HISTOIRE. Quand l’Ancien régime tentait de réglementer la prostitution

Publié le 17/07/2025 à 9h00

Bannir les prostituées de la ville, ou bien les enfermer ? Et pourquoi pas les tondre ? Sous l’Ancien Régime, le pouvoir tente, avec plus ou moins de succès,  de réguler le commerce des ribaudes et autres courtisanes. Me François Martineau* nous emmène à la découverte du sort des « filles de joie » avant la Révolution. 

HISTOIRE. Quand l'Ancien régime tentait de réglementer la prostitution
La ribaude (Pieter Gerritsz. van Roestraeten – 1660 – Musée Franz-Hals)

L’ancienneté d’une activité se mesure bien souvent à la multiplicité des noms qui la désignent, le langage apparaissant alors comme le signe tangible de cette permanence historique.

Le génie français, ainsi, montre ses origines gauloises lorsqu’il s’agit de nommer celles et ceux qui pratiquent, ce qu’on surnomme le plus vieux métier du monde, à savoir la prostitution !

Stanislas de Launay a fait paraître, en 1820, une édition des œuvres complètes de Rabelais, qu’il a accompagnée d’un glossaire thématique d’où il ressort que l’auteur de « Gargantua » avait employé plus de 46 noms pour désigner les filles publiques, des plus poétiques comme les « pèlerines de Vénus » ou « les cailles » aux plus grossiers que l’air du temps nous dispensera de nommer…..de même, en 1893, le célèbre policier Gustave Macé (1835-1904), dans un ouvrage intitulé « Un Cent-Garde » a lui aussi donné une liste de cent épithètes qualifiant les « femmes galantes ».

Ces énumérations impressionnantes témoignent de l’évidence et de la permanence de la prostitution qui, de même que le mouvement, se démontre en marchant dans les rues…

Cependant, que de difficultés les juristes n’ont-ils pas rencontré pour appréhender et définir dans leur langage l’activité et le statut pénal de celles que les tribunaux d’Ancien Régime désignaient sous le nom de « putain ».

La prostitution est-elle un délit ?

Si le code de Justinien, en 533, qualifiait la prostituée de « femme qui se donne publiquement pour de l’argent et non pour le plaisir », cette clarté juridique qui caractérise le droit Romain fut bien vite obscurcie par le droit canonique catholique : la prostitution était englobée dans le péché de fornication, qui interdisait à toute personne d’avoir des relations sexuelles en dehors du mariage. Pas davantage, les criminalistes du XVIIIe siècle ne cherchèrent à définir la prostitution, en tant que délit distinct ! Les deux grands spécialistes de l’époque, Jousse, comme Muyart, se bornaient à évoquer, dans leur Traité de droit criminel, les « femme de mauvaise vie ou les femmes d’une débauche et d’une prostitution publique et scandaleuse ». Quand le législateur de la Révolution française se pencha sur la prostitution pour essayer d’en réglementer les effets corrupteurs, la commission des lois qui s’était réunie à cet effet se sépara sans que ses membres eussent pu se mettre d’accord sur une définition de l’acte prostitutionnel ; personne ne réussit à surmonter ce qui ressemble à une aporie : la prostitution est-elle un délit si la justice, la police et l’administration la tolèrent ou pire si elles en organisent les modalités d’exercice !

L’apparition des ribaudes aux XIᵉ siècle

En fait, ce décalage entre la réalité prostitutionnelle et les discours juridiques sur la prostitution résume bien le phénomène, du point de vue du droit : l’histoire de la prostitution, c’est l’histoire de cet écart qui ne trahit rien d’autre que l’impuissance des pouvoirs publics et du législateur à réglementer ou à organiser une activité qui leur échappe…

Considérons d’abord l’histoire de la prostitution et de son traitement pénal sous l’Ancien Régime. Ce fut au XIe siècle, avec l’essor des cités, le développement des flux commerciaux et le renouveau de la vie urbaine que se généralisa en France la prostitution ; les « ribaudes » ou autres « femmes de vie », comme on les appelait alors, s’installèrent près des foires et des marchés, espérant détourner à leur profit une partie de l’or que les marchands transportaient.  La prostitution prit alors tant d’ampleur, notamment avec la création d’établissements spéciaux, tels les étuves, véritables lieux de débauche dont les peintres de l’époque ont donné une représentation édifiante, que les rois de France se sentirent obligés d’intervenir ! En fait, les monarques catholiques balancèrent sans cesse entre la volonté d’interdire totalement la prostitution, la chasser des villes et des villages, condamner ribaudes et maquerelles à des peines sévères et celle, plus raisonnable d’en tolérer l’existence, en en limitant les effets corrupteurs ou trop voyants.

