Que reste-t-il de la « fusion » ?

Publié le 27/12/2016

Donny McCaslin a suivi un itinéraire standard : études au Berklee College of Music, repérage par Gary Burton qui l’engage dans son quintet, trois années avec Steps Ahead (alors pépinière de nouveaux musiciens), participations aux orchestres de Gil Evans et Maria Schneider… C’est par cette dernière que Donny McCaslin avait fait connaissance de David Bowie, qui le pressentit pour l’enregistrement de Sue (or in a season of crime) en 2014, puis confia à la formation du saxophoniste le soin de l’entourer pour son ultime disque, Blackstar, publié en début d’année, quelques jours avant la disparition du chanteur.

Les musiciens réunis sur Beyond Now sont ceux de la formation du saxophoniste, déjà présents sur ses précédents enregistrements (Casting for Gravity, 2012 ; Fast Future, 2015), ainsi que chez Bowie : Jason Lindner aux claviers (dont le disque Earth Analog, 2013, sous le nom de groupe de Now vs Now, vaut le détour), Timothy Lefebvre à la basse (venu du Tedeschi Trucks Band et participant attitré de l’émission de NBC Saturday Night Live), Mark Guiliana à la batterie (rencontré avec Meshell Ndegeocello et Brad Mehldau).

Produit par le saxophoniste David Binney, Beyond Now est marqué (jusque dans son titre) par le travail de McCaslin avec Bowie. Mais, si ce disque est plus pop que les enregistrements précédents de McCaslin, l’œuvre finale de Bowie devait elle-même, très largement, au quartet du saxophoniste qui, plutôt dans l’underground new-yorkais, proposait déjà une musique marquée par les moires électroniques de claviers et les ostinatos funk.

On retrouve dans Beyond Now un jazz électronique mêlé à un saxophone bien timbré, pris dans des progressions expressionnistes. Le répertoire est très ouvert. On remarque deux reprises de Bowie, A Small Plot of Land (en provenance de l’album écrit avec Brian Eno, Outside, 1995), avec la participation de Jeff Taylor au chant, et Warszawa (tiré de Low, 1977), transformé en plainte lugubre. Tout aussi inattendus, ont été choisis Cœlacanth 1, du DJ canadien deadmau5 (Joel Thomas Zimmerman), avec ses relents de house music, et Remain, du groupe de rock alternatif MuteMath, avec son ambiance apaisée. On reconnaît bien la liquidité du jeu de McCaslin, ses phrases coulantes, son recours aux sons polyphoniques qui lui permettent de jouer plusieurs notes simultanément. Faceplant et Bright Abyss offrent deux grandes parties de saxophone ténor, tandis que Glory s’enroule sur une belle musique modale.

Pendant ce temps-là, Steps Ahead (dont demeure un disque avec McCaslin, saxophoniste entre Bendik Hofseth et Bob Berg : Vibe, 1995), s’autocélèbre. Dix-sept ans après Holding Together (un live de 1999 publié en 2005), la formation du vibraphoniste Mike Mainieri revisite une partie de son répertoire, dans une dimension orchestrale avec le WDR Big Band de Cologne. C’est brillant, très en place, avec de belles interventions de Bill Evans au saxophone et Chuck Loeb à la guitare (Tom Kennedy et Steve Smith, respectivement à la basse et à la batterie, complétant la formation, hors les musiciens du big band). Si la nostalgie est de mise, on évite l’embaumement (comme ce fut le cas, naguère, avec Miles Davis célébré en grand orchestre à Montreux). Evans brille particulièrement sur Blue Montreux et dans ses échanges avec Paul Heller, le ténor de l’orchestre, sur Oops, pièce qui rameute des saveurs coltraniennes par ses enchaînements harmoniques (la période de Giant Steps), ainsi que, au soprano, sur Beirut.

Pour autant, qu’il s’agisse de Trains (ses riffs de cuivres et anches sous le solo de Loeb) ou de Steppish (plus dégingandé), cette musique des années 1980-1990 est devenue ô combien classique, surtout quand elle est assortie d’arrangements in the tradition, pour ne pas dire académiques. Soit cette leçon selon laquelle le « jazz-rock » ou la « fusion » de naguère révèle a posteriori une charpente plus familière que l’électronique et le groove ne le laissaient percevoir. Constatation qui invite, alors, à débusquer ce qui demeure orthodoxe, voire traditionnel, sous les beats et combinaisons sonores qui font écrin au saxophone de Donny McCaslin…

 

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Référence : LPA 27 Déc. 2016, n° 122d3, p.14

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