Affaire Mazan : Derrière le procès très médiatique, les failles du système judiciaire
Parmi les très nombreux livres parus ou à paraître sur l’affaire des viols de Mazan, deux ouvrages écrits par des chroniqueurs judiciaires interrogent les failles de la justice dans le traitement des violences sexuelles et sexistes.

L’affaire des viols de Mazan est si hors norme que l’on mettra sans doute du temps à tirer toutes les leçons de ce procès vitrine de la justice française en matière de violences sexuelles. L’édition contribue activement à ce travail d’analyse. Dans un article du 24 mai, Le Monde recense les ouvrages déjà parus et ceux à paraître. Il y en a plus d’une dizaine ! Un « raz de marée éditorial » commente le quotidien. Le best-seller ? « Et j’ai cessé de t’appeler papa » (Lattès 2022), par la fille de Dominique Pelicot, 50 000 exemplaires vendus. Dans l’attente de la parution du livre de Gisèle Pelicot, début 2026, chez Flammarion qui sera sans doute aussi en tête des ventes, deux chroniqueurs judiciaires se penchent sur les failles du système judiciaire dans le traitement des affaires de violences sexistes et sexuelles.
L’essai féministe
« Mazan, la traversée du Styx »* (Globe août 2025), titre la chroniqueuse judiciaire de RMC, Marion Dubreuil, en référence au fleuve des enfers « que l’on traverse pour rejoindre Gisèle Pelicot sur l’autre rive » écrit-elle. Du 2 septembre au 19 décembre 2024, 51 hommes ont été jugés par la cour criminelle départementale du Vaucluse pour viol avec circonstances aggravantes sur la personne de Gisèle Pelicot. Parmi eux, son mari, Dominique Pelicot qui, pendant dix ans, l’a droguée avec des doses puissantes de somnifères pour proposer ensuite à des hommes rencontrés sur les réseaux sociaux d’abuser d’elle sexuellement alors qu’elle était inconsciente. Ce procès, que Marion Dubreuil a suivi en intégralité, est l’occasion pour l’autrice de convoquer toutes les autres affaires de violences sexuelles et de féminicides qu’elle a traitées. Pourquoi la justice peine-t-elle à juger ces affaires ? Qu’est-ce qui ne fonctionne pas ? Que faudrait-il changer ? Au fil de ces pages, Marion Dubreuil s’émancipe de l’objectivité que lui impose son métier pour dresser le portrait d’un système qu’elle estime ne pas être à la hauteur des enjeux et dont elle recense, en les illustrant par les affaires qu’elle a suivies, les failles et les insuffisances.
Elle y évoque plusieurs dossiers de féminicides, dans lesquels les femmes ont appelé au secours et n’ont pas été entendues. « « L’erreur judiciaire, c’est aussi quand la police, la justice, se trompent sur l’appréhension du danger » souligne la journaliste. S’agissant des agressions sexuelles et des viols, Marion Dubreuil s’interroge : pourquoi en avoir fait des crimes de deuxième catégorie jugés par des cours criminelles départementales ? Pourquoi se permet-on de privilégier la réponse pénale sur la recherche de vérité ? Est-il acceptable de chercher dans la vie sexuelle de la victime des raisons d’expliquer ce qui lui est arrivé et dans les besoins sexuels des hommes des raisons d’excuser ce qu’ils ont fait ? Un double regard journalistique et féministe qui place la justice face à ses responsabilités. Marion Dubreuil est également dessinatrice, chaque chapitre s’ouvre sur un dessin d’audience qui met des visages sur les noms des victimes et des accusés. Une réflexion engagée, mais jamais excessive ni caricaturale. À paraître le 20 août.
L’enquête
Laurent Valdiguié, grand reporter à Marianne, partage le constat de Marion Dubreuil : il y a bien des choses à améliorer dans le traitement des violences sexuelles par la police et la justice. Dans Fétiche 45, Les autres vies de Dominique Pelicot **(Seuil, mai 2025), il se penche sur les autres affaires dans lesquelles il pourrait être impliqué. Le 4 décembre 1991, Sophie Narme a rendez-vous avec un client pour la visite d’un appartement dans le 19e. Elle est violée et assassinée. Le 11 mai 1999, une autre agente immobilière, Marion, fait visiter un appartement à un client à Vitry-le-Neuf. Il l’agrippe, la menace avec un cutter, la ligote et commence à la déshabiller après lui avoir fait respirer de l’éther. Elle fait semblant de céder, parvient à libérer une main, attrape les parties intimes de l’assaillant et réussit à lui échapper. Elle restera dissimulée quatre heures dans le local où elle s’est enfermée. Laurent Valdiguié reprend les deux enquêtes et montre tous les ratés qui les ont émaillées. En 2010, Dominique Pelicot est arrêté : déjà, il filme sous les jupes des femmes. Son ADN prélevé à cette occasion matche avec celui de l’agresseur de Marion. Mais il ne se passe rien. Comment a-t-on pu ignorer ce rapprochement capital ? Que sont devenus les scellés de l’affaire Sophie Narme ? Pourquoi n’a-t-on pas identifié le mode opératoire de l’agresseur et relié les dossiers entre eux ? Ces questions sont d’autant plus cruciales que si on l’avait attrapé à ce moment-là, l’affaire des viols de Mazan, qui a débuté en 2011, n’aurait jamais existé…Une idée qui donne le vertige et confirme la nécessité de prendre au sérieux la réflexion proposée par Marion Dubreuil sur les insuffisances et les failles du système judiciaire. Ce volet-là de l’affaire Pelicot ne fait que commencer…L’intéressé a avoué l’agression de Marion dont l’instruction est en cours. En revanche, mis en examen dans l’affaire Sophie Narme, il nie les faits.
*Marion Dubreuil – Mazan, la traversée du Styx. Globe 20 août 2025. 224 pages, 19,50 euros.
**Laurent Valdiguié – Fétiche 45, les autres vies de Dominique Pelicot. Seuil, mai 2025. 224 pages, 19,50 euros.
Référence : AJU500756