Les plaisanteries de Turgot

Publié le 08/09/2021

Jean-Baptiste Tenant de Latour (1779-1862) fut nommé en 1846 bibliothécaire du roi Louis-Philippe Ier, au palais de Compiègne. La somme de ses connaissances a été réunie dans ses Mémoires d’un bibliophile, livre paru en 1861. Cet ouvrage se présente sous forme de lettres à une femme bibliophile (la comtesse de Ranc… [Le Masson de Rancé]), et se compose de nombreuses réflexions sur la bibliophilie, les écrivains et le monde des Lettres. Nous reprenons cet été la publication de la Lettre XI consacrée au « Cabinet de M. Turgot ».

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« Telle est, en général, Madame, cette suite de plaisanteries plus ou moins bonnes, de censures plus ou moins justes, mais assez curieuses, ainsi que je vous le disais, comme jeu d’esprit d’un homme qui a beaucoup marqué depuis dans les affaires et dans les opinions de son temps. Certes, c’est là ou jamais le grand homme pris en robe de chambre, car Turgot était loin sûrement, par plusieurs motifs, de vouloir donner à cet amusement la moindre publicité. Aussi est-il quelques-uns de ces titres qui ne m’ont pas semblé d’un excellent goût comme, par exemple, le jeu de mots suivant, déjà fait par Voltaire, sur le théologien Grillandus : R. P. Grillandi, comme quelques allusions plus malignes que fondées aux mœurs alors assez peu avancées du pays dont il était l’intendant. Ce serait assurément aujourd’hui un assez mauvais moyen d’administration ; mais dans ce temps-là où le pouvoir avait tant de force, et où, par suite, ses mandataires pouvaient se permettre impunément telle facétie qui leur réussirait mal dans celui-ci, la petite licence que se donnait Turgot à cet égard manquait autant de générosité que de convenance, et surtout était bien mal venue, vous en conviendrez, sous la plume d’un de ces grands réformateurs de tous les genres d’abus.

Mais puisque j’ai tant fait, Madame, que de mal prendre les plaisanteries de Turgot sur les habitants de son ancienne intendance, et vous savez pourquoi, il faut que j’achève de les venger, en vous montrant ici une des victimes immolées dans ses titres justifiés par une autre. Vous y verrez jusqu’à quel degré d’animosité peuvent se porter même les hommes d’un ordre supérieur, lorsqu’ils sont entraînés par l’esprit de système, ou égarés par d’aveugles haines de parti. Cette petite digression me semble loin d’être dépourvue d’à-propos ; mais, dans tous les cas, il a été convenu entre nous, vous le savez, que la bibliographie, lorsqu’elle n’est pas tout à fait matérielle, reste la maîtresse de se tracer à elle-même ses propres limites, et que tout ce qui se rattache, de près ou de loin, au livre qu’on a sous les yeux, appartient de plein droit à celui qui le décrit ». (À suivre)

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