Saint-Louis décide de bannir les prostituées

Saint-Louis, tout pénétré de l’idéal évangélique de sainteté, édicta cependant en décembre 1258 une ordonnance qui faisait de la prostitution un comportement contraire à la loi et punissable comme tel : « que toutes les femmes et ribaudes soient boutées et mises hors de nos bonnes cités ». L’ordonnance frappait aussi les tenanciers de maisons de débauche de  peines sévères, mais, comme les autres, ce texte fut appliqué épisodiquement, car les archives judiciaires n’offrent que peu d’exemples de bannissement des prostituées.

L’ordonnance de 1560 qui prescrivait, de plus fort, la fermeture des « bourdeaux » eut le même sort que les textes précédents ; promulguée ensuite de la réunion des États Généraux, à Orléans, cette ordonnance avait aussi pour objet de priver, en pleine guerre de religion, les protestants de la possibilité de dénoncer la corruption des mœurs des rois catholiques. Inégalement  mis en œuvre, elle engendra d’abondants procès dont le plus célèbre reste celui que la « mère Cardin », reine des maquerelles de Paris, fit à l’Autorité Royale devant le Parlement de Paris ; elle y argua de la légalité de son métier, en s’appuyant sur son ancienneté et sur la tradition… créatrice de droits ! La mère Cardin perdit cependant sa cause et les maisons qu’elle possédait à Paris rue du Grand Hurleur furent fermées !

Malgré l’ordonnance de 1560, de nombreux bourdeaux clandestins et « maisons de joie » réapparurent très vite, pour le plus grand plaisir des parisiens ; de même, les grandes courtisanes, femmes de mauvaise vie mais de bonne compagnie, retrouvèrent vite leur place et il devenait même de bon ton de les fréquenter, tel Ninon de l’Enclos ou Marion Delorme.

Louis XIV préfère l’enfermement au bannissement

Sous le règne de Louis XIV, les pouvoirs publics, sans doute navrés que la pétulance d’une jeunesse incorrigible et corrompue dont les villes sont ordinairement remplies l’emportât sur les soins de l’éducation domestique des pères et des mères, tentèrent de résoudre différemment la question. Louis XIV songea, en effet, à remplacer le bannissement des prostituées par leur enfermement : la création de l’Hôpital Général en 1656, destiné surtout aux vagabonds et mendiants, visait indirectement les filles de joie ; l’enfermement correctionnel fut en réalité légalisé par l’ordonnance du 20 avril 1684 qui permit au Lieutenant de police de faire enfermer dans les maisons de la Salpêtrière à Paris les femmes d’une « débauche et une prostitution publique et scandaleuse ou qui en prostitue d’autres ». Ce règlement fut heureusement complété par une déclaration du 26 juillet 1713 prévoyant précisément la procédure que devait appliquer les officiers de police lors de l’arrestation des prostituées,car de nombreuses irrégularités, des plaintes téméraires ou des délations inspirées par la haine des particuliers avaient conduit à l’hôpital nombre de femmes de bien ! il importait donc, dans ce domaine, que le roi ordonnât une procédure aussi simple que régulière qui fasse en même temps « la conviction des coupables et la sûreté des innocents » …

Comme tous les textes précédents édictés en pareille matière, ces ordonnances, là encore, ne furent guère appliquées strictement : l’internement des prostituées resta assez exceptionnel et ne se justifiait que par une débauche excessive ou un désordre évident, nuisant à la tranquillité publique. Les rafles de police visaient surtout les « accrocheuses » ou prostituées qui racolaient, avec trop d’ostentation, le galant dans la rue !

