Littérature judiciaire : deux pépites viennent de sortir en librairie
La maison d’édition Marie Romaine, fondée en 2022 par une ancienne avocate, Marie-Romaine Panié, vient de publier deux livres sur la justice qui sont de véritables pépites. Le premier, écrit par la chroniqueuse judiciaire Clara Seren-Rosso, évoque les coulisses du procès Mazan. Le second, sous la plume de Christian Charrière-Bournazel, s’attaque au sujet difficile de la perpétuité. Des idées de cadeaux à mettre sous le sapin.

Dans les coulisses du procès Mazan
On ne compte plus les livres qui sortent sur l’affaire Mazan. Nous en avions déjà évoqué deux dans nos colonnes, ici. Le témoignage très attendu de Gisèle Pelicot, « Et la joie de vivre », sortira chez Flammarion en février prochain. Fallait-il ajouter encore un récit de ce procès à ceux déjà parus ? Assurément oui. Clara Seren-Rosso, journaliste indépendante qui a travaillé notamment pour La Voix du Nord et Le Parisien, publie « L’audience est suspendue, un autre regard sur le procès des viols de Mazan ». Ce qu’on y lit ? Tout ce que les journalistes ont l’habitude de mettre de côté quand ils écrivent leurs articles. Les rushs, en quelque sorte. Anecdotes de prétoire, discussions de couloir, échanges à la machine à café, relations entre clans, accusés, avocats, victimes, journalistes, qui forment la tourbe humaine dans laquelle s’enracine le procès. Cela ne serait qu’un recueil de détails sans importance, si l’auteur ne transformait chacun d’entre eux en un sujet de méditation.
Le procès, cette aventure humaine collective
S’abstenant de juger, ou alors avec délicatesse, Clara Seren-Rosso décrit les êtres qui l’entourent et les relations qui les unissent en marge de l’exercice judiciaire. Il y a les accusés, tour à tour répugnants et pathétiques, ordinaires ou terrifiants, leurs mères et leurs compagnes, ces « femme-fantômes » broyées elles aussi, Gisèle Pelicot, impressionnante de force, à la fois proche et inaccessible, mais aussi Dominique Pelicot, son ex-mari et l’organisateur des 92 viols qu’elle a subis durant neuf ans, qui semble continuer de tout orchestrer depuis le box des accusés ; sans oublier les juges, qui ont chacun leur surnom, les avocats, l’huissier, et même les bistrots autour du palais de justice où chaque clan se retrouve. De ces interactions secrètes soudain mises en lumière, entremêlées de confidences sur ses doutes, ses attentes, ses erreurs de jugement, jaillit un récit parallèle au déroulement des audiences qui en éclaire magistralement la teneur et les enjeux. Car un procès ne se résume pas à la retranscription – indispensable – des débats ; on ne le comprend vraiment que si l’on saisit qu’il s’agit d’une aventure humaine collective qui façonne sa propre histoire. À travers les questions que se pose la journaliste se dessinent des interrogations universelles sur notre rapport au crime : comment ces hommes ordinaires ont-ils pu basculer ? Comment réagir s’ils vous tendent la main à la machine à café ? Que ferait-on si un proche figurait parmi les accusés ? Existe-t-il des têtes de criminels ?
Ceux que l’affaire des viols de Mazan passionne trouveront dans ce livre sensible et très humain un complément indispensable aux récits de procès qu’ils ont déjà lus ainsi qu’aux livres d’enquête. Le dossier, en effet, n’est pas clos car Dominique Pelicot est mis en cause dans deux autres affaires, l’une de viol, l’autre de viol et d’assassinat. Les professionnels de justice prendront plaisir à évoluer dans ce récit qui restitue si bien ce que la justice nous enseigne, à chaque affaire, sur notre humanité commune, par-delà le bien et le mal. Ils y liront aussi les grandeurs et les misères de leur profession : le président embarrassé par le vocabulaire sexuel, l’huissier qui se démène pour que tout se passe au mieux, l’avocat au chapeau de cow-boy camarguais venu plaider pour lui-même, cet autre qui oublie le nom de ses clients et s’embrouille dans les dates, l’accusé qui pleure en écoutant plaider sa cause…Clara Seren-Rosso n’oublie pas d’écorcher à bon escient une institution judiciaire à la peine qui a fait ce qu’elle a pu, sous le regard du monde entier, pour juger cette terrible affaire dans une salle trop petite, durant un temps trop court, avec des moyens de misère.
L’audience est suspendue, EMR 2025, préface de Boris Cyrulnik. 199 pages, 18 euros.
Voyage au bout de la mort blanche
Chez le même éditeur, parait également « Perpétuité » du bâtonnier Christian Charrière-Bournazel. Un récit brutal comme un mandat de dépôt à l’audience. Plus exactement un journal, celui d’un homme condamné à la perpétuité assortie d’une peine incompressible de 20 ans. Il est très difficile d’expliquer au grand public ce qu’on appelle « la mort blanche », autrement dit l’enfermement à vie d’un condamné. « Lui, il respire, il mange, il dort, tandis que sa victime est sous terre », rétorque immanquablement l’opinion. De loin en loin, quelques avocats courageux tentent de faire comprendre sur les plateaux de télévision ce que représente la prison à perpétuité. En vain. Ils ne font, la plupart du temps, que déclencher des cris de colère.
« Le présent immobile, l’avenir sans fond, l’éternité de l’enfer dans chaque seconde »
Et si la bonne façon d’expliquer les choses consistait à tenter de les faire ressentir ? Le narrateur de « Perpétuité » nous fait entrer de plain-pied dans son cauchemar : le compagnon de détention (avant de partir en Centrale) que la promiscuité transforme en sujet de détestation, l’état immonde de la cellule, les proches que l’on renonce à voir pour ne pas pourrir leur vie, le fisc qui, lui, ne vous oublie pas… « On tue l’homme socialement, mais on laisse vivre le débiteur » ironise l’auteur. Au détour d’une phrase, l’avocat perce sous le condamné et lance à un jury invisible : « La condamnation à 20 ans, c’est comme la mort, sauf qu’on vous fait mourir un peu plus chaque seconde pendant 20 ans ». Comment supporter « la stérilité du temps qui passe ou plutôt qui ne passe pas », peut-on gérer « le présent immobile, l’avenir sans fond, l’éternité de l’enfer dans chaque seconde » ? On conseillera ce livre à tous les professionnels de justice qui tentent en vain d’expliquer que la prison est une peine bien plus lourde qu’on ne l’imagine. On rêve que le livre soit lu dans les lycées, parce qu’il s’intégrerait parfaitement dans un cours sur la justice. On imagine aussi que le texte pourrait être monté en pièce de théâtre, et ce serait sans doute un spectacle aussi émouvant que nécessaire.
Perpétuité. EMR 2025, 96 pages, 12,90 euros.
Référence : AJU502915