Question de rhétorique : l’insulte en politique, conclusion sans prémisse ou aveu de faiblesse ?

Publié le 24/01/2023 - mis à jour le 25/01/2023 à 18H51

La grossièreté, les insultes, la vulgarité semblent être devenues à la mode dans le discours politique actuel. Me François Martineau, auteur du Petit traité d’argumentation judiciaire (Dalloz 2022-2023) nous explique les procédés rhétoriques à l’oeuvre en même temps qu’il met en garde contre ce refus méprisant du « parler ensemble » qui constitue la cité. 

Question de rhétorique :  l’insulte en politique, conclusion sans prémisse ou aveu de faiblesse ?
Photo : ©AdobeStock/Keryann

« Mange tes morts !» « J’en ai rien à battre !» « Ta  gueule ! Tu vas la fermer !» telles sont quelques-unes des expressions qu’utilisent de plus en plus souvent certains de  nos responsables politiques dans leurs interventions publiques… Même si leur emploi provoque encore un buzz médiatique, l’on  s’habitue, peu à peu, à entendre  des telles insultes. Les philosophes les qualifient de « conclusion sans prémisse », les sociologues les désignent pudiquement sous les vocable « d’ écarts tolérés de langage » ou « d’anomalie codifiée », mais il n’y a pas si longtemps encore, on aurait parlé de vulgarité… ou d’expressions de cours de récréation.

Ne pas donner au peuple le sentiment de le surplomber 

Doit-on voir dans ce surgissement des gros mots et des injures dans le registre du discours politique une évolution qui refléterait autre chose que l’incapacité de leurs auteurs à se  maitriser ?

Rappelons  d’abord qu’il n’y a pas si longtemps les hommes et les femmes politiques s’efforçaient de parler  un français conforme non seulement aux règles grammaticales en vigueur et  aux codes communément admis de la décence, mais aussi et surtout à cette attitude digne  qui convenait à toute personne investie  d’une responsabilité politique. Sans doute s’agissait-il  d’une survivance de la vieille conception romaine  qui exigeait de ceux qui avaient l’ambition ou la charge de guider le peuple  une dignité de comportement, une gravité  d’où découlait, en partie,  l’autorité .

Nos sociétés contemporaines ne semblent plus voir les choses de la même façon. L’autorité y est prise pour de l’arrogance, la gravité pour du mépris et tout responsable politique, par définition proche du peuple, doit  surtout éviter de donner le sentiment de vouloir le surplomber, notamment par un langage trop respectueux du sens de mots ou de la concordances des temps. Il est vrai que personne n’emploie plus l’imparfait du subjonctif , sauf peut être les anciens Premiers ministres devant la Cour de Justice de la République ! (NDLR : Allusion au procès d’Edouard Balladur, lors duquel celui-ci fit usage de ce temps pour parler à ses juges*)

Mais entre la faute de français et l’insulte, il y a un grand pas que certains n’hésitent pas à franchir, en ponctuant leurs interventions  orales d’expressions « décalées » dont la pauvreté oratoire auraient fait blêmir de honte  Jaurès, le Général de Gaulle ou François Mitterrand. On se souvient du « casse-toi pauvre con » de Nicolas Sarkozy, mais c’est plutôt de l’autre côté de l’échiquier politique  qu’en ce moment  fleurit ce type d’écarts de langage.

Un marqueur de rupture, une libération

Les auteurs de ces invectives sont ils animés par le souci d’être en adéquation lexicale avec l’électorat dont ils se réclament ? Si tel était le cas, il s’agirait alors de l’ application l’un des principes fondamentaux  de la rhétorique  traditionnelle qui recommande à l’orateur de prendre en considération son auditoire et d’utiliser un langage qui soit en harmonie avec lui ; car c’est bien à partir de ces concepts essentiels d’identité et de différence que l’on tisse la trame d’un discours argumentatif ou d’ une intervention politique…Mais alors, quelle piètre opinion du peuple !