Des maisons de repentance

Antérieurement à la politique d’enfermement des prostituées, inaugurées par Louis XIV, le pouvoir Royal avait favorisé le développement des établissements dits de « repentance » qui devait accueillir les prostituées, désireuses de changer d’état ; le premier du genre fut celui des filles de la Madeleine, fondé par Robert de Montry qui se transforma, avec l’autorisation papale, en couvent dès 1631. D’autres communautés apparurent bientôt à l’initiative de grandes dames repenties…. Citons la « communauté du Saint-Sauveur » et surtout celle du « Bon pasteur » dont le « règlement de vie » figure in extenso dans un ouvrage fameux au XVIIIe siècle, le « Traité de la Police » écrit par Delamare. Ce texte est étonnant en ce qu’il  règle minutieusement la vie des filles pénitentes, organise chaque instant de leur journée, du lever au coucher, prévoit leur façon de s’habiller, leur façon de manger – avec lenteur et sans bruit -, prodigue enfin quelques recommandations quand vient la nuit, et avec elle le souvenir des moments de plaisir….  Et l’on se surprend à admirer le courage de ces filles repenties qui, à l’instant de s’endormir dans leur lit à baldaquin entouré de voiles destinés à cacher les corps, dans la pénombre de la salle commune, à peine éclairée par la chandelle allumée du corridor, devaient à toute force lutter contre le souvenir de leur vie passée et ne plus entendre que le « miserere » que des sœurs proches récitaient dans les pièces voisines ! En fait, ces règlements étaient trop durs : de même que l’on ne guérit pas l’intempérance par le jeûne, de même l’on ne guérit pas la débauche par l’abstinence. Trop souvent de nombreuses filles sorties de leurs communautés oubliaient vite la pénitence pour ne plus repenser qu’au monde…et à ses tentations !

En 1778, apparait une peine nouvelle : la tonte

Les ordonnances de 1684 et de 1713 restent inchangées jusqu’au fameux Règlement de police du 16 novembre 1778, pris par le Lieutenant Général Lenoir qui, continuant de réaffirmer solennellement les principes retenus par les ordonnances précédentes, faisait, de plus fort, défense à toutes les femmes et filles de débauche de « raccrocher » dans les rues sur les quais, places et promenades publics et sur les boulevards de Seine et ville de Paris sous peine d’être  « rasées » et enfermées ; seule la prostitution sur la voie publique et le racolage  étaient donc visés par ce texte ; les contemporains soulignaient d’ailleurs la rapacité des filles publiques et leur ardeur à solliciter le client ; si l’enfermement était une sanction connue, en revanche, la tonte était une peine nouvelle ; les libérateurs de la France, en 1944, s’en souviendront….

En fait, comme les précédentes, cette ordonnance ne fut guère appliquée, le lieutenant de police de l’époque, en effet, ne disposant que d’un petit nombre d’inspecteurs, informés par des indicateurs trop rares, les « mouches » et regroupées sous l’autorité d’un inspecteur général, dit « l’inspecteur des femmes du monde ».

Que pouvait-il faire d’ailleurs, face à la généralisation de la prostitution à Paris et dans les grandes villes de France dans la deuxième moitié du XVIIIᵉ siècle ? Comment cette activité prostitutionnelle n’aurait-elle pas gagné en étendue dans ce siècle de libertinage du cœur et des sens ou

Les meilleurs esprits souhaitaient s’affranchir des croyances surannées de l’obscurantisme religieux et des interdits sexuels qu’il énonçait ? L’exemple, d’ailleurs, n’était-il pas donné par les Princes eux-mêmes, le Régent ou Louis XV, dont le tropisme pour les prostituées était connu : la plus célèbre, la Du Barry finit par perdre la tête sur un échafaud révolutionnaire, en 1793…

On dénombrait 40 000 prostituées à Paris à la fin de l’ancien régime…

En réalité, aux dires des contemporains, les filles qui faisaient trafic de leurs charmes étaient à la fin de l’ancien régime 40 000 environ, pour la seule capitale !  Dans son fameux « Tableau de Paris » Mercier estime qu’il y avait dans Paris « 30 000 prostituées qui se donnent pour ce qu’elles sont et ont un vice de moins l’hypocrisie » et 10 000 filles entretenues qui se distinguent des premières par le fait qu’elles se livrent à un seul homme à la fois, sur une période donnée…

Les nombreux ouvrages qui, à cette période, traitèrent de la prostitution s’efforceront de classer les prostituées en diverses catégories bien distinctes : on croyait ainsi discerner 12 classes de prostituées dans la capitale, « courtisane, demoiselle barboteuse, raccrocheuse boucaneuse, fille de moyenne vertu qui ne se prostitue qu’aux saisons creuses … ». Un mémoire rédigé en 1770 sur ordre du lieutenant général de police Sartine reprend cette classification, en la simplifiant et en rangeant les prostituées en trois catégories bien distinctes.

