Les commandes faites au peintre

Publié le 23/08/2021

Georges Lafenestre (1837-1919) était autant poète qu’historien et critique d’art. Conservateur au musée du Louvre, il fut élu à l’Académie des Beaux-Arts, le 6 février 1892, au fauteuil de Jean Alphand. Lié avec José-Maria de Heredia, il fréquenta des Essarts, Sully Prudhomme, Henri de Régnier, Barrès, Colette, Henry Gauthier-Villars, et Pierre Louÿs. Il a laissé une trentaine d’ouvrages, des recueils de poèmes et des essais critiques, notamment Artistes et amateurs, publié en 1899 par la Société d’Édition Artistique. Dans cet ouvrage, Georges Lafenestre décrit le Titien et les princes de son temps.

Portrait du Titien.

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« À plusieurs reprises, Alphonse d’Este envoie à Titien des croquis pour expliquer sa pensée, des notes pour préciser les conditions de l’éclairage ; de temps à autres, il vient lui-même à Venise, et, dans l’intervalle de ses visites, laisse à Tebaldi le soin de presser le peintre, soin dont le diplomate s’acquitte avec une ponctualité infatigable ; c’était probablement la plus grave de ses occupations. À vrai dire, Titien, si laborieux qu’il fût, avait grand besoin d’être relancé. Depuis son dernier triomphe à Santa-Maria-dei-Frari, les commandes lui affluaient ; d’autre part, il retouchait de plus en plus ses toiles, les gardait indéfiniment dans son atelier, ne se décidait à les livrer qu’à la dernière extrémité. La vertu d’Alphonse d’Este n’était pas la patience ; il aimait à être servi promptement ; lorsqu’il eut attendu plus d’un an la livraison de la peinture, il commença à se plaindre. Son dépit était d’autant plus vif qu’il venait d’éprouver une autre contrariété au sujet de la décoration de son cher studio. Raphaël, après lui avoir fait espérer pendant plusieurs années une toile de sa main, lui avait à la fin laissé entendre qu’il n’y fallait pas compter ; et le duc lui avait fait exprimer son mécontentement par son ambassadeur à Rome, Paolucci, en des termes qui, de la part d’un homme si violent, n’étaient rien moins que rassurants : il ne me plaît point d’écrire à Raphaël d’Urbin, suivant votre avis. Nous voulons que vous l’alliez trouver et que vous lui disiez avoir reçu des lettres de nous, par lesquelles nous vous écrivons qu’il y a aujourd’hui trois ans qu’il nous paie de paroles, que ce ne sont pas là façons d’agir avec des gens comme nous, et que, s’il ne nous satisfait pas en ce qu’il nous a promis, nous ferons en sorte qu’il connaîtra qu’il n’a pas bien fait de nous tromper. Ensuite, vous lui pourrez dire, comme venant de vous, qu’il fasse attention de ne point provoquer notre haine alors que nous lui portons de l’amour ; qu’ainsi, en tenant sa parole, il peut espérer se servir de nous, tandis qu’au contraire, en ne le faisant pas, il peut un jour attendre de nous des choses qui lui déplairont. Et que tout cela soit dit de vous à lui, seul à seul ! ». (À suivre)

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