On peut aussi imaginer que ces hommes et ces femmes soient portés, par idéologie, à  introduire dans le traditionnel discours politique une sorte de rupture sémantique pour marquer leur rejet d’une classe dominante et d’un univers culturel qu’ils accusent de toutes les aliénations et qu’ils veulent détruire. En cela l’invective et l’injure seraient le symbole langagier, le marqueur radical de cette rupture : ce que les uns taxent de vulgarité et de grossiéreté, les autres peuvent y voir un signe de libération …

Le langage, donc, ne serait pas seulement un moyen neutre d’exprimer des idées, mais un instrument politique en lui même… À cet égard, on ne peut s’empêcher de penser au rapport que Barrère  et Grégoire présentèrent devant la Convention, au nom du Comité de salut public le 8 pluviôse An II sur le Français, langue nationale, langue de la Révolution….  « Il est temps que le style mensonger et les formules serviles disparaissent et que la langue ait partout ce caractère de véracité et de fierté laconique qui est l’apanage des républicains » y écrivaient-ils  ; mais si ces deux conventionnels clamaient que la langue au-delà de ses codes d’utilisation constituait un enjeu politique, c’était pour mieux affirmer qu’il fallait l’enrichir, l’amener à plus de clarté, la simplifier afin que chacun puisse la parler : ambition louable pour faciliter l’enseignement et promouvoir la culture.

On peut craindre que les intentions de nos responsables politiques actuels, lorsqu’ils invectivent leurs collègues, ne soient pas celles-ci !  On n’éduque pas les masses en leur donnant à entendre une éructation.

D’autant que l’injure ou la grossiéreté sont très éloignés du débat démocratique. Dans un tel débat en effet, chaque adversaire politique doit s’efforcer d’écouter l’argumentation adverse, de la comprendre, d’en faire une analyse rationnelle et de réfuter avec les arguments dialectiques qui conviennent.

L’insulte, un procédé rhétorique peu recommandable dans une démocratie

L’injure, l’insulte ou l’attaque ad hominem, qui s’accompagnent généralement d’un jugement de valeur, interrompent au contraire ou dispensent de poursuivre le débat sur le fond. C’est un moyen commode de faire semblant de répondre alors qu’on n’a rien à opposer de sérieux à son adversaire, une façon de chercher à clôturer toute discussion à son avantage….Il s’agit, là encore, d’un procédé rhétorique classique, mais peu recommandable dans une démocratie et  qui, surtout, n’est digne d’être mentionné qu’à partir du moment où l’injure ne se réduit pas à l’insulte de base, où l’attaque ad hominem, même violente, se teinte d’esprit ou d’ironie …ou de richesse littéraire ! Un député qualifié de « tête de mort sculptée dans un calcul bileux »aura plus de difficulté à combattre les effets de l’image que si il avait été  traité de « simple C… ». Mais pour être capable de manier un tel procédé, comme le disait Cyrano, « il faut avoir des lettres … et de l’esprit  ». Ce qui ne semble  pas le cas de tous nos parlementaires …la pauvreté intellectuelle de l’insulte faisant  d’ailleurs présumer l’absence d’une pensée politique structurée.

En réalité, l’insulte brute, dépourvue de recherche oratoire, retranche celui qui la prononce du dialogue politique ; même si elle peut contribuer à faire sortir son auteur de l’obscurité médiatique, elle caractérise le refus méprisant  de ce  « parler ensemble » qui selon Hannah Arendt unit les citoyens en  polis ; elle renvoie enfin aux citoyens l’image d’un responsable arrogant, incapable de maitriser la violence de ses instincts…parfaite illustration des dérives populistes !

Emprunter aux réseaux sociaux leur façon de parler et leur violence ne favorisera jamais la démocratie…

C’est même un terrible aveu de faiblesse !

*Lire nos articles sur le volet financier de l’affaire Karachi ici

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