La première regroupait toutes les filles qui opéraient dans la rue, les créatures de la rue Planche – Mibray,  accrocheuses qui hélaient le client dans la rue et se livraient pour six sols et un verre de vin, dans les endroits publics ! Les moins chanceuses se rencontraient sur les remparts, puis à partir de 1782 près des barrières de l’Octroi, où les soldats, parait-il, payaient si mal ; d’autres s’installaient non loin des abattoirs des Halles et se prostituaient pour la plus grande satisfaction des garçons bouchers, au bruit des coups de marteau sur des troupeaux à dépecer…

Accrocheuses, filles d’amour et courtisanes

De plus agréables créatures exerçaient leur talent dans des jardins publics, aux Champs-Élysées nouvellement ouverts ou dans les Tuileries dont les réduits tranquilles et sombres permettaient aux gras financiers, aux robins, à l’écolier ou aux « vieux bouquins » de venir goûter les appâts des filles de joie ; de même, au Palais Royal construit en 1784 par le jeune duc d’Orléans qui avait créé des galeries, installé des boutiques, des bazars ou des lieux de rendez-vous et qui devint vite l’un des centres de la prostitution parisienne !

Une autre catégorie de filles publiques englobait toutes les femmes qui recevaient chez elles qu’elles fussent libres, ou qu’elles fissent partie d’un « boudoir »  autrement appelé « maison d’illusion », on ne disait pas encore maison close ! Ces maisons, implantées partout dans Paris,  portaient de jolis noms, tel « l’Académie des filles d’amour », et vivaient sous la férule de ce qu’il convient d’appeler, hélas, des mères maquerelles : l’hôtel d’Angleterre était ainsi tenu par la dame Sauret ; Justine Paris régnait sur une maison de luxe, faubourg Saint-Germain, et employait des « pensionnaires » de 15 à 20 ans ou plus ; à l’époque, on ne parlait pas de passe mais de journée, de nuit et de souper ! Le plus célèbre de ces boudoirs était celui de la femme Gourdon, 12 rue Saint sauveur, dont même les rapports de police ne se lassaient pas de décrire les avantages ! Curieux monde ….

Enfin, la dernière catégorie répertoriée par les services de monsieur de Sartine était celle des  courtisanes, femmes entretenues vendant épisodiquement leur charme ; elles étaient 10 000 environ à la fin de l’Ancien Régime.

L’obligation de porter sur la coiffure une marque apparente

Dans ce XVIIIe siècle d’effervescence intellectuelle, la prostitution ne pouvait pas manquer de retenir l’attention des philosophes ; un peu avant la Révolution parurent ainsi plusieurs ouvrages comportant, en général, une description de la prostitution parisienne et des ravages qu’elle pouvait faire dans la jeunesse, ainsi que des remèdes qu’on pouvait y apporter. Le plus célèbre livre paru sur le sujet, celui de Turmeau de la Morandière, intitulé « police sur les mendiants et les filles »,  fut publié en 1764 ; l’auteur y développait deux idées principales : la première était celle de reclasser certaines filles dans des maisons honorables, comme pâtissière ou domestique…. ; la 2ᵉ allait être promise à un bel avenir : Turmeau préconisait en effet, que les prostituées fussent « parquées dans des quartiers réservés » et proposait que les courtisanes que l’on voudrait conserver à Paris pour y exercer leur indigne profession fussent confinées dans certains quartiers de la ville qui leur seraient indiqués ; de même, les prostituées, selon Turmeau,  ne devaient être autorisées à sortir qu’en ayant « à leur coiffure une marque apparente et distincte de leur état, sous peine de fouet par la main du bourreau et de carcans ».

Ces principes d’organisation étaient en débat dans les milieux intellectuels, lorsque survint la Révolution française….

 

*Auteur de Fripons, gueux et loubards, une histoire de la délinquance de 1750 à nos jours – Lattès 1986

 

À suivre, jeudi 31 juilet : Comment la complexité fiscale de l’Ancien Régime engendra la bande de Mandrin.

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