honnête et est estimé de tous » et que le second est prêt à prêter serment devant la justice. Garanties quelque peu légères !
Le 2 avril, monsieur Belle tient sa parole et pose au président du Conseil, ministre de l’Intérieur et des Cultes une longue question sur l’incident de Mettray. Dans celle-ci, il mêle à nouveau les faits de Porquerolles avant de tempérer ses propos :
« Tout d’abord je crois pouvoir dire que des exagérations ont été commises. Sans doute il s’est passé des faits graves et, s’ils ne sont pas passibles des tribunaux, à mon sens ils méritent une sévère répression administrative ».
On ne parle plus de « torture », terme inadapté mais employé par L’Union libérale et La Petite France à longueur de colonnes. En tant qu’ancien membre du Conseil général et de la commission de surveillance le député Belle fait un point fort intéressant (Journal d’Indre-et-Loire 3 avril 1887) :
« J’ai vu souvent des jeunes gens auxquels on était obligés de mettre la camisole de force le soir, par ordre du médecin, pour arrêter certains excès ; j’ai vu des jeunes gens voulant quitter sans cesse la Colonie à qui on imposait le régime cellulaire pendant un certain temps. J’en ai vu d’autres qui se précipitaient sur leurs camarades ou qui frappaient leurs gardiens ; un meurtre même a été commis dans la Colonie et il a fallu dans ces circonstances prendre des mesures répressives, mais ce que je n’ai jamais vu ce sont les menottes derrière le dos et la cellule devenue un moyen de coercition, de répression ».
René Goblet, président du Conseil, s’exprime ensuite longuement en réponse. Il stigmatise l’emploi des menottes comme moyen de punition et donne son explication :
« Messieurs, si dans ces derniers temps quelque exagération a pu s’introduire dans la pratique disciplinaire de Mettray, cela tient sans doute à ce que cet établissement était placé à ce moment, sous un régime intérimaire ».
Révocation de deux religieuses pour pratiques brutales
Enfin, il annonce les sanctions prises : mise à la retraite du directeur intérimaire monsieur Quesnel coupable d’avoir toléré l’abus constitué par l’utilisation des menottes. Mise à la retraite du chef de punition ayant pratiqué cette sanction. Révocation de deux agents coupables de brutalités et de deux religieuses signalées comme s’étant livrées à « certaines pratiques brutales ». Il se serait agi de tirages d’oreilles excessifs. Enfin le président du Conseil conclut de la façon suivante qui s’avère très modérée et élogieuse pour la Colonie :
« J’ajoute qu’il ne faut rien exagérer et que, s’il y a eu des abus regrettables, il ne faudrait pas qu’il en resultât une impression défavorable à l’égard de la Colonie. Et pour compléter la réponse qui m’est demandée, je vous prie d’écouter la lecture de ces quelques lignes du rapport de l’inspecteur général : « Malgré tout, malgré bien des imperfections, bien des abus même, Mettray n’en est pas moins une utile et grande Colonie ; Mettray a rendu des services ; Mettray en rend encore ».
On peut donc légitimement se demander si l‘incident de mars 1887 n’a pas été purement circonstanciel et si, après ce laisser-aller dû notamment à l’intérim de monsieur Quesnel, la vie à la Colonie n’a pas repris son cours antérieur sous la direction de monsieur Cluze, qui fût en poste jusqu’en 1905, et ce, dans une atmosphère proche de celle créée par son fondateur principal.
La pendaison du jeune Goutard en 1909 ne saurait être prise en compte pour apprécier l’évolution de la Colonie proprement dite. En effet, elle a eu lieu au sein de la Maison Paternelle Saint-Antoine et ne concernait en rien un colon ni la vie au sein de la Colonie. Ce drame a eu certes un retentissement considérable, dû notamment au reportage de L’Assiette au beurre et à la volonté de plus en plus affirmée des milieux républicains d’aboutir à la fermeture de Mettray. Mais ceux-ci devront se contenter, en 1910, de la fermeture de la Maison Paternelle.
Ainsi, il parait difficile de considérer les incidents de 1887 comme déterminants dans l’évolution de la Colonie vers l’état de « bagne d’enfants ». Si, comme nous l’avons dit, l’influence de l’administration pénitentiaire fût négative et destructrice, rendant la survie de la Colonie quasiment impossible au début du XXème siècle, n’oublions pas que l’une des importantes causes de cette dégradation reste la fermeture de l’école des contremaîtres par le directeur Blanchard. Créée par Demetz pour former de véritables éducateurs compétents, elle a magnifiquement rempli son office. Après sa fermeture, d’anciens militaires ou gendarmes ont été recrutés pour s’occuper des colons et, pire encore, entre les deux guerres, c’est aux anciens de la première que l’on fit appel avec les conséquences que l’on sait.
Si la situation de la discipline et de la vie à la Colonie était déjà dégradée en 1914 du fait de ces deux causes, il est certain que cette dégradation a subi ensuite, et jusqu’en 1937 date de sa fermeture, une accélération considérable.
*À la suite de sa fermeture, en 1937, le site de la Colonie reste inoccupé pendant une vingtaine d’années avant de rouvrir, en 1957, sous un angle non plus judiciaire mais médico-social. Il sera d’abord un institut médico-professionnel avant de devenir un institut thérapeutique, éducatif et pédagogique (ITEP), ce qu’il est toujours à l’heure actuelle. C’est le troisième Mettray dont parle Alexis Danan.
Prochain épisode, jeudi 28 août : « René Courtois, l’homme qui transforma Saint-Maurice en maison d’éducation surveillée »
Le précédent épisode est accessible ici.
Référence : AJU500077